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Critique de film
Le film

Cinq venins mortels

(Wu du)

L'histoire

Un vieux maître sentant la mort approcher charge son plus jeune et dernier disciple, nommé Yang, d’une mission de la plus haute importance. Il y a quelques années, il a formé cinq féroces guerriers du clan Venom (Poison) à des techniques mortelles de kung-fu tirant leur enseignement du comportement animal. Il redoute aujourd’hui que ces combattants exercent leur talent pour faire le mal. Ces derniers se cachent au sein de la société et leur identité est tenue secrète (à tel point qu’eux-mêmes ne sont pas censés se connaître). Yang a pour mission de les localiser et de les mettre hors d’état de nuire. Pour cela, et en raison de son inexpérience, il doit s’associer à celui des Venoms qui, selon le vieil homme, n’a pas succombé à ses mauvais instincts et reste digne de confiance. A peine arrivé dans une petite ville, Yang pense reconnaître les techniques de combat enseignées par son maître en observant le comportement de quelques individus. La traque va pouvoir commencer.

Analyse et critique

Snake (le Serpent), Scorpion (le Scorpion), Centipede (le Mille-pattes), Lezard (le Lézard), Toad (le Crapaud)… tels sont les patronymes des combattants du clan Venom. Non, il ne s’agit pas des membres du groupe de tueurs connu sous le nom de The Deadly Viper Assassination Squad officiant dans Kill Bill (2003). Mais plutôt de leurs modèles, car 5 Venins mortels est l’une des grandes sources d’inspiration de Quentin Tarantino. Depuis un certain nombre d’années, l’on s’aperçoit à quel point le réalisateur Chang Cheh a compté pour bon nombre de spectateurs occidentaux (dont certains sont devenus cinéastes à leur tour), en premier lieu de façon assez confidentielle dans des circuits de cinéma parallèles puis grâce à la circulation de cassettes vidéos. Ce film est justement considéré comme l’un des plus connus et appréciés de Chang en occident. Depuis l’explosion du marché DVD, une catégorie bien plus large de cinéphiles a dorénavant la possibilité de découvrir, dans des conditions techniques assez exceptionnelles, tout un pan d’une cinématographie qui, aujourd’hui, révèle peu à peu ses richesses aux non initiés.

5 Venins mortels a ceci de particulier qu’il est le premier d’une série de films mettant en valeur des artistes martiaux originaires de Taiwan : Lu Feng, Chiang Sheng, Sun Chien, Lo Meng et à leur tête l’acteur chorégraphe Philip Kwok. Ils vont apporter du sang neuf aux films d’action de la Shaw Brothers grâce à leur technique originale de combat s’inspirant du monde animal et à leurs impressionnants talents d’acrobate. Chang Cheh va les prendre sous son aile et entamer un cycle de films dédiés aux prouesses athlétiques des cinq Venoms.

Cependant, dans ce premier opus, les scènes d’action sont relativement peu abondantes. C’est là que réside la deuxième originalité de cette œuvre de transition pour Chang Cheh. 5 Venins mortels se présente d’abord comme un véritable thriller, un film qui laisse tout son temps à l’enquête menée par son personnage principal de se dérouler. Les scènes dialoguées sont nombreuses et le scénario permet aux personnages d’acquérir une certaine épaisseur qui fortifie judicieusement leur nature légendaire. L’humour, de son côté, n’est pas totalement exclu du paysage grâce au jeune yang dont la malice et la jeunesse d’esprit apportent un contrepoint à la sauvagerie régulièrement exprimée par les hommes qu’il est amené à rencontrer dans son périple. Yang est le personnage auquel s’identifie facilement le spectateur ; le film est plus ou moins tourné de son point de vue avant que Chang Cheh nous révèle les différents niveaux de la narration (avec les effets de surprise successifs quant à la révélation des identités masquées) et confronte les buts avoués (ou inavoués) poursuivis par ses personnages. Un deuxième point de vue nous est donné par l’officier de police dont on devine assez vite la psychologie et les motivations. Les amateurs de films d’action échevelés seront peut-être un peu déçus, mais la maîtrise cinématographique de Chang Cheh et son esthétisme barbare sont bel et bien présents dans les scènes phares de cette œuvre sans prétention.

En effet, la faculté qu’a Chang de filmer les corps et leur dynamique dans l’espace donne sa pleine mesure dans les quelques rares scènes d’action, et en particulier dans la séquence finale d’anthologie qui voit s’affronter la plupart des membres du clan Venom. La présentation des cinq personnages au début du film, sous la forme de flash-back, va bien au-delà de la simple description de leurs aptitudes personnelles. Les guerriers acquièrent dès le départ une dimension mythologique, enrichie par la composante animale de leur personnalité, due à une mise en scène qui serait peut-être aujourd’hui taxée de "kitsch" par certains commentateurs, mais qui réussirait plutôt à restituer de façon séduisante un bel équilibre entre surnaturel et bestialité. Tout au long de ce film qui, fait rare à la Shaw Brothers plutôt habituée à rentrer dans le vif du sujet, débute par une longue introduction, les prouesses fantastiques des comédiens acrobates gagnent en brutalité grâce au style reconnaissable de Chang Cheh. L’agilité le dispute à la férocité, le spectacle à la barbarie. La rencontre entre les artistes martiaux taiwanais et le cinéaste de Hong Kong est explosive, tirant partie des exploits athlétiques des premiers et de la violence intrinsèque du style du second. Les différentes techniques de prises de vue et de montage (zooms à répétition, recadrage, lignes de fuites brisées, ralentis, courts et vifs travellings avant en certaines occasions, jump cuts, etc.) alliées à un véritable penchant pour le sadisme (la torture est une pratique souvent utilisée dans ce film) parviennent à maintenir tout notre attention, malgré toutefois des baisses de rythme dans le récit. Heureusement, le charisme (pas seulement sur le plan physique) de Philip Kwok et de ses camarades rentre en bonne partie dans la réussite de ce film et sert habilement des personnages parfois taillés à la serpe.

Pour le spectateur expérimenté, connaisseur de Chang Cheh et des films de la Shaw Brothers, 5 Venins mortels apparaîtra peut-être comme une mise en bouche un peu limitée pour une nouvelle série de films qui verra plus tard décupler son potentiel d’action. Pour le spectateur plus ou moins novice, il constituera une sympathique introduction grâce à l’emploi d’une intrigue propre aux thrillers qui ne le dépaysera pas beaucoup d’une structure narrative occidentale. Quoi qu’il en soit, le spectacle tant esthétique (la photographie est léchée) que martial est au rendez-vous.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 15 mai 2005