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Critique de film
Le film

1492 : Christophe Colomb

(1492 : Conquest of Paradise)

L'histoire

En 1491, Christophe Colomb rêve d'ouvrir une route vers les Indes en passant par l'ouest. Grâce à quelques appuis, il obtient une entrevue avec la reine Isabelle de Castille. Conquise, elle lui donne les moyens d'entreprendre la traversée. Le 3 août 1492, les caravelles Santa Maria, Pinta et Nina quittent le port de Palos pour un voyage bien plus long que prévu et qui ne s'achèvera pas aux Indes...

Analyse et critique


Tout commence avec Roselyne Bosch, connue aujourd’hui pour être la réalisatrice de La Rafle (2010). Journaliste au Point dans les années quatre-vingt, la jeune femme doit consacrer une série d’articles à la ville de Séville qui prépare en grandes pompes, pour l’année 1992, le 500ème anniversaire de la découverte de l’Amérique. Fascinée par ce qu’elle découvre sur Christophe Colomb lors de ses recherches en Espagne (notamment les lettres du navigateur et la biographie posthume rédigée par son fils Fernando), elle dévie quelque peu du projet initial et, rêvant depuis longtemps de cinéma, se lance dans l’écriture d’un scénario. Le sujet attirant les investisseurs, elle parvient à mettre en place avec Alain Goldman une coproduction européenne à hauteur de cinquante millions de dollars (à peu près l’équivalent de cent millions de dollars aujourd’hui), avec en vedette Gérard Depardieu, alors au sommet de sa gloire grâce au Cyrano de Bergerac de Jean-Paul Rappeneau.


Parallèlement, Bosch et Goldman recherchent un réalisateur de prestige, comme il en existait encore beaucoup à l’époque, une époque bénie où un Bernardo Bertolucci ou un Milos Forman faisaient encore salle comble. Ils se mettent d’accord sur le Britannique Ridley Scott. Amoureux de la mer de par ses origines familiales (son père et son frère aîné étaient dans la marine marchande) et attiré par ce moment crucial de l’Histoire de l’humanité (ni plus ni moins que les prémisses du monde moderne et de la mondialisation), Scott saute sur l’occasion, entamant une course de vitesse contre le projet concurrent d’Ilya Salkind, Christophe Colomb : La Découverte, réalisé par John Glen. Le but de Scott : éviter, contrairement à Salkind, toute image d’« Epinal », notamment grâce à l’indépendance artistique que lui laissent Bosch et Goldman.


A sa sortie en octobre 1992, le film marche très bien sur les écrans européens (plusieurs millions d’entrées en France et en Allemagne, notamment) mais se plante totalement aux Etats-Unis. La raison de cet échec est triple : d’une part, les Américains ne sont guère sensibles aux films historiques qui leur rappellent qu’il y a eu une Amérique avant George Washington, si tant est qu’ils s’intéressent à George Washington ; d’autre part, ils ne supportent pas l’accent maladroit de Depardieu qui, superproduction oblige, a dû jouer le rôle en anglais (à ce titre, il n’est pas interdit de préférer la V.F où l’acteur retrouve évidemment son aisance) ; enfin, le film est tout simplement d’une sensibilité trop européenne, proche, malgré ses aspects spectaculaires, de l’amertume et du délire mégalomane d'Aguirre, la colère de Dieu (1972) de Werner Herzog.


Car en dépit de ses déséquilibres évidents (une première demi-heure trop didactique sur le contexte socio-historique de l’Espagne inquisitrice ; une violence parfois caricaturale), le film frappe par sa structure à la fois grandiose et pessimiste : de l’aube enthousiaste où Colomb contemple l’horizon inconnu de l’Atlantique, rêvant de découvertes fabuleuses en compagnie de son petit garçon Fernando, jusqu’au crépuscule amer où le vieux Colomb, usé, oublié de tous au profit d’Amerigo Vespucci, regarde mélancoliquement le même océan, toujours aux côtés de Fernando (Lauren Dean) devenu un jeune homme. Dernière scène du film où le fils tente de réconforter le père déchu, désirant le réhabiliter par une biographie, le poussant, plume à la main, à se remémorer les plus beaux moments de son aventure américaine. Mais si Colomb revoit soudain, dans un flash-back magnifique, la côte des Caraïbes telle qu’il l’a aperçue, virginale, la première fois, sortant comme d’un rêve de la brume matinale, bien vite sa gorge se noue et le film se termine sur un insert terrible : la plume en suspension de Fernando et une goutte d’encre, noire comme le sang, qui s’écrase sur la feuille blanche. Saisissante métonymie du grand massacre colonial. Et renvoi symétrique au générique du début où, sur fond rouge, les gravures de Théodore de Bry (conçues au 16e siècle) dévoilaient les exactions espagnoles, sous la musique effrayante de Vangelis.


