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Critique de film
Le film

Au-delà du Missouri

(Across the Wide Missouri)

Partenariat

L'histoire

Dans les années 1830, la "brigade" conduite par Flint Mitchell (Clark Gable) se retrouve en juillet au rendez-vous annuel des trappeurs, plus précisément des chasseurs de castors. Mitchell a prévu de chasser la saison suivante dans le riche territoire des Blackhawks situé "au-delà du Missouri", malgré le fait que Brecan (John Hodiak) lui conseille de se raviser pour ne pas risquer un conflit avec les Indiens qui tiennent à ce que leurs terres ne soient pas immodérément foulées. Ayant appris que Kamiah (Maria Elena Marques), une jeune Indienne qu’il vient de rencontrer, est la petite-fille du chef des Blackhawks, Bear Ghost (Jack Holt), enlevée très jeune à sa tribu par Looking Glass (J. Carrol Naish) des Nez Percés, il décide de l’épouser pour pouvoir la ramener dans son peuple et espérer ainsi pouvoir se rendre plus facilement sur le territoire de chasse convoité. Avec Pierre (Adolphe Menjou), qui leur sert d’interprète, et le capitaine Humberstone (Alan Napier), un Ecossais ayant participé à la bataille de Waterloo, la brigade entame la dangereuse et épuisante expédition vers la vallée paradisiaque des Blackhawks. Durant le trajet, les sentiments de Mitchell pour Kamiah finissent par prendre le pas sur le mariage initialement de pur intérêt et, arrivé à bon port, le couple donne naissance à un fils. La mort tragique de Bear Ghost va néanmoins mettre fin au bonheur tranquille des trappeurs car son successeur, le jeune Iron Shirt (Ricardo Montalban), ne souhaite pas partager son domaine.

Analyse et critique

Le cursus westernien de William Wellman, quoique peu copieux (quantitativement parlant, il ne va guère ensuite s’enrichir que de deux autres films), s’avère l’un des plus riches et gouteux, l’éclectisme étant également de mise. En effet, la palette du cinéaste franc-tireur est très large et s’étend du noir et blanc pour ses œuvres les plus sombres à la couleur quand il décide d’aborder l’histoire de son pays, que ce soit à travers un épisode de la conquête de l’Ouest (dont les frontières à l’époque ne s’étendaient encore à peine plus loin qu’au Missouri, d’où le titre du film qui nous concerne) ou bien quand il s'attelle à la biographie d’un de ses plus célèbres représentants à l’autre bout du siècle. Dans la première catégorie, les films en noir et blanc, il y eut L’Etrange incident (The Ox-Bow Incident), un pamphlet d’une sobriété exemplaire et sans concession contre le lynchage ainsi que le superbe La Ville abandonnée (Yellow Sky), suspense psychologique puissant et tendu. Pour les sujets à priori plus épiques, Wellman utilisera une palette plus chatoyante par l’emploi du fameux et inimitable Technicolor. Plus que le moyennement convaincant Buffalo Bill, Across the Wide Missouri, qui s'attarde sur la vie quotidienne des trappeurs (les "Mountain Men") du début du XIXème siècle, s’avère une réussite exemplaire ! Encore un triomphe produit par la MGM, décidément peu avare de chefs-d'œuvre du genre en ce début de décennie.



