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Critique de film
Le film

El Perdido

(The Last Sunset)


 

L'histoire

Le shérif Dana Stribling (Rock Hudson) poursuit Brendan O'Malley (Kirk Douglas) depuis plus de cinq années, depuis que ce dernier a tué son beau-frère et causé du même coup le suicide de sa sœur. S’étant fait à l’idée d’être bientôt rejoint par l’homme de loi, O’Malley s’arrête au Mexique où il trouve asile dans le ranch de John Breckenridge (Joseph Cotten) ; il y retrouve Belle (Dorothy Malone), l’épouse de John, avec qui il eut autrefois une liaison passionnée. John, dévasté par l’alcool, demande à O’Malley de l’aider à conduire son troupeau jusqu’au Texas. Stribling arrive comme prévu peu après et accepte lui aussi de faire partie du convoi pour tenir O’Malley à l’œil. Maintenant qu’il l’a enfin appréhendé mais qu’il ne peut pas utiliser son mandat d’arrestation en dehors du territoire américain, il ne veut surtout pas le perdre de vue d’ici là. Stribling promet également de ne lui régler son compte (s’il ne se laisse pas trainer devant le tribunal) qu’une fois leur mission accomplie, les bêtes arrivées à destination. C’est le début d’un voyage qui ne sera pas de tout repos : en plus des tensions internes, les ennuis arrivent également de l’extérieur, John allant en faire le premier les frais, abattu sans sommation lors d’une rixe avec d’ex-soldats confédérés. Malgré le deuil, sa jeune fille (Carol Lynley) tombe amoureuse d’O’Malley tandis que Stribling n’est pas insensible au charme de Belle...

Analyse et critique

Alors qu’elle connait des difficultés financières dues à la production du Spartacus de Stanley Kubrick, Bryna Productions, la compagnie de Kirk Douglas, cherche activement un projet qui permettrait de renflouer ses caisses. A la demande du comédien, très satisfait du scénario de Spartacus, Dalton Trumbo se met alors rapidement à pondre l’intrigue de The Last Sunset sans être très convaincu par la qualité de son travail. En effet, ce dernier a en tête d’autres sujets qui le passionnent bien plus comme le scénario de Seuls sont les indomptés (Lonely Are the Brave) que réalisera David Miller l'année suivante avec à nouveau Kirk Douglas en tête d'affiche. Pour The Last Sunset, Douglas engage Rock Hudson pour principal partenaire masculin ainsi que Robert Aldrich pour le réaliser, le cinéaste étant connu pour ses idées libérales, sa forte tête et son refus de se plier à quelconques exigences. Il avait auparavant déjà tournés deux westerns mémorables en 1954, Bronco Apache et Vera Cruz, tous deux avec Burt Lancaster. Après l’échec du Grand couteau (The Big Knife), auquel il tenait beaucoup, et la réalisation d'Attaque (Attack !), l'un des sommets du film de guerre, Aldrich a tourné plusieurs œuvres parmi les plus faibles de sa carrière. Il faut dire que suite à la fermeture de sa propre société de production (qui renaîtra suite au succès des Douze salopards), il n’eut pas d’autres choix que d’accepter des projets auxquels il ne croyait pas ; El Perdido en fera partie. Robert Aldrich et Kirk Douglas ayant des caractères aussi trempés et directifs l’un que l’autre, les relations entre les deux hommes se révèlent tellement tumultueuses que le tournage devient vite cauchemardesque pour tous ses participants. Kirk Douglas accusa par exemple Aldrich de ne pas avoir été assez impliqué, ayant fait soi-disant venir sur le plateau d’autres scénaristes avec lesquels il s’occupait de préparer ses prochains films. Quant à Aldrich, selon ses propres dires et à l'instar de Trumbo, The Last Sunset ne semble effectivement guère l’avoir intéressé. Plus tard il reniera quasiment le film du fait de n'avoir pas supporté ni les conditions de tournage ni l’attitude dictatoriale de sa capricieuse vedette principale.

