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films entre 1962 et 1973, une série télévisée
de cent épisodes (1976 -1979), un ultime film en 1989, un remake
de Takeshi Kitano en 2003… La légende de Zatoichi le
masseur aveugle, est l’un des plus grands succès populaires
japonais, une œuvre emblématique du chambara portée
de bout en bout par son interprète principal, Shintaro Katsu.
Ce dossier est l’occasion de tracer un panorama de la série
que l’on peut découvrir en France par le biais des éditions
Wild Side qui ont sélectionné 14 titres, ou en zone
1 chez Home Vision Entertainement pour l’essentiel de la saga
- pour ceux qui souhaiteraient découvrir cette saga sur grand
écran, signalons la rétrospéctive Zatoichi à
la Maison de la Culture du Japon à Paris du mardi 28 février
au samedi 4 mars 2006.
Le père de Shintaro Katsu, Katsutoji Kineya,
était un maître réputé de nagauta (1) et
Katsu est dès son plus jeune âge initié à
cet art. Il devient un joueur de shamisen (1) très réputé
avant de tenter sa carrière au cinéma. Il entre à
la Daiei en 1954 et débute sa carrière dans l’ombre,
éternel second couteau. Katsu, qui s’attendait à
devenir rapidement une star, ronge son frein, s’impatiente.
C’est un homme bagarreur, un flambeur, un joueur, une forte
tête. Il ressemble à bien des égards à
ce que sera Ichi dans la saga. Ce côté peu recommandable,
qui le fait traîner tard dans les lieux de débauches,
nuit à son image et l’emprisonne dans les seconds rôles.
Très tôt, une sorte de concurrence naît entre Katsu
et Raizo Ichikawa, entré en même temps que lui à
la Daiei. Ichikawa est un acteur de kabuki et, une fois de plus, le
joueur de shamisen se trouve dans l’ombre de la star. Raizo
Ichikawa est un enfant de riche, il enchaîne les films et ses
cachets se font rapidement mirobolants. Katsu lui est d’origine
modeste et sa carrière patine. Ce concurrent, Katsu n’aura
de cesse de vouloir le supplanter. C’est le nabab de la Daiei,
Masaichi Nagata, qui va faire de ce perdant, de cet homme de l’ombre,
l’étendard d’un nouveau type de héros. Il
flaire en Katsu le charisme et le physique qui vont donner corps à
une formule de antihéros que le public réclame.
En
1960, dans Le Masseur Shiranui (Shiranui Kengyo,
Kazuo Mori, futur réalisateur de deux épisodes de Zatoichi)
Shintaro Katsu joue un masseur, devenu un Zato (2). Le personnage
qu’il incarne est foncièrement antipathique et il n’hésite
pas à tuer pour gravir les échelons sociaux. Le film
rencontre un grand succès, dû en majeure partie à
ce type de personnage loin des héros classiques, plus sombre,
plus réaliste. L’année suivante, il incarne Asakichi
dans Akumyo de Tokuzo Tanaka (réalisateur
de trois Zatoichi), yakusa bagarreur au grand cœur. Un rôle
qu’il reprendra dans quinze épisodes, entre 1960 et 1969,
suite à l’engouement du public pour ce nouvel antihéros
(3). Katsu est enfin en haut de l’affiche, et sa carrière
va littéralement exploser une année plus tard avec le
personnage de Zatoichi.
Celui-ci va naître en quelque sorte d’un
mélange de ces deux personnages. Dans La Légende
de Zatoichi, court texte publié en 1961, Kan Shimozawa,
écrivain et journaliste, raconte l’histoire d’un
masseur aveugle, ancien yakuza, vagabond et justicier. Katsu retrouve
là les deux ingrédients qui avaient assuré ses
deux premiers succès publics. Fort de son poids commercial,
il réussit à convaincre Misumi de mettre en scène
un film adapté de ce récit dont Shimozawa assure lui-même
l’adaptation.
La
saga Zatoichi s’inscrit dans le Jidai-geki, ces films historiques
se déroulant avant la fin de l’ère Edo, dont le
Chambara ("bataille de sabre") n’est qu’une
catégorie. Les aventures du masseur aveugle se situent plus
précisément durant l’ère Tenpo (1830-1844)
qui correspond aux dernières heures de la société
d’Edo (1603-1868). Si le cadre historique est d’une importance
primordiale dans une série comme Baby
Cart, où les intrigues de clans visant à
s’accaparer le pouvoir mènent l’intrigue, ici l’évocation
se fait en filigrane, même si la reconstitution historique est
constamment soignée. Le trait le plus caractéristique
de cette ère, qui marque le vacillement du Shogunat des Tokugawa
(la famille en charge du Shogun), est une famine endémique
qui décime les populations paysannes. Ichi à chaque
épisode se jette avec avidité sur la nourriture, scènes
souvent comiques où il se goinfre mais qui sont révélatrices
de l’un des maux de cette époque. L’ère
Tenpo gronde de la colère des paysans, qui se contient de plus
en plus difficilement et qui explose en multiples révoltes.