Jean-Louis Rieupeyrout dans sa grande aventure du western 1894-1964 a très justement écrit : « Pour Wellman, le Montana des années 1820 prit des couleurs d’Eden. La joie de l’action, la bacchanale sauvage et tonitruante des "rendez-vous de trappeurs" dans le calme idyllique des vallées aux eaux claires, l’ivresse des horizons dominés par les sommets étincelants sous le ciel bleu, tout dit la santé physique de ces gens épris de liberté, blocs de volonté et de naïve insouciance jetés dans les méandres d’un relief à la surprenante photogénie. » En effet, excepté chez Delmer Daves, rarement les paysages n'auront jusqu’ici été aussi importants et aussi bien mis en valeur que dans ce western de William Wellman ; en même temps que le portrait simple et tranquille de la vie de ces chasseurs de castors (les Mountain Men constituaient un groupe encore quasiment jamais croisé au sein du genre) au milieu de territoires qui deviendront plus tard le Montana et l’Idaho, ce film s’avère une véritable ode à la nature. Dans la lignée d’autres extraordinaires réussites telles Le Passage du Canyon (Canyon Passage) ou Le Convoi des Braves (Wagonmaster) auxquels on peut le rattacher, Across the Wide Missouri déploie avec lenteur et majesté un ton élégiaque qui donne le temps au spectateur de s’imprégner de la beauté des sites traversés. Comme les films de Jacques Tourneur et John Ford, il s’agit d’un western limpide, moins soucieux de son intrigue (située à l’arrière-plan) que de la description de la vie quotidienne de ses personnages, même si le cinéaste fait fi de toute psychologie préférant presque adopter un regard d’entomologiste. Et le résultat est un pur enchantement sans aucune progression dramatique, sans "bad guy", et dans le même temps (sans que ce soit néanmoins son sujet principal) un western pro-Indien totalement atypique dans la production de l'époque, Wellman s’avérant ici encore plus progressiste que John Ford par exemple. Après Tomahawk de George Sherman qui avait déjà utilisé ce "procédé", on se surprend même à entendre les Indiens parler dans leur dialecte sans qu’aucun sous-titre ne vienne nous traduire leurs paroles car, dans un souci de très grand réalisme, un interprète est présent dans le film pour s’occuper de la compréhension entre Indiens et trappeurs (et du même coup, spectateurs). Il s’agit du du Béarnais truculent joué par Adolphe Menjou, Pierre Alphonse Marie Joseph Victor de Promusenne la Framboise (sic !)



Le film se déroule donc paisiblement au rythme des saisons et nous propose la description d'un groupe de trappeurs fréquentant les Indiens Blackhawks, à l’époque de véritables pionniers, qui se sont aventurés aussi loin en direction du Far-West (« Captain Lynn, they come from beyond maps »). Mais ce qui intéresse surtout Wellman, c'est avant tout l'histoire d'un de ses trappeurs (Clark Gable) marié à une Indienne pour sceller le traité qui l’autorise à chasser sur les terres de sa tribu, ce mariage "politique" se transformant rapidement en un mariage d'amour. Le tournage fut mouvementé et éprouvant ; l’équipe se retrouva dans les Montagnes Rocheuses à des altitudes situées entre 2 700 et 3 000 mètres et au milieu de conditions météorologiques plus que déplaisantes, en tout cas fortement variables. Mais à la pénibilité des conditions de tournage allait s'ajouter un "charcutage" de la première mouture du film par les producteurs, qui avaient injectés dans le film des capitaux considérables (ce fut l'un des plus gros budgets de l'année 1951). Dore Schary, ayant trouvé que l’ensemble manquait de rythme, fit remonter le film par Sam Zimbalist qui décida aussi de faire écrire un commentaire dit par Howard Keel, vune oix-off (remarquablement bien intégrée) qui sera celle du fils devenu grand de Clark Gable. Dore Schary fut très satisfait du résultat, et même s'il peut apparaître un peu honteux d'applaudir un tel remaniement, il faut bien se rendre à l'évidence : même "mutilé", le film reste extrêmement attachant et hors norme au sein de la production westernienne de l’époque. Inutile de se plaindre et d'attendre une éventuelle réapparition des chutes initiales car, de l'aveu de Wellman lui-même, les rushes non retenues ont été détruites. Et puis en l'état, le résultat est totalement satisfaisant et, qui plus est, harmonieux malgré sa très courte durée (à peine plus d'une heure et quart). Les producteurs et monteurs nous avaient déjà donné un aperçu à travers l'exemple des Rapaces (Greed) d'Erich Von Stroheim, de La Splendeur des Amberson (The Magnificent Amberson) d'Orson Welles ou tout récemment avec La Charge Victorieuse (The Red Badge of Courage) de John Huston, de leur incapacité à détruire un film s'il était au départ destiné à finir en chef-d'œuvre. Donc il est inutile de s'appesantir là-dessus : mutilé ou non, Across the Wide Missouri reste un film admirable à tous égards !