"Une expérience particulièrement désagréable. L'ensemble a mal commencé, s'est mal continué et s'est mal terminé. Kirk Douglas a été impossible" dira-t-il en 1969 tout en louant dans le même temps le professionnalisme et le talent de Rock Hudson. Quoi qu’il en soit, à mon humble avis, malgré sa gestation fortement houleuse, le résultat final ne s’en ressent pas même si une majorité de critiques et historiens du western pensent et ont écrit le contraire. En effet, tout du moins en France, le film fut très mal accueilli et traîne encore aujourd’hui une réputation peu flatteuse. Prenons pour exemple l’avis de quelques-uns de nos spécialistes du genre. A l’instar du "ambition au niveau du roman photo" de Jean-Louis Rieupeyrout et du "Aldrich frôle la mièvrerie" de Bertrand Tavernier, il n’y eut que peu d’échos favorables à ce western encore assez mal aimé de nos jours, et qui m’apparait au contraire comme l’une des plus belles réussites non seulement de son scénariste mais également de son réalisateur, bien évidemment loin du cynisme et de la hargne de Vera Cruz et de la plupart de ses opus suivants, d’où peut-être l’origine de la déception que fut El Perdido pour les plus grands admirateurs de ce cinéaste coup-de-poing ?! De cynisme, The Last Sunset n’en est néanmoins pas totalement dépourvu et s’exprime au travers du personnage interprété par Kirk Douglas, homme-enfant qui pense encore que tout lui est dû. Lorsque l’époux de Belle lui dit qu’il est prêt à partager tout ce qu’il possède ("Everything that's mine is yours"), le sourire en coin d’O’Malley lorgnant sur l’épouse de son hôte ne fait aucun doute ; à la première occasion il prendra cette phrase à la lettre ! Le personnage d’O’Malley est d’ailleurs celui qui tient au sein du film la place prépondérante ; certaines mauvaises langues diront que c’est parce que Kirk Douglas a intégralement supervisé le montage pour se mettre en avant. Néanmoins, son O’Malley demeure inoubliable, sorte d’adolescent n’ayant pas encore accompli sa mue d’adulte, d’où ce mélange de cynisme et de douceur naïve, de fougue, de rage contenue et de passion, typique d’une jeunesse trop sûre d’elle et qui se croit encore tout permis sans aucun remords une fois les choses les plus viles accomplies.

O’Malley est un pistolero haut en couleurs, paradoxalement tout de noir vêtu comme, à l’instar du Billy le Kid personnifié par Robert Taylor dans le film homonyme de David Miller, le genre de cowboy d'une rare élégance et parfaitement bien "sapé" qu’enfants dans les années 60/70 nous rêvions d’être. Cet accoutrement de "m’as-tu-vu" plus le fait de porter un petit Derringer au lieu du revolver traditionnel renforcent le côté assez immature et vaniteux de cet homme, certes fortement charmeur et passionné, mais dans le même temps égoïste, vantard et gouailleur, ne sachant pas gérer ses pulsions ni ses brusques accès de rage. Un antihéros (il s’agit quand même d’un assassin) charismatique et extraverti comme seul savait les personnifier Kirk Douglas avec sa immense palette de jeu. L'acteur n'hésite d'ailleurs pas à pousser la chansonnette (en espagnol qui plus est pour interpréter la fameuse Cucurrucucu Paloma), car O'Malley se fait aussi poète à ses heures, racontant à ses compagnons de voyage des histoires fantaisistes de son cru sous forme de paraboles, palabrant sans fin sur la vie, l’amour, la mort... Comme c'est la cas pour de nombreux adolescents, c'est un homme dont la force de caractère le dispute constamment à la fêlure et à l'inquiétude d'un avenir incertain ; le meurtre pour lequel il est recherché a fait suite à une simple crise de jalousie. Et durant le film c’est un chien qui passe tout près de se faire étrangler lors d’une séquence d’une grande puissance, l’homme et l’animal se faisant face avec une égale rage. Tour à tour envoûtant et effrayant, il exerce une fascination bien réelle autant sur les autres personnages que sur le spectateur ; il est donc tout à fait logique qu’à ses cotés et en comparaison Stribling apparaisse comme terne et lisse, en un mot, plus convenu. Il s’agit de la figure type de l’homme de loi taiseux, solide, rassurant et droit dans ses bottes, ne doutant jamais de son bon droit et n’ayant qu’une autre idée en tête en dehors de bien accomplir son devoir, celle de trouver une femme douce et aimante qui pourra l’attendre à la maison. Rock Hudson ne pouvait pas faire autrement que de jouer la sobriété pour ce rôle en retrait d’un digne représentant de la force tranquille, sans défauts hormis une forte misogynie, un puritanisme flagrant et des idées bien arrêtées sur la place de la femme dans la société. L’accuser de fadeur me parait du coup bien injuste puisque c’est justement le contraste entre les deux hommes qui rend leurs relations si intéressantes, si conflictuelles.