Ce sont également des institutions de plus en plus corrompues
et un pouvoir central vacillant. Bientôt ce sera le contact
forcé avec « l’étranger ». Les navires
américains seront aux portes du pays, tandis que la culture
hollandaise prendra de plus en plus d’importance dans la vie
scientifique du pays.
Allant
de ville en ville, Ichi est le témoin de tragédies frappant
des paysans ou des villageois subissant la pauvreté et la faim,
soumis au diktat des gangs. Il rencontre nombre de ronins au passé
tragique, symboles de la chute de l’empire. Mais Ichi ne remet
pas en cause, ni lutte contre le système, comme le personnage
de Baby Cart ivre de vengeance. Le Shogunat, les fiefs, ne sont pas
évoqués, seul le peuple demeure le sujet des films et
des préoccupations d’Ichi. Si le héros de Baby
Cart est un kaishakunin, un représentant de l’autorité
shogunale, déchu, Ichi est lui un ancien yakusa et de ce fait,
reste là où un yakusa doit rester : dans la rue. La
chute d’une société qui se voyait immortelle est
ainsi indirectement évoquée dans Zatoichi par la dégénérescence
de cet autre pouvoir, celui de l’ombre. Si Ichi ne prend pas
part aux intrigues de palais et de clans, si les échos de la
politique ne sont que lointains, il est en revanche au centre des
luttes intestines qui déchirent les yakuzas, témoin
furieux d’une caste qui bafoue son honneur et sa dignité.
La série s’inscrit ainsi dans le courant
des matatabi no mono, ces histoires de yakusas vagabonds qui errent
dans les campagnes, débarquent dans un village et défendent
l'opprimé. C’est un genre très prisé du
kabuki et du cinéma, dont l’intrigue est quasiment figée
: un Yakuza errant, exclu de son clan, trouve l’hospitalité
chez des yakuzas dont il fréquente les maisons de jeu. Il tombe
amoureux d’une prostituée à la merci des yakuzas.
Il la sauve mais au final refuse de se lier à elle car son
passé est trop lourd pour fonder un foyer. Ce schéma
va être la matrice de quasiment tous les épisodes de
la saga, avec juste quelques variations. Mais c’est également
un ninkyo-eiga, film de yakusa moderne où un membre d’une
famille combat son propre clan pour le punir de son déshonneur,
genre dont les figures emblématiques sont Koji Tsuruta (Guerre
des gangs à Okinawa), Ken Takakura (connu en occident
pour ses rôles dans Yakuza de Sidney Pollack
et Black Rain de Ridley Scott) et dont le réalisateur
phare reste Kinji Fukasaku.
Zatoichi
est un homme au passé trouble que les épisodes de la
saga vont petit à petit révéler. Son nom même
est caractéristique de son statut au sein de la société
Edo. Zatoichi est la contraction de Zato no Ichi. Dans l’usage,
Ichi est devenu le surnom de tous les aveugles. Zato est le rang le
plus bas dans la classe des aveugles. Zatoichi est donc doublement
marqué par son handicap, mais c’est également
une revendication, un étendard jeté à la face
du monde. Ichi joue ainsi beaucoup de son handicap, et l’on
retrouve de film en film la même scène répétée
à l’envi : 1) on se moque de lui, 2) il réussit
quelque chose d’incroyable 3) tout le monde l’applaudit
ou reste stupéfait. C’est à un véritable
spectacle auquel s’adonne Ichi, un numéro de cirque,
et ces séquences se passent régulièrement dans
des fêtes ou des salles de jeu. C’est également
une figure de poker, et l’une des caractéristiques du
personnage est la passion du jeu.
Ce retournement de situation est également
l’un des principes de sa technique de combat. Ichi est alors
replié sur lui même, puis déploie soudainement
son sabre caché en un vaste mouvement qui foudroie ses ennemis
sous l’effet conjugué de la surprise et de sa rapidité.
Ichi, de l’école Muraku, maîtrise l’art du
laï, dégainer et trancher en un mouvement. Cette figure,
qu’il applique aussi bien aux hommes qu’aux objets, est
assez inédite à l’époque et initiée
dans la série par Kenji Misumi, toujours à la recherche
de nouveautés ; elle est l’une des marques de la volonté
de produire quelque chose d’inédit dans le chambara de
l’époque.
Zatoichi,
le Massseur Aveugle
En ce début des années 60, la Daiei produit une cinquantaine
de films par an. C’est un film à petit budget, en noir
et blanc, adapté d’un auteur inconnu et prenant pour
héros un masseur aveugle qui va pulvériser le box-office
en cette année 1961, et marquer irrémédiablement
l’histoire du cinéma de genre japonais.
