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Critique de film
Le film

Amère victoire

(Bitter Victory)

Partenariat

L'histoire

1943, l’état-major britannique en Libye envoie un petit commando s’emparer de documents militaires allemands. A sa tête, le major David Brand (Curd Jürgens), militaire de carrière sans vraiment l’expérience du combat, secondé par le capitaine Leith (Richard Burton), archéologue de profession. Les deux hommes, de tempéraments opposés et amoureux de la même femme, se connaissent mais ne s’estiment guère. Face au danger, Brand fait preuve de lâcheté et Leith doit agir à sa place, ce qui ne fera que renforcer la rivalité pendant le long et périlleux trajet de retour dans le désert...

Analyse et critique


Production franco-américaine, Amère victoire est l'adaptation cinématographique d'un roman de René Hardy. L'écrivain participa à la rédaction du scénario, aux côtés de Nicholas Ray lui-même et de quelques autres mains. La filmographie prestigieuse d'un réalisateur relègue souvent certains films au second plan qui, malgré leurs qualités, souffrent toujours de la comparaison aux chefs-d’œuvre. Devant Amère victoire, un regard libre peut au contraire découvrir un film puissant et singulier, plus retors qu'il n'y paraît, dans lequel les enjeux dramatiques et intimes échappent aux sentiments convenus, et s'épuisent dans l'immensité vide du désert omniprésent. L'intelligence du film évite deux écueils, d'une part les excès de l'emballement épique propre au film de guerre, sans, d'autre part, s'en remettre aux lois d'une fatalité tragique. Cette précieuse sobriété, au contraire, livre une réflexion subtile et nuancée sur la dignité de l'homme, le sérieux du courage et les travers profonds de la lâcheté.


Le décor libyen offre une photographie si éclatante qu'elle efface paradoxalement le contraste du noir et du blanc, et crée à l'image une patine de gris, lisse et éblouissante. La majesté silencieuse des étendues désertiques, toujours présente à l'écran, abandonne ces hommes à leurs conflits intérieurs, accablés par un soleil de plomb. Cette tension pesante n'atteint jamais de paroxysmes, comme si le rythme de l'intrigue s'ensablait lui-même, subissait le même alanguissement. Si les premières scènes, dans le quartier général, donnent l'impression désagréable que le film est en peine d'animation, il n'en va pas de même pour la longue traversée du désert où la torpeur des images est volontairement mise en avant. La mise en scène de Nicholas Ray n'est jamais forcée, ni redoublée artificiellement, au risque peut-être de paraître engourdie. Néanmoins, elle use habilement du fond sublime que le désert lui offre pour figer, en une seule image calibrée, l'intensité émotionnelle d'un personnage, qui prend ainsi l'étendue vide, le soleil oppressant, pour mesure morale. L'être vil du Major Brand s'exhibe alors à nu, tout comme le courage insigne de Leith. Du moins, les choses seraient telles si le scénario s'en tenait à  l'opposition simpliste du salaud exécrable et du héros séduisant de noblesse.


Au contraire, le désert n'épargne aucun personnage. Laissé derrière pour s'occuper des blessés agonisants, Leith se refuse d'abord à abréger leurs souffrances, cède enfin à l'indécision morale et abat un soldat allemand qui lui brandissait une photographie de sa famille. L'autre soldat, anglais, accepte de mourir mais, au moment fatidique, le barillet apparaît vide. L'impossibilité d'une issue morale se révèle alors lorsque Leith tente, contre la volonté du blessé, de le sauver. Avec une ironie amère comme seul recours, il conclut auprès de Mokrane : « I kill the living, and I save the dead. » Dès lors, la différence profonde qui sépare Brand de Leith n'est pas tant affaire de morale ; elle concerne bien plutôt la dignité de leurs préoccupations. Là où Leith assume le sérieux inhumain du désert, l'horreur abjecte de la guerre, sans jamais détourner le regard, Brand ne craint que pour ses seuls intérêts, sa réputation militaire et le désamour de sa femme. L'atmosphère accablante gâte davantage son âme mesquine, tandis que la présence supérieure de Leith reflète sa nature misérable. Tout conspire alors à accuser sa petitesse, à décupler la honte de ses instincts.