Pour rester dans l'imagerie traditionnelle du western classique (car El Perdido lui est encore bien lié malgré son ton, ses audaces et ses digressions), le duel final qui oppose les deux hommes (il ne s’agit pas vraiment d’un spoiler car nous nous attendons durant toute la durée du film à ce qu’il ait lieu) se révèle comme il se doit bigger than life. Dans sa forme en revanche il annonce les westerns qui vont fleurir dans les années qui suivent et a d'ailleurs très certainement influencé Sergio Leone, son découpage, sa gestion du rythme et sa mise en scène préfigurant grandement les séquences identiques du cinéaste italien pour ses westerns à venir. En revanche, à partir de maintenant, ce qui va suivre ici et dans les paragraphes à venir ferait bien de ne pas tomber sous les yeux de ceux qui n’aiment pas qu’on leur gâche l’effet de surprise ! D'une manière assez audacieuse, c’est hors-champ que O’Malley mord la poussière et l’on se rend compte peu après qu’il s’agissait de sa part d’une sorte de suicide puisqu’il n’avait pas chargé son arme. Ce sacrifice déchirant (afin que son amour de jeunesse ne soit pas "veuve" une deuxième fois par sa faute, et aussi pour ne pas succomber à l'inceste sur lequel nous revenons au paragraphe suivant) prend place dans une scène poignante et d'une profonde mélancolie ; il s'agit d'une situation presque inédite dans le western puisque seulement déjà abordée - d'une manière cependant un peu différente - par Robert Parrish dans Libre comme le vent (Saddle With the Wind) et Arthur Penn dans Le Gaucher (The Left-Handed Gun), John Cassavetes et Paul Newman en faisaient alors les frais. L’autodestruction d’O’Malley est encore bien plus touchante que les exemples précédents, les quelques plans qui suivent sa mort finissant de faire de ce western un des plus romantiques et lyriques qu'il nous ait été donné de voir jusqu'à présent. La douceur du plan qui voit Carol Lynley caresser la tête de son père est absolument sublime, d’autant qu’il est immédiatement suivi par un splendide mouvement de grue ascendant qui clôt le film en dévoilant par un plan d'ensemble le lieu de la tragédie avec tous ses participants, accompagné du très beau thème musical signé Dimitri Tiomkin.

Aux côtés du truculent O’Malley (cependant non dénué de failles et d'inquiétudes) et du plus terne Stribling (la faute en incombant non pas à Rock Hudson mais à Dalton Trumbo, qui reconnaissait volontiers n’avoir pas eu le temps, la possibilité ni l’envie de l’enrichir davantage), nous avons droit à deux personnages féminins inoubliables, bien plus matures que leurs pendants masculins. Ce qui nous démontre que le scénariste, malgré ses dires, n’avait pas démérité, loin de là ! Tout d’abord Dorothy Malone se voit offrir l’un de ses plus beaux rôles. Une femme sensible qui, après tant de drames et une vie aussi laborieuse, n’aspire qu’à une seule chose, trouver enfin la tranquillité et la stabilité ; il est du coup tout à fait logique qu’elle se tourne plus volontiers vers le roc que s’avère être le shérif que vers l’aventurier immature qui ne ferait que lui empoisonner encore plus l’existence. Tout en douceur et en intelligence, sans jamais trop en faire, Dorothy Malone s’approprie magnifiquement ce très beau personnage de forte femme à la fois intelligente et pragmatique ("Men kill or get killed and women bury them. We're professional survivors") ; on ne regrette pas qu'Aldrich l'ait préféré à la pourtant superbe Ava Gardner. Sa fille est interprétée par la délicieuse Carol Lynley, qui laissera probablement une empreinte durable dans le cœur de nombreux spectateurs. Jeune adolescente qui s'éveille à la féminité et qui veut qu’on la considère désormais comme une femme, elle va littéralement tomber en adoration devant le charme ravageur de l’homme en noir. Son apparition nocturne diaphane, alors qu'elle est vêtue de la robe jaune que portait sa mère des années auparavant et qui avait fait chavirer d'amour O’Malley, est un plan magique, d’une beauté à couper le souffle, l’une de ces images que les aficionados du genre garderont bien ancrée dans leur panthéon. Car rares sont les westerns qui auront versé aussi ouvertement dans le romantisme et le lyrisme même si, ne l’oublions pas, dans cette veine, Aldrich avait déjà frappé assez fort avec son premier film, Bronco Apache, notamment dans les relations entre Burt Lancaster et Jean Peters. Une séquence d’autant plus bouleversante que l’on se rend compte à cet instant qu’O’Malley était en fait plus amoureux du souvenir idéalisé de Belle que de la Belle en chair et en os qu'il venait de retrouver. Et d'ailleurs, à partir de ce moment-là, le pistolero va reporter son amour sur la jeune fille ("A new smell to follow"). Un virage assez culotté puisqu’il va permettre d’aborder frontalement la thématique de l’inceste (une première dans le genre) ; nous sommes d’autant plus troublés d’apprendre qu’il s’agit de sa fille que quelques minutes auparavant nous les avons vu échanger un baiser passionné.

