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Critique de film
Le film

Essai d'ouverture

Analyse et critique

Après Genèse d'un repas, Moullet essaye de monter un projet assez ambitieux, une saga des Baronnies qui consisterait à raconter l'histoire de France de la fin de la Première Guerre mondiale à l'an 2000 à travers l'évolution d'une famille. Il obtient l'avance sur recette, mais aucun producteur ne souhaite l'accompagner sur ce projet dont le budget avoisinerait les six millions de francs. Il travaille aussi un temps sur Vortex, un projet américain qui lui aussi ne verra pas le jour. Moullet est considéré comme le roi de la débrouille et cette étiquette lui colle tellement à la peau qu'elle l'empêche de trouver des financements dès qu'il a en tête un projet un peu plus important en terme de besoin financier. Hors du cadre du "film bout-de-ficelle", on ne lui fait pas confiance et c'est ainsi que sept ans vont s'écouler entre Genèse d'un repas et son long métrage suivant, La Comédie du travail. Sept années à essayer de sortir en vain de la case dans laquelle il s'est si vite trouvé catalogué.

Heureusement, il a toujours le court métrage pour s'exprimer. C'est un format qui lui correspond bien, une idée qui lui trotte dans la tête, une humeur du moment pouvant rapidement se transformer en film. La taille de l'équipe, le budget, la durée... tout cela correspond à cette légèreté que Moullet recherche dans la réalisation d'un film. Entre Genèse d'un repas et La Comédie du travail, il réalise huit courts métrages : Ma première brasse, Introduction, Les Minutes d'un faiseur de film (une lettre de cinéaste pour l'émission Cinéma Cinémas), Les Havres, Barres, La Valse des médias, L'Empire de Médor et Essai d'ouverture.

Luc Moullet aime utiliser la forme courte dans une optique documentaire, que ce soit en prenant le contrepied des codes du reportage (Foix, Introduction, Barres), en signant des vignettes critiques et humoristiques basées sur l'observation de ses contemporains et le grossissement de certains de leurs défauts, obsessions ou névroses (L'Empire de Médor, Toujours plus) ou encore comme un ethnographe venu d'on ne sait où et qui publierait un reportage sur les villes et les paysages de notre pays (Les Havres, La Cabale des oursins). Mais il n'en délaisse pas pour autant la fiction. Déjà, elle est de toute manière de tous ces films "documentaires" cités ci-dessus. Ensuite, il aime la durée de ce format qui correspond pour lui à la nouvelle pour le romancier, le court étant un moyen d'expression artistique, politique, philosophique tout aussi digne que le long métrage. Mais comme tout romancier n'est pas à l'aise avec la nouvelle, tout cinéaste n'est pas fait pour le court. Il faut un certain mode de pensée, d'écriture, et il est indéniable que Moullet est parfaitement à son affaire avec ce format.

C'est dans ses courts que Moullet se laisse le plus aller à sa verve comique. Lourcelles le présentait d'ailleurs comme le seul cinéaste burlesque de la Nouvelle Vague. Moullet aime les comiques burlesques du muet et, plus généralement, il revendique l'héritage des cinéastes premiers. D'où l'omniprésence dans son cinéma du dispositif consistant en une caméra fixe et frontale (dispositif au cœur d'Essai d'ouverture) délimitant un champ dans lequel les personnages s'inscrivent et évoluent. Un dispositif venu directement du cinéma premier et que Moullet reprend pour des questions de coûts évidents, mais aussi par affinité avec ce procédé qui a tant fait ses preuves dans le domaine du burlesque.

Essai d'ouverture a été tourné en trois petits jours, dans la salle à manger du producteur. Comme on l'a vu, le dispositif est des plus simples : une table, une bouteille de Coca et notre cinéaste qui va se mesurer à elle et tenter de la décapsuler. On retrouve dans ces quinze minutes de film le goût de Luc Moullet pour l'exagération et la surenchère, le climax consistant en l'utilisation d'une complexe machinerie (en fait un instrument de musique inventé par son frère) pour ouvrir la bouteille. On retrouve également son goût pour les listes, l'énumération, qui font partie selon lui des grands fondements de l'art moderne. Il cite Joyce, Dos Passos, Ellroy, DeMille et préfère nettement cette « culture de la liste » au « chichi », au « décoratif » qui est pour lui la seconde voie possible ; et ce même si dans cette seconde catégorie il place Visconti, Henry James, Pialat, Cassavetes ou encore Nicholas Ray. Essai d'ouverture fonctionne sur la liste, l'empilement et sur un troisième classique chez Moullet qui est l'autodérision. Il se moque ainsi de sa maladresse, exagérant tant son menu déficit de synchronisation qu'il le transforme en un cas quasi clinique d'apraxie. Pousser un concept jusqu'à bout, dans ses derniers retranchements, jusqu'à atteindre l'absurde : voilà encore l'une des mécaniques favorites du cinéaste. C'est ainsi qu'il transforme l'ouverture d'une bouteille de coca en saga épique, en bras de fer avec le destin, en quête d'une vie...

Si l'idée, le dispositif, la production, bref tout est ici d'une extrême simplicité, il ne faut pas confondre cette simplicité avec du je-m'en-foutisme. Le film est ainsi parfaitement tenu de la première à la dernière image, que ce soit en termes de rythme, d'enchaînement des séquences, de progression dramatique. On a souvent tendance à confondre économie et laisser-aller, et il y a chez Moullet bien plus de maîtrise en termes de forme et de narration que dans la plupart des films français standardisés qui inondent chaque année les écrans.

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Par Olivier Bitoun - le 16 janvier 2014