Le titre anglais du film, Conquest of Paradise, résume bien le propos amer et l’ambition du film, en même temps qu’il résume toute la filmographie de Ridley Scott : le viol de l’Innocence par la Corruption. C’était suggéré, narrativement, par les persécutions continuelles du « turgescent » Féraud envers le « coincé » D’Hubert dans Duellistes ; cela éclatait, de manière ouvertement phallique, avec les nombreux « viols » de l’équipage du Nostromo par la créature d’Alien ; et cela s’est poursuivi avec la possession de la belle princesse Lili par le Démon rougeoyant de Legend, l’envoûtement de la blanche Clarice par Lecter dans Hannibal, la destruction de la naïve Elizabeth par David dans Prometheus et Alien Covenant... Quant au thème du Nouveau Monde (ou monde idéal) souillé par la volonté de pouvoir et par la violence sanguinaire des hommes, il innerve bien des films, aussi bien ceux explorant le futur de l’humanité (les colonies spatiales de Blade Runner, d’où s’échappent avec espoir les anges/répliquants pour tomber sur une Terre encore pire ; les expéditions immorales de la Weyland Corporation dans la saga Alien) que ceux explorant son passé lointain (la Rome de Gladiator, la Jérusalem de Kingdom of Heaven, la Terre promise d'Exodus).


Chez Scott, artiste visuel de par sa longue formation aux beaux-arts, cela passe par un style flamboyant, qui ne plaira certes pas aux partisans de la sobriété mais qui pourra envoûter ceux qui se rappellent que le cinéma épique a commencé avec Griffith, Ingram et Gance (ce dernier, comme par hasard, ayant rêvé toute sa vie de réaliser son Christophe Colomb). C’est pourquoi, en compagnie du chef-opérateur Adrian Biddle, Scott célèbre la virginité du monde dans la première moitié du film : rarement les vagues de l’océan, les voiles et les entreponts d’un navire, la végétation d’une forêt et les muscles d’un cheval auront été aussi « palpables » au cinéma (le travail sur le son contribue aussi à ce relief inouï). Mais c’est pour mieux s’extasier ensuite sur la destruction de la virginité dans la seconde moitié du film : ce sont les scènes dantesques des guerres indiennes et de la tempête, cette dernière étant une véritable punition « divine » pour le prométhéen Colomb.


Vous l’aurez compris, loin d’être un filmmaker sans âme qui aborde chaque genre hollywoodien en mercenaire, comme certains aiment aujourd’hui le penser, Scott est un cinéaste authentiquement malade, un moraliste tordu et tourmenté qui, comme John Milton dans l’un des chefs-d’œuvre absolus de la littérature britannique, Paradis perdu (1667), ne peut s’empêcher de s’identifier passionnément avec les tourments de Lucifer, tout en pleurant sincèrement le destin tragique d’Adam et Eve. « Jamais plus personne ne verra ce monde comme nous l’avons vu la première fois... Je crois bien que nous venons de découvrir le Jardin d’Eden. Assurément, le monde était ainsi au commencement des temps », dit naïvement Colomb dans son journal de bord, au son d’une très belle musique de Vangelis. Belle, trop belle...


Dans 1492, comme dans bien des films de Scott, la corruption prend la figure d’un antagoniste beau comme un ange, variation de Lucifer, ici le noble Moxica, interprété par un Michael Wincott véritablement habité. Celui-ci prend un malin plaisir à humilier l’amiral Colomb, en lui rappelant constamment ses origines roturières, et anéantit sa construction d’une « cité idéale » en organisant une guerre civile entre Espagnols. Mais Scott montre bien, par les regards mi haineux mi fascinés de Colomb envers Moxica, que ce dernier n’est que l’incarnation, l’émanation de la mauvaise conscience du « héros » et que le navigateur portait le Mal en lui dès le départ : la soif de pouvoir et de titres, la volonté d’imposer le christianisme et la civilisation occidentale aux Indiens, le refus d’apprendre leur langue, comme le lui rappelle fort justement son guide et interprète Utapan (Bercelio Moya).


Et, devant l’ampleur du désastre, Roselyne Bosch de nous offrir des répliques magnifiques, comme il y en a beaucoup dans le film : « Il se pourrait bien que l’espoir n’existe que dans le voyage... Marchena avait raison : le Paradis tout comme l’Enfer peuvent être terrestres, nous les emmenons avec nous partout où nous allons. » Et dans ces moments, Gérard Depardieu, au regard lointain, fiévreux et dévasté, est prodigieux...

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La fiche IMDb du film
Par Claude Monnier - le 21 janvier 2019