Un scénario non dénué de qualités, des personnages complexes, fouillés, fortement caractérisés et très attachants (n’oublions pas Joseph Cotten assez étonnant en rancher déchu, couard et alcoolique) mais également une réalisation qui ne démérite pas contrairement à ce qu’on a pu lire ici et là. J’aurais tendance à penser qu’il y eut un peu d’aveuglement ou de mauvaise foi de la part des détracteurs de n’y avoir trouvé aucunes fulgurances, aucunes véritables idées de mise en scène. Car, en plus de la fascinante séquence de l’apparition nocturne de Carol Lynley en robe jaune, comment ne pas être frappés par la modernité du montage elliptique de la scène au cours de laquelle O’Malley donne une leçon de "rodéo" à une forte tête, la confusion de ce dernier étant exprimée uniquement par la mise en scène ? Comment ne pas être captivés par celle d’une grande intensité au cours de laquelle Joseph Cotten se fait publiquement humilier puis tuer et qui, par sa sécheresse, rappelle le meilleur d’Anthony Mann et notamment la sortie du saloon par les trois personnages principaux des Affameurs (Bend of the River) ? Plus encore, comment ne pas reconnaitre une étonnante leçon de virtuosité dans la longue et magnifique scène qui se déroule pedant la tempête de poussière : gestion de la montée dramatique, mouvements de caméra, montage, construction, cascades ; tout est "mixé" à la perfection et fait atteindre à ce moment précis des sommets à ce très beau western. Quant au duel final que nous avions déjà évoqué un peu avant, dans sa gestion de l’espace, de la dilatation du temps, du montage et du placement des protagonistes, il constitue un remarquable point d’orgue au film, un modèle du genre arrivant à faire accroitre la tension jusqu’au climax auquel s'ensuit un final tout en apaisement et sobriété, à nous faire venir des larmes aux yeux. D’innombrables moments qui témoignent du savoir-faire du cinéaste et qui prouvent qu’il ne s’est pas autant désintéressé de son film qu’il a bien voulu le dire. Sûrement une amertume a postériori de ne pas avoir eu les coudées franches sur le tournage, lors du montage et de la postproduction mais en aucun cas son film ne semble bâclé.

Hormis son rythme inégal et pas toujours bien maîtrisé, une absence d'idées dans sa mise en scène, la fadeur de Rock Hudson et la naïveté de certains séquences, on a également souvent reproché au film ses plans nocturnes tournés en studio ; certes les toiles peintes sont visibles mais quels éclairages et quelle photographie ! Ernest Laszlo accomplit ici des petits miracles avec l’utilisation de ce bleu marine très profond mélangé avec le jaune de la lumière provenant de différentes sources. Alors que ces séquences renvoient au western classique des années 40/50, les scènes de jour font plus contemporaines, utilisant avec talent les décors extérieurs du Mexique, avec notamment les restes d’architecture espagnole tels ces arches et ces aqueducs en ruine que nous connaissions déjà grâce à Vera Cruz. La musique du film n’est pas non plus à négliger, signée Ernest Gold pour l’ensemble mais avec un thème principal écrit par Dimitri Tiomkin, variations autour de la chanson Pretty Girl In The Yellow Dress. The Last Sunset (beau titre poétique qui préfigure le fatum final) nous propose un mélange harmonieux de classicisme parfois assez naïf (avec les séquences autour du feu, celle du petit veau sauvé par Rock Hudson...) et de modernité avec la sécheresse de ses quelques éclairs de violence, une décontraction d’apparence et des thèmes bien plus adultes et audacieux que la moyenne comme le suicide, la sexualité et l’inceste. A partir d’un postulat de départ assez banal ou déjà vu des dizaines de fois (une chasse à l’homme doublée du convoyage d’un troupeau), El Perdido est un western intelligent dans le fond, souvent brillant sur la forme, mêlant avec habileté et efficacité thèmes traditionnels et plus contemporains. Il est temps de redonner à ce western mélodramatique la chance qu’il mérite car, de par son ton insolite assez unique, loin d’être raté ni mineur, il laisse au contraire une empreinte durable dans le genre et dans le cœur des aficionados ! Une belle parenthèse lyrique au sein de la filmographie assez brutale du "gros Bob".

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Par Erick Maurel - le 29 novembre 2014