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Critique de film
Le film

Dawn of Asia

(Ajia no akebono)

L'histoire

En 1913, le Japonais Minetaro Nakayama revient de Mandchourie après avoir suivi une formation dans une école militaire où il avait pour camarade de classe de nombreux Chinois. Quand éclate la deuxième révolution communiste, il abandonne son pays, sa femme et son jeune fils pour rejoindre ses amis en Chine et les aider dans leur lutte. Sur place, malgré l'appui de ses camarades, ses origines nippones ne sont pas bien perçues par l'ensemble de révolutionnaires qui tentent de minimiser son engagement. Dans son pays, son épouse Yasuko est arrêtée par l'armée japonaise qui soupçonne Nakayama d'être un espion.

Analyse et critique

Suite à sa brouille avec la Shochiku et l'échec cuisant du Révolté, une production Toei, Nagisa Ôshima est tenu éloigné des salles obscures durant trois ans. Cette absence n'est toutefois en rien un signe d'inactivité pour le trublion de la nouvelle vague japonaise qui poursuivra une conséquente carrière pour la télévision, enchaînant documentaires, fictions et même une série. Cette parenthèse télévisuelle reste méconnue mais la Cinémathèque Française qui a rendu hommage au cinéaste ce printemps n'a pas fait les choses à moitié en proposant la rétrospective la plus complète jamais présentée à ce jour, y compris au Japon. Si de nombreuses œuvres étaient toujours absentes pour des problèmes de droits (et sans doute de copies disparues), on pouvait découvrir sa saga L'Aube de l'Asie / Dawn of Asia en 13 épisodes de 53 minutes, inspirée librement du roman autobiographique de Minetaro Nakayama. Production télévisuelle oblige, le budget est forcément restreint et impose des choix économiques drastiques qui se font au détriment de l'aspect visuel. Outre une photographie souvent plate, la petite taille carrée de l'écran pousse Ôshima à délaisser le scope qu'il maîtrise tant pour du 1.33 conduisant inévitablement à un recours fréquent aux gros plans. La richesse du découpage en pâtit dramatiquement et de nombreuses scènes se limitent à de mornes champs-contrechamps ou à une succession de visages déclamant leurs dialogues. De plus, toujours à cause de ce budget modeste, le cinéaste doit limiter les lieux de tournage et les extérieurs.

La majeure partie des épisodes se déroulera donc dans des intérieurs reconstitués en studio. On pourrait presque dire que chaque épisode prend place dans un ou deux décors. Le scénario s'arrange tout de même pour justifier (plus ou moins habilement) ces différents huis clos : croisière pour remonter un fleuve, village cerné par l'armée chinoise, prison, cachette, interrogatoires, personnages blessés ou malades et donc incapables de se déplacer, nombreuses scènes de confrontations sur le choix à prendre pour faire avancer la révolution etc... Quand ces lieux s'accordent avec des évolutions psychologiques, cela donne des moments vraiment intéressants comme cette cellule plongée dans l'obscurité où les détenus sont dans l'attente d'une inéluctable torture, voire d'une exécution, exacerbant leurs comportements. On trouve dans ces longues scènes une certaine intensité dramatique qui fait défaut à de nombreuses autres séquences qui s'étirent artificiellement dans des décors interchangeables, grossièrement construits et meublés. Et il ne faut pas croire que les extérieurs pourraient offrir des respirations salvatrices. Au contraire, les  impératifs de production donnent le sentiment que 90 % des scènes en plein jour se situent dans la même plaine ; qu'il s'agisse des entraînements militaires, des scènes de bataille ou des campagnes avoisinantes des villages. Il y a même un moment (vers les épisodes 5-6-7) où l'on croit devenir fou à force de voir inlassablement les mêmes hautes herbes encadrant les fusillades et explosions tristement filmées avec dix acteurs qui courent tel des enfants lançant un assaut imaginaire.

Avouons que cette durée de 11 heures n'était nullement nécessaire et que Dawn of Asia aurait plutôt mérité dix épisodes pour gommer la stagnation envahissante, d'autant que la plupart des personnages restent fidèles à leur caractère du début à la fin. Toutefois, ces moments de lassitude proviennent sans doute en grande partie des projections à la Cinémathèque où il fallait assister à l'intégralité de la série en quatre jours : une cadence à pas forcé qui n'était bien sûr pas celle du rythme de diffusion à la télévision japonaise. Car ce sentiment de surplace est bel et bien un choix d'écriture d'Ôshima qui conçoit cette adaptation comme une œuvre personnelle avec une nouvelle évocation des révolutionnaires et/ou de militants incapables de se coordonner, de comprendre les enjeux globaux, qui confondent engagement, sentiments personnels et ambitions politiques et qui ne parviennent pas à reconnaître leurs torts, enfermés dans une vision romantique un peu grotesque des bouleversements sociaux-politiques. On est à ce titre dans le pur prolongement de Nuit et brouillard au Japon et ses anciens militants qui règlent leurs comptes en plein mariage. Il est régulièrement stupéfiant de voir à quel point les différents personnages sont dans l'impossibilité de s'organiser et se fédérer autour d'un vision concrète, comme il est incroyable de constater qu'ils sont si incompétents tactiquement alors qu'ils sortent pourtant tous d'une prestigieuse école militaire. En face, les armées liées aux pouvoirs en place ne sont pas non plus épargnées avec des généraux corrompus et plus attirés par l'argent et les filles de joie qu'un idéal de société ; sans oublier des officiers trahissant leurs paroles sans scrupules.