Outre sa savoureuse et tendre description de personnages hauts en couleurs et de situations cocasses (l'ex-soldat écossais en kilt dansant la gigue au son de la cornemuse en pleine montagne, des disputes financières en français...) et sa mise en valeur somptueuse de superbes paysages idylliques, le western de Wellman est également une formidable leçon d'humanisme, une véritable élégie au melting-pot culturel et linguistique des origines d'un pays et d'un peuple. C'est aussi une vision des Indiens très respectueuse sans paternalisme, manichéisme ni chantage aux sentiments : Flint Mitchell, le personnage frustre interprété par Clark Gable va, à leur contact, changer son fusil d'épaule les concernant ; il va apprendre à les respecter, à ne plus les juger mais à admirer leurs us et coutumes ainsi que leurs valeurs et leur psychologie de la vie. « My father told me that for the first time, he saw these Indians as he had never seen them before - as people with homes and traditions and ways of their own. Suddenly they were no longer savages. They were people who laughed and loved and dreamed. » D'ailleurs, même après le malheur qui va toucher sa famille, il ne cherchera jamais à se venger comme l'ont fait quelques uns de ses hommes durant le parcours. Rôle au départ prévu pour Spencer Tracy, le rude trappeur bon vivant qui va découvrir l'amour auprès d'une Indienne est superbement campé par un Clark Gable chaleureux, roublard et sympathique, ne cherchant à aucun moment à voler la vedette à ses partenaires. Pour ses débuts à l'écran, Maria Elena Marques ne manque pas de charme alors qu'au contraire, pour Jack Holt, ce sera sa dernière apparition avant qu'il ne décède. A leurs côtés, d'inoubliables et nombreux personnages attachants interprétés à la perfection par Adolphe Menjou qui fait office d'interprète, John Hodiak très charismatique en Ecossais ayant voulu vivre parmi les Indiens, Alan Napier en capitaine qui combattit à Waterloo et se déplace avec une authentique armure et un peintre chargé de l’immortaliser, J. Carrol Naish en chef indien représentant la sagesse ou encore Ricardo Montalban loin d'être ridicule lui non plus dans le rôle du fougueux guerrier indien se battant pour conserver ses terres, même s'il doit tuer pour arriver à ses fins. [Sa mort, transpercé par la tige qui sert à bourrer la poudre dans le canon du fusil, est un moment fulgurant.]



Sur le fond, le scénario d'Au-delà du Missouri est très moderne et aux antipodes de la majorité des westerns déjà sortis jusque-là, mais la forme n'a rien à lui envier. Si sur l'ensemble William Wellman ne dérogera jamais à sa règle première, à savoir ne "presque" rien sacrifier au spectaculaire, sa mise en scène n'en est pas moins splendide et même souvent virtuose et non dénuée d'un lyrisme tout fordien ; il n'y a qu'à voir la course poursuite entre Clark Gable et les Indiens qui rappelle beaucoup celle de Sur la Piste des Mohawks (Drums along the Mohawk). Le premier quart d'heure consacré aux retrouvailles des trappeurs pour quelques semaines de discussions, jeux et beuveries nous donne déjà un aperçu du dynamisme du montage lors du concours de tir ; la découverte de la vallée paradisiaque et la chevauchée qui s'ensuit pour y descendre au grand galop sont encore plus prodigieux de ce point de vue. Utilisant une succession de panoramiques horizontaux de gauche à droite, le cinéaste arrive à nous donner une impression de liberté et de vitesse assez grisante.



Et comme si la démonstration de son savoir-faire dans le timing de son découpage ne suffisait pas, il attend la fin de son film pour nous offrir dix minutes de pur bonheur cinématographique. La scène débute alors que la plénitude régnait au sein du groupe, alors que ce dernier avançait paisiblement au milieu d'une nature généreuse et paradisiaque. La brigade ayant fait une pause au bord d'un lac cristallin et miroitant pour s'y désaltérer, sans prévenir, une irruption brutale de la violence par une flèche qui arrive à l'improviste provoque la mort d'un des personnages principaux. S'ensuit une bataille d'une redoutable efficacité mais aussi et surtout la course poursuite à cheval entre Clark Gable et Ricardo Montalban, le premier voulant arrêter le second qui souhaite mettre fin aux jours du bébé attaché au dos d'un cheval parti au grand galop, affolé par les détonations du combat qui faisait rage. Tellement sûr de ses effets, comme c'était le cas de Fritz Lang dans Le Retour de Frank James, William Wellman n'intègre aucune musique à cette séquence époustouflante de panache, d'urgence, de tension et de suspense. Partition qui, soit dit en passant est signée David Raksin, se révèle souvent splendide ; et là je ne parle pas de la rengaine enfantine Skip to my Lou entendue à de nombreuses reprises, notamment accompagnée à la guimbarde, ni de la chanson de Noël qui n'est autre que "l'exotique" (dans ce cas) Alouette, gentille alouette chantée avec un accent et un entrain qui font obligatoirement venir le sourire aux lèvres.