Zatoichi Monogatori devait être réalisé
par Kazuo Ikehiro mais, indisponible, ce dernier ne rejoindra la série
que pour les épisodes sept et huit. Pour l’heure, Katsu
et le producteur Nagata se tournent vers Kenji Misumi. Rentré
à la Daiei en 1941, Misumi ne réalise son premier film
qu’en 1956. Mais dès 1960, il devient une figure incontournable
de la société en portant à l’écran
une partie du roman fleuve de Kaizan Nakazato, Le Passage
du grand Bouddha (Daibosatsu tôge).
Raizo Ichikawa, l’éternel rival de Shintaro Katsu, crève
de nouveau l’écran dans le rôle de Ryuonosuke Tsukue,
ronin devenu aveugle, qui épanche avec une sauvagerie inaccoutumée
ses désirs de vengeance. L’année suivante, Misumi
réalise le premier film japonais en 70mm, bénéficiant
du plus gros budget jamais alloué à une production :
Bouddha (Shaka). Katsu y retrouve
Misumi pour la deuxième fois (après un film fantastique
en 1958) et partage l’affiche avec Ichikawa, pour une fois à
égalité, aucun des deux ne jouant Siddartha. Ces deux
succès colossaux mettent la puce à l’oreille de
Katsu et Nagata, d’autant que Misumi est parvenu à donner
une véritable singularité aux combats du Passage
avec déjà un bretteur aveugle. Bouddha a de son côté
prouvé que Misumi pouvait exceller aussi bien dans le drame
que dans l’action, mélange qui est à la base de
Zatoichi, récit tout autant psychologique que martial. Misumi
accepte donc de
porter
à l’écran les aventures du masseur aveugle mais,
dès son arrivée, il réécrit en profondeur
le scénario. Le réalisateur est fasciné par les
destins tragiques, et ceux d’Ichi et d’Hiraté lui
offrent une belle opportunité d’approfondir les thèmes
de la moralité, de la droiture et de l’honneur, véritables
obsessions qui nourriront toute son œuvre. En quelque sorte,
en même temps que naît Ichi, naît Misumi, et le
cinéaste n’aura de cesse de revenir à ce personnage
emblématique de son cinéma. C’est la même
année qu’il met en scène
Tuer ! (Kiru) et il ne va dès
lors cesser de construire une œuvre complexe et riche, le plus
souvent redevable au cinéma de genre, genre qu’il transfigure
constamment par la précision et l’inventivité
de sa mise en scène et par la noirceur des thèmes qu’il
y insuffle (4).
Misumi retrouve à la direction artistique
Akira Naito, déjà présent sur Le Passage
du grand Bouddha et Bouddha. C’est
en revanche sa première collaboration avec le chef opérateur
Chishi Makiura qui, avec huit participations à ce poste, sera
le principal directeur photo de la série des Zatoichi. Tous
deux deviendront le cœur de la Misumi Team, véritable
extension de la vision du cinéaste. Déjà leur
entente est parfaite comme le prouvent la somptuosité du scope
et ces noirs et blancs magnifiques, extension des troubles des personnages.
Ces cadrages qui saisissent les regards d’Ichi et Hiraté,
qui les incluent tous deux avec majesté dans un paysage bucolique
d’où naît une profonde mélancolie, donnent
au film une dimension sombre et pessimiste. Mais cette épure
à laquelle se livre Misumi est également porteuse d’un
fort sentiment d’apaisement, comme si la route tragique d’Hiraté
allait enfin l’amener à la paix. Le grand compositeur
Akira Ifukube, auteur pour le cinéma de dix partitions de la
saga mais également de Godzilla, saisit parfaitement ce double
mouvement et achève de donner au Masseur aveugle son ambiance
si particulière.
Ce
premier film présente tout d’abord Ichi comme un vagabond.
Son talent pour le sabre nous est présenté comme un
moyen de se défendre dans ce monde qui rejette violemment tout
handicap, qui pousse l’aveugle à la marginalité.
Dans le Japon féodal, la méfiance court de village en
village, et un inconnu est toujours suspect. Ichi se repose sur sa
canne-épée dans le but de se défendre. Mais il
est également un yakusa et, de par ce statut, est forcé
de prendre part aux intrigues de clans qui déchirent les villages.
Zatoichi Monogatori, comme la majorité des
épisodes de la saga, se développe à partir d’une
ligne directrice simple, celle du Yojimbo de Kurosawa
avec son héros pris entre deux clans opposés, aussi
vils l’un que l’autre, et entre lesquels il doit jouer
un double jeu afin de les voir s’annihiler. Ichi, s’il
est forcé d’agir par son statut de yakusa, ne désire
aucunement prendre partie pour un camp ou un autre. Il répugne
à servir ces boss et à faire usage de la violence.
Lorsqu’il rencontre Hiraté, il reconnaît
les mêmes troubles qui déjà l’accablent.
