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Critique de film
Le film

Cockfighter

L'histoire

Frank Mansfield (Warren Oates), est un entraîneur de coqs de combat. Il vient de perdre sa dernière bête contre Burk (Harry Dean Stanton) lors d’un tournoi. Perte à laquelle s’ajoute celle de sa caravane, de sa voiture (et de sa petite amie par la même occasion) lors d’un pari avec le vainqueur. Frank ne parle plus car suite à un accès de vantardise, alors qu’il est favori pour emporter la médaille des entraîneurs, il perd sa bête lors d’un autre pari stupide dont il a le secret. Burk (encore lui) lui fait remarquer qu’il a deux défauts : il boit trop et a la langue bien pendue. Frank se jure de ne plus ouvrir la bouche jusqu’à ce qu’il emporte cette médaille. Là, avec une cage vide à la main, il entreprend de remonter la pente et de revenir au sommet.

Analyse et critique

Cockfighter, film au développement difficile, est un projet qu’Hellman porte peu dans son cœur : « je ne l’aime pas, car je n’ai pas réussi à faire le film que je voulais faire, que j’avais en tête. » A l’origine, c’est un projet de Roger Corman qu’Hellman essaie, comme à son habitude, de se réapproprier. C’est une production New World, la maison de production de Corman qui succède à American International Pictures. Il est révélateur de trouver Hellman dans cette nouvelle écurie, alors qu’il faisait partie de la précédente vague Corman avec Francis Ford Coppola, Jack Nicholson, Robert Towne ou encore Martin Scorsese. Mais, à la différence de ses « camarades de promotion », Hellman n’a pas franchi le fossé en tentant sa chance dans l’univers impitoyable des grands studios. Il ne peut s’accommoder des méthodes de production, ni se concilier les faveurs de la fabrique à rêve hollywoodienne. Il ne part donc pas à l’assaut des Majors, et reste dans le monde fauché du bis et de l’exploitation, incarné par Corman et dont les nouveaux noms sont Jonathan Demme, Joe Dante ou encore Ron Howard. Son territoire demeure celui de ces productions chaotiques qui lui permettent de plus ou moins mener ses films comme il l’entend, à la condition qu’il respecte des budgets étriqués.


Hellman accepte donc de tourner Cockfighter et espère s’emparer du projet afin d’y imprimer sa patte. Las, le réalisateur va se heurter au refus de Corman de voir toute modification apportée à un script qui selon lui est « parfait » car vendeur. Le producteur est persuadé du potentiel des combats de coqs, sujet peu exploité et sport pourtant très populaire dans le Sud des Etats-Unis. Le réalisateur essaie de réécrire le scénario de Charles Willeford (d’après son roman) avec l’aide d’Earl Rauch (New York, New York de Scorsese en 1977), mais les deux hommes s’entendent mal. De plus, chaque proposition est rejetée par Corman, jusqu’à l’absurde. Les repérages entamés, le tournage imminent, Corman entre dans une colère noire, furieux contre Hellman qui d’après lui a réécrit le scénario dans son dos... or cette fois-ci le réalisateur a certes modifié une scène (la dernière) mais n’a apporté aucune autre modification. Mais Corman est persuadé qu’Hellman a entièrement revu le script. D’un coup il rejette tout en bloc, est incapable de reconnaître le film qu’il a pourtant tenu à conserver intact de la première à la dernière scène. Après le tournage et la post-production, Corman remonte le film, y ajoute une scène onirique avec courses de voitures et viol de filles avec nulle autre ambition que de fournir des images affriolantes pour la bande-annonce. Le film sort sous le titre de Born to Kill et est un four complet. Corman essaie de le ressortir à plusieurs reprises, avec différentes versions, différents titres tels Gambling Man ou Wild Drifter.

Malgré le mur érigé par Corman pour défendre vaille que vaille le potentiel commercial du film, Cockfighter parvient à surprendre le spectateur et à déjouer ses attentes. D’un sujet quelque peu racoleur, Hellman tire une œuvre étonnamment calme. Le film se construit sur la répétition. Les mêmes motifs, les mêmes scènes, reviennent constamment : combats de coqs bien sûr, entraînement des volailles, paris perdus de Franck... jusqu’aux scènes d’amour qui ponctuent le film et dont ressort à chaque fois la même incompréhension mutuelle. Le monde de Franck se réduit à ces séquences, mais celles-ci ont beau se répéter, le spectateur ne parvient pas à percer le mutisme de son héros, à appréhender exactement ce qui le porte et le fait avancer. Si Mary Elizabeth le juge à l’aune de sa passion pour les combats de coqs, ne voit finalement en lui « ni pitié, ni amour, rien », les expressions de Warren Oates, sa tristesse ou la lassitude qui burinent son visage, viennent démentir cette caractérisation par trop hâtive. L’acteur illumine constamment le film et offre malgré le mutisme de son personnage une interprétation proprement saisissante. Sans user de la parole, Oates enrichit et rend complexe son rôle, jouant à la fois sur une profonde sensibilité (ses regards) et une capacité à la gestuelle comique sidérante. Ce n’est pas pour rien qu’Hellman, après l’avoir vu jouer au théâtre dans Vol au dessus d’un nid de coucou, en fait son acteur fétiche. Toujours juste, impérial, Oates montre dans Cockfighter une part insoupçonnée de son immense talent. Le casting comprend d’autres habitués du cinéma d’Hellman, d’Harry Dean Stanton à Laurie Bird (Macadam à deux voies) en passant par Millie Perkins déjà présente dans les deux westerns du réalisateur. Outre une interprétation sans faille, Cockfighter bénéficie d’une très belle photo de Nestor Almendros et de terrifiantes scènes de combat, aussi abjectes qu’hypnotiques.

Après Cockfighter, Hellman va aligner les quasi désastres artistiques. Il revient à la table de montage, achève des tournages d’autres réalisateurs (The Greatest suite au décès de Tom Gries, Avalanche express lorsque Mark Robson tombe gravement malade), tourne dans l’ombre (il réalise certaines scènes de Robocop), est producteur exécutif sur Reservoir Dogs dont il devait au départ assurer la réalisation, mais plus rien de vital. Au total une dizaine de films pour une cinquantaine de projets non aboutis. Hellman a signé quelques films précieux à contre-courant des dogmes hollywoodiens, à contre-courant même de l’esprit « rebelle » des 70’s. Condamné à œuvrer dans les productions Corman (ou même Shaw Brothers !) il n’a pu trouver sa place, creuser son créneau dans la grande machine du cinéma hollywoodien mais a également été incapable de s’épanouir dans le royaume de la série B. Hellman est trop décalé, trop étrange, tellement à rebours de toute mode qu’elle soit mainstream ou indépendante, que sa carrière est de facto condamnée. Monte Hellman a fait des propositions de cinéma uniques dont on peut entrevoir le prolongement chez Gus Van Sant et Vincent Gallo. Espérons qu’un jour il puisse revenir derrière la caméra et reprendre la parole, mais le fait qu’après dix-sept années de silence son projet actuel se limite à un épisode d’un film d’horreur à sketch ne nous pousse pas à voir son avenir de manière optimiste.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2006