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Critique de film
Le film

Film d'amour

(Szerelmesfilm)

L'histoire

En 1966, Jancso, âgé de 27 ans, grimpe dans le train qui l’emmènera de sa Hongrie natale pour la France. Il doit y retrouver Kata, son amie d'enfance et son amour de jeunesse, qui a quitté Budapest après les troubles de la révolution de 1956. Le temps du trajet, Jancso se laisse emporter par ses souvenirs tout en imaginant ses futures retrouvailles.

Analyse et critique

Comment capter le fil de la pensée et le cheminement des souvenirs ? Vaste question très cinématographique pour un défi qu'un certain nombres de cinéastes ont cherché à relever (Raoul Ruiz, Alain Resnais, Wojciech J. Has, Im Kwon-taek ou Susumu Hani pour n'en citer que quelques uns). Istvan Szabo s'empare de ces notions, mais loin d'opter pour une approche intellectuelle ou conceptuelle, entreprend une dynamique humaine et intimiste dans ce bien nommé Un film d'amour. La narration et donc le montage suivent ici les errances mémorielles de Jancso, impatient de retrouver l'amour de sa jeunesse et qui se met presque malgré lui à se remémorer des moments révolus. La mémoire n'étant pas une science logique et prévisible, les souvenirs qui surgissent proviennent de détails, d'associations d'idées, de parallèles fugaces, mais ne répondent pas à une hiérarchie. Les différents flash-back ne se succèdent ainsi jamais dans une progression temporelle chronologique. On ne peut d'ailleurs pas toujours parler de flash-back tant ceux-ci sont parfois extrêmement cours (et littéralement flous), proche de l'insert.

Le spectateur n'est pourtant jamais perdu dans ce maelstrom d'informations grâce à un travail admirable et ahurissant de montage qui demeure bien plus qu'un simple exercice de style. Istvan Szabo et son monteur Gyorgy Sivo ont réussi à créer un récit d'une immense fluidité par leur science du raccord qui permet d'immédiatement lier les multiples temporalités du récit, et que l'on peut schématiquement diviser en trois groupes principaux (enfance, adolescence, adulte), tout en étant incapable de reconstruire la linéarité des souvenirs appartenant à la même tranche d'âge. Si le mixage, très inspiré, permet bien sûr de lisser parfaitement l'intrusion de ces faits passés dans le présent, c'est avant tout le montage image qui est à l'origine de ce tour de force. Les souvenirs se rassemblent ainsi en "blocs" issus d'éléments déclencheurs : un cheval, des frôlements de mains, des contrôles d'identité, des trajets en transport en commun, des couleurs, un mouvement. Ainsi la narration, bien que fragmentée, se fait sans heurt et avec une unité magistrale où l'on ressent physiquement et psychologiquement la mémoire du protagoniste dériver au gré de son humeur et de ses états d'esprit. Ses émotions concernent bien sûr des moments que tout spectateur peut s’approprier comme autobiographique et aident fortement à l'immersion et à l'identification envers son héros. Comment ne pas vibrer en voyant la naissance d'un premier amour d'enfance, en sentant la tension s'installer lorsque deux corps se rapprochent ou en s'amusant d'une naïveté disparue (le trou à creuser pour rejoindre les Etats-unis ou le poisson dans la baignoire) ? Le cinéaste (également unique scénariste), conscient de cette subjectivation, idéalise visuellement cette mémoire grâce à une photographie lumineuse qui accentue les couleurs de certains costumes et surtout qui sublime le personnage féminin (quel que soit son âge).