Touché par une autre forme de handicap, la maladie, Ichi est
surtout sensible à sa conception de l’honneur qui rejoint
la sienne. Tous deux semblent être des archaïsmes dans
une société qui ne brandit plus les valeurs morales
comme étendards, mais qui promeut l’arrivisme et la corruption.
Ichi et Hiraté sont deux vestiges, deux marques d’un
passé qui tend à disparaître. Et si le parcours
du ronin touche à sa fin, Ichi se voit déjà aller
seul le long de ce chemin solitaire. Si leur origine diffère,
l’un est yakusa, l’autre ancien samouraï, si Ichi
ne suit pas la voie du bushido, il n’en partagent pas moins
les mêmes notions de justice, d’équité et
de morale. Ichi suit le nynkyodo, la voie chevaleresque du bandit,
le code d’honneur qui est le reflet au sein des yakusas du bushido
des guerriers. Ichi est le témoin de la disparition totale
de ces préceptes parmi ses pairs.
Il
y a très peu de combats et le film s’intéresse
avant tout à ses personnages, place calmement et profondément
les enjeux sociaux (la place du zato et des yakusas, la perception
de la maladie…) et surtout l’accent est mis sur les liens
qui unissent les personnages, sur les relations d’amitié
et de respect qui vont aboutir à un final tragique et inéluctable.
Il y a également une romance, elle même condamnée,
entre Ichi et Tané. Cet amour naissant qui se voit interdire
par la condition d’errant d’Ichi, est une figure récurrente
de la série qui refuse toujours le repos à son héros.
Les trois combats qui ponctuent le film nous saisissent alors que
nous sommes plongés dans la lente évocation de ces liens,
leur brièveté tranche brutalement avec la mise en scène
contemplative que nous offre Misumi. Ce sont de véritables
déflagrations qui nous ramènent d’un coup à
la violence de ce monde où les conflits se règlent par
le tranchant des lames. Misumi parvient à intégrer complètement
ces éclairs de violence dans le propos du film, en fait l’extension
inévitable des drames humains. Et le combat final, démesuré
et lyrique, semble être un vortex qui ne pouvait que happer
les personnages. Misumi utilise alors des zooms, des mouvements de
caméra rapides et désordonnés, avant de nous
amener dans l’œil du cyclone une fois que les armes se
sont tues. C’est dans cet œil, celui qu’Ichi laisse
apparaître pour la première fois alors qu’il découvre
son regard, que sa morale sans appel éclate. Il se lance ainsi
dans une diatribe haineuse qui foudroie le spectateur, peu habitué
à entendre un discours sur la violence aussi radical, aussi
dénué de toute fascination dans un pur produit de genre.
Le charisme de Katsu devient alors une évidence, alors qu’il
portait déjà dans le film la souffrance et la solitude
comme une seconde peau, par la simple magie de ses expressions. C’est
dans cette interprétation qui donne à voir l’intime
que l’acteur nous frappe, bien moins dans ses talents martiaux
qui demandent encore à s’affiner. Il faudra encore attendre
quelques épisodes pour que Zatoichi devienne une magnifique
symbiose de la performance physique et du drame humain.
The
Tale of Zatoichi Continues…
Ce deuxième épisode est effectivement dans la droite
lignée de l’œuvre originale et reprend un an plus
tard le personnage de Zatoichi. Celui-ci compte revenir comme promis
sur la tombe d’Hiraté pour rendre honneur au samouraï
du premier épisode. C’est à une sorte d’exorcisme
de ses démons intérieurs que veut se livrer Ichi, et
les embûches qui vont se mettre en travers de son chemin sont
comme autant d’épreuves visant à mesurer sa volonté
de pardon. Quand deux clans s’affrontaient dans Zatoichi
monogatari, ici deux parrains se mettent d’accord pour
lui barrer la route. Ce motif inversé centre sur le personnage
du masseur aveugle toute la tension du récit. Alors que dans
le premier film il se trouvait par hasard dans un conflit auquel il
ne voulait pas prendre part, dans cette suite les forces mauvaises
sont toute fixées sur sa personne, comme une malédiction
en œuvre. Si on retrouve les acteurs du premier film, d’autres
personnages viennent hanter le récit, tels des fantômes
issus de la mauvaise conscience d’Ichi. Son frère, image
du brigand qu’il aurait pu devenir, ou encore celle de son premier
amour disparu qui semble se réincarner pour accabler Ichi sous
les regrets et les remords. L’ombre d’Hiraté flotte
sur tout le récit.