Au milieu de ce chaos moral et idéologique, seules les femmes semblent garder une part d'humanité. Souvent mues par l'amour (plus que par des convictions), celles-ci sont plus émouvantes et offrent des passages touchants pour ne pas dire lyriques : Yasuko donnant le sein à un bébé chinois, Lin-lin se jetant dans les bras du premier venu pour oublier sa solitude, une paysanne s'allongeant sur un champ pour ressentir la terre, la mort d'une révolutionnaire dont le dernier souffle vient caresser une fleur... La caractérisation manque en revanche un peu de finesse et de nuances puisque toutes les héroïnes tombent amoureuses de Minetaro Nakayama, pourtant un sommet d'indélicatesse et de froideur totalement obsédé par sa mission... Malgré cette vision un peu réductrice des sentiments féminins, on pourrait presque avancer que leur pragmatisme (souvent sans frontières) est sans doute mieux ancré dans la réalité sociale de leur époque que les discours masculins, théoriques et bien naïfs. Toutes ces idées recoupent aussi une vision récurrente du cinéaste, à savoir les désillusions de l'engagement et l'échec des révolutions. A ce titre, la série comprend plusieurs moments étonnants où les paysans et ouvriers expriment avec colère, et sans ménagement, leur amertume envers les différentes révolutions qui ne changent rien à leurs situations. Et quand Dawn of Asia touche à sa fin, les deux protagonistes se retrouvent au point de départ, si ce n'est la perte de nombreux de leurs amis. La seule possibilité qui se présente à eux est un curieux échange de nationalité, typique d'Ôshima et qui sera par exemple au cœur du Retour des trois soulards, la Chine remplaçant cette fois la Corée. Il est à ce titre remarquable que le cinéaste interroge une nouvelle fois la place et l'identité de son pays dans l'Asie : "Sans la Chine, pas de Japon. Sans le Japon, pas de Chine" étant le leitmotiv des derniers épisodes.

Cette vision pleinement personnelle et singulière finit par emporter l'adhésion (l'indulgence ?) du public, avec tout de même la nécessité de bien connaître le cinéaste au risque de prendre certaines audaces dans la (non) progression dramaturgique pour de graves lacunes de rythme. A l'inverse, on est agréablement surpris de voir le cinéaste répondre au cahier des charges des productions télévisuelles avec un certain savoir-faire : sa série n'est parfois pas loin du serial avec quantité de rebondissements, cliffhangers et péripéties palpitantes. Si, comme évoqué précédemment, les scènes de batailles en extérieur demeurent médiocres, les fusillades dans des lieux clos conservent une certaine efficacité grâce à sa gestion habile de l'espace et son emploi des longues prises. Le style du cinéaste ne se perçoit donc pas seulement dans le propos mais également dans la forme où il privilégie l'usage du plan-séquence, pas uniquement à des fins économiques mais bel et bien pour créer une intensité tant pour le spectateur que pour ses interprétations qui ne sont jamais aussi bons que dans ces longues prises. Il faut en effet reconnaître que dans des moments plus calmes, le casting se révèle d'une qualité plus aléatoire, à l'instar du rôle principal tenu par Shinsuke Mikimoto dont le regard vide et inexpressif dessert moult scènes. On pourrait en dire tout autant du général chinois qui rejoint les révolutionnaires ou la militante renvoyant toujours Nakayama à ses origines japonaises. Kei Satô, l'acteur fétiche du cinéaste, est comme d'habitude exemplaire et charismatique.

Actuellement, Dawn of Asia demeure toujours introuvable (officiellement) y compris au Japon où elle n'a pas été diffusée depuis fort longtemps sans qu'un coffret DVD puisse pallier cette absence. Et il y a bien peu de chances que la situation se décoince prochainement. Son passage à la Cinémathèque Française était donc un événement en soi, malgré sa projection marathon qui n'était pas la meilleure manière de se plonger dans une fresque historique qui souffre de nombreux défauts mais qui possède aussi suffisamment de qualités pour faire quelques efforts. Elle est surtout passionnante à mettre en parallèle avec la filmographie cinématographique de son auteur.

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La fiche IMDb du film
Par Anthony Plu - le 18 mai 2015