A la vision de cette fusion entre passé et présent, on ne peut s'empêcher de se demander ce qu'il va découler de la fin de ce voyage et donc la fin de ce passé. Ce n'est donc pas un hasard si la réunion de Kata et Jancso arrive exactement à la moitié du récit avec l'interrogation inquiète sur le déroulement d'Un film d'amour logiquement contraint de se délester de son parti pris narratif qui offrait par ailleurs un rythme soutenu, dense et sans le moindre temps mort... Eh bien tout simplement en questionnant la confrontation des souvenirs avec le temps présent. Car désormais que les retrouvailles sont actées, les personnages ne peuvent plus vivre dans le passé et doivent apprendre à vivre avec le temps présent et faire face avec ce qu'ils imaginaient. Les thématiques évoluent ainsi subtilement mais toujours avec la même justesse, peut-être avec un surplus d'émotion face à la complexité des sentiments qui ne savent, et ne peuvent, s'adapter à la distance, au temps, au changement de mœurs, à leur parcours. Leur rapprochement renforce en réalité leur solitude, leur isolement, leur incompréhension, leurs fêlures, voire pour Jancso son hypocrisie dans ses rapports avec les femmes.

Formellement, tout en restant toujours brillant en terme de montage, la durée des plans s'allonge sensiblement et le film délaisse de plus en plus les flash-back. La raison est simple : au contact de Kata, Jancso se rend compte que plusieurs de ses souvenirs étaient soit faux, soit déformés. Certains épisodes lui ont été en réalité contés par Kata et d'autres provenaient tout simplement de rêve ou de fantasmes que son cerveau avait acquis comme réalisé. Conscient de ce constat, certains flash-back qu'on pourrait croire indispensables sont tout simplement omis volontairement. C'est le cas lors d'un long monologue capté en plan-séquence, où une amie commune de Kata et Jancso raconte comment elle a survécu à une rafle et une exécution de masse. Sans "illustration reconstituée", donc manipulatrice, Szabo insiste ainsi sur la voix et le visage de sa comédienne. Chacun dans l'assistance (et dans le public) pourra alors s'imaginer cette expérience traumatisante. On pourrait croire que cette parenthèse dans le film, via un personnage secondaire qui n'intervient que durant cette seule séquence  soit un peu hors sujet mais c'est au contraire l'un des points importants de la démarche de son cinéaste : celle de dresser un portrait de l'histoire hongroise aussi complet que terriblement juste dans sa description du quotidien sans pour autant chercher à en faire une œuvre historique qui s'éloignerait de ses deux protagonistes. Les deux enfants sont symboliquement nés avec la Seconde Guerre mondiale, ont connu la terreur des balles perdues, les restrictions alimentaires, les exécutions, les grandes parades communistes, les suspicions politiques de 1956, les envies de fuir à l'étranger. Et un de leurs parents va lui aussi évoquer les rêves déçus de la révolution de 1919 lors d'une courte séquence d'une triste ironie. Il y a un vrai parallèle entre Jancso et son pays : son voyage en France l'interroge sur la place de la Hongrie au sein du monde comme s'il s'agissait d'un véritable problème existentiel : où se trouve la Hongrie et où lui-même se situe-t-il à l'intérieur ?

Une crise psychologique qui ne peut dès lors que conduire à une impasse sentimentale et un voyage symboliquement en aller-retour. Trois temps, deux mouvements pourrait-on dire. Mais ce retour ne se fera pas sans importer avec lui de nouveaux souvenirs. D'où des dernières séquences déchirantes où Jancso, dans un élan désespéré, photographie visuellement le plus d'éléments possible de la rue, de la ville, des passants, de Paris, d'un au-revoir sur un quai de gare. Comme si dénué de souvenirs, son voyage aurait été un échec total. Il lui restera toujours des souvenirs, peut-être plus fidèles à la réalité. Peut-être pas. Combien de temps les gardera-t-il en mémoire ? C'est un peu la question que se pose le spectateur, en sortant du film, la gorge nouée. Et à quel point ces souvenirs seront vifs et précis ? Dans quelques années, Un film d'amour ne sera sans doute plus que des brides, des fragments, des impressions. Et ce sera sans doute parfait ainsi. Les résurgences qui nous reviendront soudainement en mémoire contiendront toute l'émotion qui imprégna cette œuvre deux heures durant. L'hésitation de mains qui tremblent à l'idée de se saisir, un regard qui cherche son alter ego, un visage qui s'estompe. Trois fois rien au final, mais un trois fois rien inoubliable.

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La fiche IMDb du film
Par Anthony Plu - le 2 décembre 2016