Tout en prolongeant le personnage d’Ichi (on
en apprend plus sur son passé), en approfondissant la lutte
intérieure qui le tenaille, The Tale of Zatoichi Continues
poursuit en creux les méditations sur la morale initiées
par Kenji Misumi. C’est la deuxième partie d’une
trilogie qui ouvre la saga avec en son cœur ces questions morales,
les doutes du guerrier par rapport à la mort qu’il sème,
fut-elle pour une juste cause. Le frère d’Ichi sert de
catalyseur à son affrontement avec ses propres démons,
en lui permettant de s’interroger sur sa vision de la justice
et sur le pardon qu’il est possible d’accorder à
celui qui a fauté. En absolvant son frère de ses crimes,
Ichi peut également se pardonner les drames qu’il a provoqués.
Sacrifice, rédemption, pardon, une vision très religieuse
qui parcourt tout le film et prend comme élément central
la sépulture d’Hitané et le temple qui la recueille.
Tomisaburo
Wakayama est le frère d’Ichi à l’écran
et dans la vie. Futur célèbre acteur de la saga des
Baby
Cart (5), c’est lui qui apprit à Katsu l’art
du sabre. La ressemblance physique des deux frères accentue
l’idée de double, et l’on comprend rapidement que
Yoshiro représente ce qu’aurait pu devenir Ichi s’il
avait usé de son talent de combattant pour son unique gloire
et son profit personnel. Les liens entre Ichi et Yoshiro sont profonds
et marqués par la fatalité. C’est Yoshiro qui
vola Ochiyo à Ichi, et c’est Ichi en retour qui fit perdre
son bras à son frère. Cette figure du combattant manchot
est certainement une influence majeure du One-Armed-Swordman
de la Shaw Brothers, que le scénariste Ni Kuang et le réalisateur
Chang Cheh lanceront sur les écrans à partir de 1967.
En effet, Run Run Shaw était fasciné par le chambara
et il est de notoriété publique qu’il projetait
à de nombreux metteurs en scène, techniciens et acteurs,
les épisodes de Zatoichi (dont il était le distributeur
à Hong Kong) voyant dans cette saga un modèle à
dépasser. A rebours, Yoshiro rappelle Sazen Tange, sabreur
manchot et borgne qui fit les beaux jours du chambara dans plus de
trente films réalisés dès 1928. Si les deux frères
ne faisaient qu’un, il est sûr que celui-ci ressemblerait
beaucoup à Tange.
Le pèlerinage sur le tombeau d’Hiraté
doit être une renaissance pour Ichi. Son passé remonte
donc à la surface, comme si il était temps d’en
finir avec les démons. L’autre fantôme du film
est celui d’Ochiyo qui, sous les traits d’une jeune prostituée,
attire irrémédiablement les deux frères. Tous
deux sont hantés par les remords, par les erreurs commises
à son encontre. Véritable vision fantasmée, Ichi
et Yoshiro peuvent espérer à travers Osetsu recevoir
le pardon d’Ochiyo depuis le royaume des morts.
Si
Zoku Zatoichi Monogatari est dans la droite lignée
de son prédécesseur, le film semble avoir été
réalisé à la va-vite, légèrement
bâclé. Des travellings élégants donnent
un peu d’ampleur à une réalisation soignée
mais sage, parfois même apathique. On est bien loin de la beauté
du film de Misumi. Chishi Makiura a cédé la place à
Shozo Honda (Tuer
! de Misumi et chef opérateur coutumier de Kazuo
Mori), Akira Naito à Seiichi Oota (futur directeur artistique
de Hanzo the Razor autre célèbre série
de Katsu et Misumi) et Akira Ifukube à Ichiro Saito. Si Honda,
Oota et Saito participeront très régulièrement
à la série, il manque clairement à ce deuxième
épisode l’apport primordial de leurs trois prédécesseurs
à la réussite du premier opus de Misumi, sans compter
le talent de ce dernier.
Kazuo Mori (Le Masseur Shiranui
avec Shintaro Katsu) s’en sort honnêtement mais parvient
difficilement à faire autre chose qu’une simple suite
aux aventures d’Ichi. Dans la droite lignée du chambara
classique, le film perd le côté élégiaque
du premier épisode et multiplie les scènes de combat
afin de satisfaire un public friand d’action. Le film est également
plus descriptif, abandonnant les non-dit de l’épisode
précédent, et clarifie à outrance les affres
d’Ichi. Les longs silences si profonds qui liaient Ichi et Hiraté
laissent place à de longues discussions. Minoru Inuzuka, le
scénariste, s’il poursuit dans la voie du premier film,
ne trouve pas en Mori un réalisateur capable véritablement
de donner corps à ses thèmes. Avec trois participations
à la saga, le réalisateur sera cependant un des fers
de la lance de Zatoichi, mais son surnom d’Hayadori («
tourne vite »), s’il devait faire le plaisir des producteurs,
se ressent sur des films efficaces mais peu soignés. Il est
cependant un véritable artisan, le dernier réalisateur
auquel Katsu acceptait de donner du Sensei.
