Menu

Critique de film

L'histoire

Un quartier perdu, en marge de la civilisation, un bidonville où survivent tant bien que mal des hommes et des femmes durement éprouvés par l’existence, et dont la vie continue tant bien que mal, rythmée par les onomatopées du tram invisible conduit par le jeune Rokuchan.

Analyse et critique

1966, Akira Kurosawa sort tout juste du projet Barberousse ; s’il a été diversement apprécié par la critique, il a néanmoins remporté un certain succès en salle… mais un succès insuffisant pour rembourser son coût exorbitant. Pour les producteurs japonais, le nom de Kurosawa est désormais synonyme de dépassement budgétaire et d’exigences pharaoniques proches de la maniaquerie. Il lui est désormais presque impossible d’être financé dans son propre pays. Il répond alors aux sirènes américaines qui tentent de l’attirer depuis longtemps. Mais aucun de ces projets n’aboutira. C’est tout d’abord une biographie du général Custer qui lui est proposée, et on se doute bien que Kurosawa devait être tenté de se mesurer à John Ford, l’un de ses maîtres, sur son propre terrain. Mais les producteurs souhaitent engager Toshiro Mifune dans le rôle du chef indien ; or, Kurosawa s’est promis de ne plus jamais travailler avec lui suite à leur différend sur le tournage de Barberousse. Puis il propose un scénario tiré d’un fait divers arrivé à Chicago : le film, Runaway Train, racontera l’odyssée de trois hommes embarqués sur un train traversant les plaines enneigées et dont le conducteur s’est suicidé. Mais Kurosawa veut travailler avec son équipe, et la production ne lui accorde qu’un unique acteur japonais. De plus, il souhaite réaliser son film en 70 mm couleurs ; les producteurs ne voient pas l’intérêt d’investir de tels moyens techniques pour un film qui se déroulera pour l’essentiel dans la neige. Le projet échoue également – ce scénario sera finalement repris, réécrit entre autres par Edward Bunker, et réalisé en 1985 par Andrei Konchalovsky. Enfin, au moment ou Darryl Zanuck lance la production de Tora ! Tora ! Tora !, une évocation bilatérale de l’attaque de Pearl Harbour, il songe à Kurosawa pour réaliser la partie japonaise. Mais ses exigences font qu’il est remercié au bout d’une semaine de tournage, qui sera achevé par Kinji Fukazaku. Zanuck aurait laconiquement déclaré : "Il est fou !"

Ne reste à Kurosawa que la possibilité de revenir au Japon, et comme les producteurs sont difficiles à convaincre, il participe à la fondation des Quatre Cavaliers avec Kinoshita, Kobayashi et Ichikawa. Cette nouvelle maison de production ne relèvera pas vraiment le défi de renouveler le cinéma d’auteur nippon, mais permettra néanmoins la mise en chantier du nouveau film de Kurosawa, cinq ans et demi après Barberousse – le réalisateur éprouve une telle joie en retrouvant son métier que son énergie est décuplée, et qu’il achèvera son tournage en 28 jours au lieu des 44 initialement prévus. Comme ce dernier, Dodeskaden est tiré d’un livre de Shugoro Yamamoto, Le Quartier sans Soleil. L’ouvrage est composé de quinze récits, situés à différentes époques. Kurosawa choisit d’en rassembler huit. Etrange film que Dodeskaden : on pourrait le considérer comme une relecture des Bas-fonds, mais dont l’humanisme se ferait plus noir, plus désespéré. L’histoire, ou plus exactement les histoires, sont situées dans une sorte de no man’s land, une enclave en dehors de toute réalité – on ne distinguera que de fugitifs plans de la ville et de sa circulation lorsque l’on suivra l’enfant en quête de nourriture -, située en dessous du niveau de la mer. Et l’espoir ne concerne pour ainsi dire aucun des protagonistes.


Un exemple frappant : alors que la consommation de saké était le plus souvent synonyme de fraternité dans Les Bas-fonds, elle est ici toujours associée à la déchéance ; elle est même source de violence – l’ivrogne menaçant les voisins de son sabre de samouraï, l’oncle maltraitant sa nièce,… Le quartier de Dodeskaden est dominé par les pulsions agressives, voire la folie – Katsuko manquant de tuer le jeune livreur, Hei ignorant le retour de son épouse repentie, prostré et déchirant les étoffes pour en faire des chiffons. Parfois, la folie s’exprime à travers le rêve : c’est le cas du clochard vivant avec son jeune fils dans une carcasse de 2 CV, et qui passe son temps à imaginer la construction d’une maison idéale. Leur histoire génère quelques uns des moments les plus poétiques du film, mais aussi certains des plus durs, citons entre autres le parcours de l’enfant mendiant de la nourriture dans les cuisines des restaurants ; cette scène posait problème aux distributeurs, qui souhaitaient la couper – le film avait déjà été pratiquement diminué de moitié -, ce à quoi Kurosawa leur répliqua que "c’est le Japon d’aujourd’hui. […] Le miracle économique ne durera pas, parce qu’il prend appui sur la misère morale et l’injustice" (1) Et le fou rêveur laissera mourir son fils, victime d’une intoxication alimentaire due à un maquereau avarié. Son visage affiche alors les ravages de la maladie mentale et de la culpabilité, rappelant le maquillage des soldats mort-vivants de Rêves. Désormais prisonnier de son univers dément, il fait définitivement partie du monde qu’auparavant il ne faisait qu’imaginer.


Au sein de cet enfer vivent néanmoins des saints, comme le vieil artisan Tamba, dont le calme et la sagesse apaisent les ardeurs violents de ses concitoyens : ses mots suffisent à conduire un ivrogne à baisser son arme, et il accueille un cambrioleur comme le fils prodigue, refusant plus tard de le charger devant un officier de police. C’est aussi l’employé Shira, affublé de tics et souffrant dans sa chair, capable de se dresser pour laver la réputation de son épouse qui toujours l’a soutenu par ses sacrifices. Mais le personnage qui reçoit toute l’affection de Kurosawa est sans doute Rokuchan, interprété par le jeune Yoshitaka Zushi, déjà présent dans Barberousse. Lui n’est pas fou, sa perception de la réalité est seulement autre – il prie d’ailleurs pour que sa mère devienne normale. C’est à lui que Kurosawa offre les plus beaux moments du film, lui qu’il fait vivre parmi les dessins d’enfants – dont ceux des siens, celui dont l’univers existe bel et bien, puisque tous les bruits du tram sont matérialisés dans la bande-son. Le parcours de son tram, matérialisé par les onomatopées restituant le bruit des roues sur les rails – le ‘dodeskaden’ du titre -, rythme le film et le découpe en actes, à la façon d’une pièce. Car c’est aussi ce qu’est Dodeskaden : un portrait cruel de la réalité sous la forme d’une représentation abstraite : le décor est entièrement artificiel et non-réaliste : le ciel est peint sur des toiles dans des teintes aussi éclatantes que celles des cabanes, et même les ombres sur le sol sont dessinées.

Un film d’une grande beauté plastique, difficile à aimer de par sa dureté. Le mauvais accueil qui lui fut fait fut-il en partie la cause de la tentative de suicide de Kurosawa ? Difficile à dire, le maître ne s’étant que peu expliqué sur le sujet. Une chose est certaine, il marque le début du dernier acte de sa filmographie, celui où ses projets seront plus espacés, celui où il lui sera pratiquement impossible de trouver des financements au Japon. Et celui qui verra naître certaines de ses plus belles œuvres.


(1) Tassone, p. 161

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 9 mars 2016

La Page du distributeu

En savoir plus

La fiche IMDb du film