Tout le film a été tourné en décors naturels à l'exception de l'arrivée des trappeurs en haut d'un col enneigé ; ici, les rochers font assez carton-pâte mais la séquence est tellement bien menée que l'on a vite fait d'oublier ce détail, d'autant que les minutes précédentes nous ont fait assister à une belle séquence épique, celle de l'avancée difficile du convoi sur les pentes dangereuses de la montagne. On décèle ici et là quelques autres petites fautes de goût, comme le rire forcé du trappeur qui tire sur le chef indien, mais ils sont rares. La pittoresque bagarre généralisée du rendez-vous annuel, la gigue écossaise, la nuit de noces avinée, le gag très discret (on croirait presque voir du Jacques Tati puisque l'on ne s'en aperçoit pas obligatoirement à la première vision !) du pou que les interlocuteurs se passent subrepticement lors de la discussion avec le chef indien, celui de l'armure, la magistrale fessée du mari à l'épouse, etc., sont toutes des séquences humoristiques bon enfant, souvent croustillantes et bienvenues, qui ne m'ont jamais semblé alourdir le film mais au contraire lui donner un surplus de chaleur et d'humanité. Quant aux séquences entre Clark Gable et la jeune Maria Elena Marques, elles sont empreintes pour beaucoup d'une immense tendresse ; celle où Gable à l'entrée du tipi surprend son épouse chanter une berceuse à leur fils est dépourvue de toute mièvrerie et constitue au contraire un instantané assez magique de quiétude et de plénitude. Les quelques éclairs de violence qui ponctuent cette description bucolique en deviennent d'autant plus forts.


A signaler qu'étonnamment, le film n'est pas adapté d'un roman mais d'un ouvrage d'histoire signé par Bernard de Voto et qui obtint le prix Pulitzer en 1948, deuxième tome d'une trilogie consacrée à la trappe dans les Rocheuses jusqu'à la fin des années 1840. En préférant filmer des éléments dramatiquement peu importants, des temps morts et des paysages, William Wellman se révèle assez culotté pour l'époque. Si le montage initial plus long avait été sauvegardé, peut-être aurait-on pu s’immerger encore plus fortement dans le film ; mais il n'est pas nécessaire de broder autour de cette éventualité puisque nous ne pourrons jamais en faire l'expérience. Il faut prendre le film tel quel, avec sa très courte durée qui n'entame pas son ampleur, sa voix-off qui ne gâche en rien ses secrètes beautés. L'épilogue apparemment rajouté en dernière minute - mais qui ne dépare pas du reste du film - nous laisse au contraire en suspens, en nous faisant nous interroger sur l'avenir et l'intégration possible ou non des enfants métis dans la société de l'époque. Il vous faut admirer le réalisme et l'éclectisme des costumes, la minutie des détails (notamment à propos de l'utilisation des armes à un seul coup rechargeable), la beauté d'une nature resplendissante, les couleurs éclatantes ainsi que la photographie lumineuse de William C. Mellor qui venait de nous enchanter quelques semaines auparavant avec le noir et blanc voluptueux d'Une Place au soleil (A Place in the Sun) de George Stevens.



Laissez-vous donc prendre par la main par ce fabuleux conteur au débit tranquille et détendu que se révèle être ici William Wellman par l'intermédiaire de la voix chaude, posée et profonde d'Howard Keel. Il vous emmènera sans accélération, mais au contraire avec sérénité, découvrir cet hymne visuellement splendide à un territoire à l'époque toujours inviolé, où les contrées vierges (d'hommes blancs) et sans noms se situaient encore "Beyond the maps". On pourrait presque parler de western panthéiste, d'ode simple (mais pas simpliste) à un paradis perdu sans aucune odeur rance. En effet, ce fragile et bel équilibre qu'arrivent à trouver et trappeurs et Indiens est remis en cause par l'imbécilité des uns ne pensant qu'à la vengeance, alors que les autres par rancœur n'ont pas accepté que leur terre ait été foulée par des étrangers à leur nation. Le manichéisme n'est visiblement pas de la partie, cédant plutôt la place à l'intelligence, au calme, à la dignité et au respect (et à celui du spectateur par la même occasion). Superbe !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 28 avril 2012