C’est Shintaro Katsu qui parvient à
donner toute sa force au film, par une interprétation qui ne
cesse de se densifier. Katsu donne de plus en plus l’impression
de devenir Ichi. Il porte la mélancolie, le poids des remords,
comme une seconde peau. Il est le point névralgique du film,
la douleur, la tension constante qui fait de ce second épisode
plus qu’un chambara classique. C’est bien Katsu qui va
permettre à la saga de se poursuivre et d’évoluer,
épine dorsale sans laquelle Zatoichi n’aurait pu avoir
le même impact.
Masseur
Ichi Enters Again
Masseur Ichi Enters Again est le
premier épisode en couleur de la saga. Outre une rupture esthétique,
le récit change également par un arrêt temporaire
du vagabondage d’Ichi qui fait halte dans son village natal
après avoir écumé les petite routes du Japon.
Le frère de Kanbei fait office de lien romanesque avec les
épisodes précédents, ombre du personnage machiavélique
qui pourchassait Ichi dans The Tale of Zatoichi Continues.
La continuité des trois épisodes est donnée par
la présence de Minoru Inuzuka au scénario, auteur qui
signera en tout sept des films de la série.
Tanaka Tokuzo, réalisateur des séries
Asakichi et Heitai Yakuza avec Shintaro Katsu (ils tourneront une
vingtaine de films ensemble), futur metteur en scène de Zatoichi
The Fugitive (épisode 4) et Zatoichi’s
Vengeance (épisode 13) fait le pont entre les deux
tendances initiées par Misumi et Mori, alliant et la tragédie
et l’action. Cette fusion est incarnée dans le film par
le personnage de Yajuro, le maître d’Ichi. L’apprentissage
du sabre, son talent inné pour le maniement des lames, est
l’origine des maux qui vont accabler Ichi durant sa vie de vagabond.
Ichi se trouve dans le film confronté à la genèse
de cet art meurtrier, don et malédiction. En revenant après
quatre années d’absence dans son village natal, Ichi
se rend chez son maître, chez sa grand-mère adoptive
et sur la tombe de ses parents. Un retour aux
sources
qui lève le voile sur le passé de notre héros,
mais qui a surtout pour fonction de le confronter à ses propres
démons. Les combats sont à la fois sa seule protection
contre le monde et sa fatalité, une malédiction qui
rattrape Ichi encore et toujours. Ichi se met à pleurer sur
la mort d’un homme qu’il vient de tuer, puis un sourire
éclaire son visage assombri alors qu’il aperçoit
une bande de garnements s’amusant au bord de la route. Ichi
recherche toujours l’innocence de l’enfance, échappatoire
au monde des ténèbres qu’il arpente. Ichi est
terrassé par les remords d’avoir rejoint le monde des
yakuzas, même s’il est évident que c’est
le seul monde dans lequel il peut évoluer sans être confiné
à la catégorie sociale à laquelle le condamne
son handicap. Vivre à la marge est la seule voie possible pour
un être qui refuse d’être perçu comme un
masseur aveugle, qui refuse d’être aliéné
par sa cécité. Et ses talents de sabreur sont son entrée
dans ce monde, ce qui lui permet d’être perçu autrement
que comme un handicapé sans valeur. Il y a certainement de
l’orgueil dans cette conduite, mais c’est surtout la volonté
d’être libre qui porte Ichi. Mais ce don de combattant
n’est pas sans effet sur le bien-être de notre héros.
Son art du sabre est sa porte de sortie, mais également sa
perte morale : « j’ai fait des choses que je n’aurais
pas du faire ». Par ses doutes, ses affres, le personnage d’Ichi
s’étoffe considérablement, s’épaissit
psychologiquement. Masseur Ichi Enters Again est
la conclusion d’une trilogie de la présentation. Si dans
les deux précédents épisodes on entrevoyait le
passé du personnage, ses hontes et ses faiblesses, ici ces
dernières explosent à l’écran. Ichi va
s’écrouler devant Yayoi, la sœur de Yajuro, amoureuse
de lui. Il se maudit, se décrit comme un tueur, un joueur,
un client de bordel. Il s’est mis au banc de la société
et considère qu’il ne peut plus revenir dans le même
monde que Yayoi.
Le
film s’intéresse ainsi à la place de l’aveugle,
paria de la société japonaise. Le refus de Yajuro de
donner la main de sa sœur à Ichi, ne fait que renforcer
l’exclusion d’Ichi du monde tout en appuyant l’hypocrisie
de ce monde des « honnêtes hommes ». Ce Sensei en
tant que samouraï ne peut pas voir sa sœur avec un paria,
un aveugle, un joueur. Alors qu’il est lui-même à
l’origine de fourberies sans nom, complice de tueurs et de kidnappings.
Le samouraï, élite sociale voulue par le shogunat des
Tokugawa, se révèle être la quintessence de la
duperie et du mal, alors qu’un yakusa sait faire preuve d’humanité
et de pardon, comme le montrent les personnages d’Ichi et du
frère de Kenbei. Ce dernier veut combattre Ichi non pour venger
véritablement son frère, dont il connaît les actes
honteux, mais parce qu’il est inadmissible qu’un aveugle,
un homme en bas de l’échelle sociale, ait pu tuer un
voyant, qui plus est chef yakuza. Mais lui saura entendre raison.