La conclusion du film est belle à cet égard, puisqu'elle montre avec justesse que Brand perçoit enfin toute l'étendue de sa lâcheté. Malgré le fait de recevoir l'emblème du courage, une médaille militaire, il ne peut adhérer sincèrement aux louanges de ses supérieurs. Ses hommes ne l'acclament même pas, sa femme se retire, attristée par la mort de son rival. Il réalise qu'il n'est pas même digne de se considérer comme le rival de Leith, qu'aux yeux de tous il n'est qu'un être insignifiant. Tout au long du film, la caméra est infiniment violente à l'égard de Brand et expose constamment toute la bassesse de ses intentions ; pourtant, il est épargné par le dernier plan, lorsque, rejetant enfin ce qu'il est, il accroche sa médaille sur le poitrail factice d'un mannequin. Un tel regard désemparé, la perte de sens totale qui se lit sur son visage absolvent le personnage du mépris légitime qu'il inspirait et lui donne une dignité paradoxale. Ce n'est plus le même homme que l'on juge ; à l'écran n'apparaît plus que le désarroi d'un homme "nihilisé". Celui-ci, néanmoins, par la conscience même qu'il prend de la vacuité de ses ambitions, semble pris d'un accès de lucidité salutaire, enfin déterminé, par le geste d'abandonner sa médaille illusoire, à faire preuve d'un courage authentique.


Comment ne pas souligner la différence de stature manifeste entre Curd Jürgens et Richard Burton, plus flamboyant, plus shakespearien que jamais ? Toute l'intrigue réside ainsi, dans la hauteur de tragédien que prend Burton pour mieux rabaisser la mesquinerie risible de Brand, la caméra de Ray ne cessant jamais d'immortaliser la force incomparable de ses traits. Son visage brûle sous le soleil du désert et confère à toute sa présence une incandescence singulière, tandis que celui du major se décompose amèrement. Le contraste est tellement saisissant que l'on ne perçoit même plus, entre les deux hommes, un semblant de rivalité. Burton règne seul, en conflit avec le seul désert. Dans le peu d'espace scénique qui lui est laissé, Jürgens incarne avec finesse les contradictions du personnage, et sur son visage se lit la machination intérieure qui le pousse à vouloir éliminer cet homme infiniment plus digne de respect, constant rappel de sa propre lâcheté. Ce n'est pas l'histoire d'un duel entre deux hommes, mais celle d'une infériorité incommensurable, le gouffre qui sépare la petitesse des intérêts humains du grand courage tragique. Or, le jeu de Burton impose cette noblesse inimitable, compromis génial entre théâtralité et ironie.


Néanmoins, malgré toutes ses qualités, Amère victoire ne laisse pas l'impression d'un grand film. On ne saurait dire précisément ses lacunes, sinon un rythme parfois peut-être trop ralenti et un manque d'appui dramatique qui sont tout autant les marques de sa singularité. C'est toute l’ambiguïté d'un film de genre qui se refuse aux conventions que celui-ci impose, et qui, par la transgression de certains attendus, en modifie l'appréhension générale. Nicholas Ray s'intéresse davantage à la compromission des vécus individuels qu'aux grandes échauffourées guerrières ; il résume justement l'essence de la guerre au seul geste assassin, à la main qui ôte la vie en toute conscience. La distance protège le haut commandement de la réalité effroyable de l'acte individuel qui compromet chaque soldat. Il suffit de constater la paralysie d'un bureaucrate tel que le Major Brand, dans la proximité du meurtre à accomplir, symbolique d'une inconscience militaire. La musique précise de Maurice Leroux refuse l'orchestration grandiose et choisit l'intimité oppressante, celle du ressassement anxieux. On ressent une grande liberté dans la confection du film, une volonté d'invention indépendante ; ainsi, Amère victoire apparaît tout à fait autonome, soumettant la mise en scène aux seules exigences scénaristiques. Cela explique peut-être l'appréciation difficile d'un acte de cinéma singulier, classique à bien des égards, mais qui souvent outrepasse son propre cadre pour tendre vers autre chose, vers une beauté intemporelle de l'image, un cinéma plus pur. La relative méconnaissance de l'opinion à son égard s'avère dès lors injustifiée, et l'on ne peut qu'inciter à découvrir un film unique, réalisé par un grand maître du cinéma, dans un sublime noir et blanc.


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La fiche IMDb du film
Par Sebastien Vient - le 26 juin 2017