Ichi vient d’accepter à la demande de Yayoi de devenir
un nouvel homme, de quitter les Yakusas, de devenir honnête
et de renaître. Cette notion de renaissance deviendra l’un
des leitmotivs d’Ichi dans ses futurs épisodes, dès
qu’il entend remettre dans le droit chemin des êtres égarés.
Alors qu’Ichi se voit prendre une nouvelle route, le frère
de Kenbei vient le provoquer en duel. Toujours la même fatalité
qui rattrape Ichi, impossible espoir de voir un jour sa route changer
de direction. Nous assistons alors à la magnifique attente
d’un combat qui n’a pas lieu et qui se résout par
la parole, l’échange et un jet de dé ! Le
film,
suite aux promesses de Yayoi et du frère de Kenbei, se fait
optimiste, véritable respiration, promesse d’un espoir
et d’un renouveau envisageable. Mais par sa seule mise en scène,
Tanaka nous fait comprendre que cet espoir ne peut qu’être
déçu. Ichi et Yayoi sont constamment séparés
à l’image, ils ne parviennent pas à se rapprocher
dans le cadre. Quand ils sont ensemble dans un même plan, la
distance entre eux deux est extrême, le réalisateur mettant
autant d’espace vide que possible, repoussant les visages à
la frontière du cadre. Il y a une frontière impossible
à traverser pour Ichi, et ces rêves d’une vie normale
ne sont que des songes qu’il devra accepter d’abandonner.
Au rayon action, Tanaka filme les combats avec une
caméra très peu mobile, captant de manière frontale
des enchaînements et des chorégraphies magnifiques, fluides
et savantes. Le réalisateur semble s’effacer devant la
beauté de ces rituels martiaux, se contentant de s’approcher
au plus prêt des corps en mouvement. Avec ce troisième
épisode, Tanaka fait faire un grand pas en avant à ces
scènes, et la saga va dès lors s’évertuer
à dépasser ce modèle. Tanaka signé également
de très belles scènes sylvestres, calmes et mélancoliques
à l’image du film. Ce troisième Zatoichi est un
long chant funèbre, que la partition d’Akira Ifukube,
belle est discrète, achève de rendre élégiaque.
Un épisode grandiose, sombre et passionnant, dont les dernières
paroles feront écho tout au long de la saga. Alors qu’il
quitte Yayoi, poursuivant sa route d’errance et de mort, Ichi
déclare, acceptant sa destinée de tueur : «
Je suis ce genre d’homme ».
Masseur
Ichi, the Fugitive
Ichi se présente au début de cette nouvelle aventure
sous un jour nouveau avec des postures comiques inédites dans
une saga démarrée sous les auspices du drame et de la
tragédie. Katsu n’excelle pas encore vraiment dans ce
registre et les films suivants, en allant plus avant dans le comique,
lorgnant même parfois vers le burlesque le plus pur, vont pousser
l’acteur à être de plus en plus crédible
dans cette facette de son personnage. Pour l’heure, il est quelque
peu laissé en roue libre et peut-être manque-t-il à
Tanaka la capacité de canaliser un Katsu expansif, dont le
jeu généreux demande à être restreint pour
donner le meilleur de lui même. L’acteur est peut-être
déséquilibré par l’évolution de
son personnage vers une stature légendaire, et s’il irradie
littéralement dans les scènes le présentant sous
ce jour, il est moins crédible lorsqu’il joue le remords,
lorsque Zatoichi redevient humain et doute. Katsu a encore du mal
à conjuguer ces deux facettes et il faut encore attendre un
petit peu pour qu’il réussisse à marier et les
dilemmes moraux qui accablaient son personnage jusqu’ici et
la portée mythique et justicière du masseur aveugle.
D’autres événements marquent de nettes différences
thématiques avec « la première trilogie ».
Ichi, par exemple, se donne en spectacle, combattant un lutteur devant
un public nombreux, faisant fi de la modestie et de la discrétion
qui le caractérisaient jusqu’ici, posture protectrice
qu’il abandonne pour épater la foule. Les remords qui
l’accablaient suite à l’usage mortel de sa lame,
semblent également ne plus avoir droit de cité au début
du film. Ichi s’énerve lorsqu’on l’insulte
et il n’hésite pas à tuer un jeune homme qui en
veut à sa vie pour une rançon (qui passera de 10 ryo
à 300 ryo à la fin du film !). Mais les remords ne tardent
pas à le rattraper et Ichi part à la recherche de la
mère du jeune yakusa tué. Ichi est présenté
marchant sur le fil du rasoir, prêt à étouffer
les voix de la morale pour asseoir son statut de
bretteur
légendaire et terrifiant. Zatoichi entre dans une nouvelle
ère. Après s’être intéressée
au démons habitant le personnage, la série va prendre
un tournant bien plus physique en mythifiant toujours plus ses qualités
de combattant exceptionnel et en installant Ichi comme un défenseur
de la veuve et de l’orphelin, un véritable héros
iconifié, marquant son entrée dans la légende.
Tané, son amour du premier film, tisse le lien entre les premiers
épisodes et cette subite évolution, et sa mort va définitivement
marquer la scission entre l’ancien et le nouvel Ichi. C’est
l’élément déclencheur d’une furie
sans précédent et les combats qui frappaient jusqu’ici
par leur brièveté vont s’allonger jusqu’à
un final apocalyptique dans lequel Ichi combat une multitude de guerriers.
Figure invincible et vengeresse, Ichi se déchaîne : gestuelle
du corps entièrement tournée vers le massacre, mouvements
fluides et harmonieux dans le seul but d’abattre ses ennemis,
Ichi est devenu un bloc de haine implacable, figure surhumaine du
justicier.
Masseur Ichi, The Fugitive offre
un nouveau départ à la série. L’intrigue,
avec ses conspirations, ses traîtrises et ses duperies, prend
le pas sur le versant psychologique initié par Misumi et Mori.
Le scénariste Seiji Hoshikawa prend la relève de Minoru
Inuzuka et mise sur les rebondissements et l’action tandis que
Tokuzo Tanaka, qui combinait brillamment dans les précédents
épisodes les deux tendances à l’œuvre dans
la série, se lance à sa suite dans la mise en scène
d’un pur Matatabi no Mono avec ses rebondissements
et ses morceaux de bravoure. Il insuffle également au film
un romantisme lyrique rappelant sa collaboration avec Katsu sur la
série des Akumyo et son yakusa romantique.
De
véritables Bad Guys font leur apparition. Alors que dans les
trois premiers films, les parrains à la poursuite de Zatoichi
agissaient car ils étaient inquiétés par cet
étrange masseur aveugle, Yagiri est un être infâme,
prêt à tout pour assouvir sa soif de pouvoir et de domination.
De même, Tanakura tranche avec les précédentes
figures du Ronin, des hommes jusqu’alors prisonniers de leur
passé, du monde dans lequel ils vivaient, de leurs amours impossibles.
Tanakura est un être véritablement dangereux, rempli
d’une haine farouche. Ichi est au centre d’intrigues où
la veulerie, la trahison, animent une société corrompue
et infamante, peuplée de tueurs et des bandits sans foi ni
loi. Il va voir ses idéaux s’effondrer en même
temps que les êtres aimés disparaissent. Il assiste à
la fin d’un monde, de son monde, et entre dans un nouveau où
la vengeance devient le carburant qui va lui permettre d’avancer.
Et même si Ichi essaie d’être aveugle face à
cet état de fait, refuse d’accepter Tanakura tel qu’il
est, à savoir l’incarnation de la corruption des idéaux
de justice que se doit de porter un samouraï, il sera bien forcé
d’admettre que son univers a irrémédiablement
changé. A la fin de cette aventure, Ichi s’éloigne
sur les routes, dansant, le visage éclairé de joie.
Mais dès qu’il tourne le dos, cette expression laisse
place à un air sombre et désespéré qui
va bientôt disparaître dans la nuit. Admirable dernier
plan final où Katsu ouvre des abîmes de sensation et
nous fait ressentir avec une économie de moyens saisissante
toute le chemin que notre héros a parcouru vers la nuit.
Zatoichi's Fighting Journey
Kimiyoshi
Yasuda signe ici sa première participation à la saga.
Venu tardivement à la réalisation (à 46 ans),
il fit sa petite place d’honnête artisan dans le cinéma
populaire japonais avec six épisodes de la saga Zatoichi ou
encore trois de la série Akadô Suzunosuke
avec Masaji Umeiwa. Juste après avoir signé ce Zatoichi's
Fighting Journey, il est appelé pour mettre en chantier
le troisième épisode d’une autre saga initiée
la même année, Nemuri Kyoshiro. Raizo
Ichikawa y incarne un ronin cynique et désabusé. Réponse
du berger à la bergère de la part du concurrent légendaire
de Katsu ? Toujours est-il que l’on retrouve derrière
le premier volet d’une série qui en comptera douze (plus
des dérivés) Tokuzo Tanaka, immédiatement suivit
de Kenji Misumi. Kazuo Ikehiro, le réalisateur des épisodes
six et sept de Zatoichi prendra ensuite la relève, suivi d’Akira
Inoue (Zatoichi 10). On trouve même dans le
rôle du mentor de Nemuri Kyoshiro, Tomisaburo Wakayama, le frère
de Shintaro Katsu. Dès qu’un réalisateur s’est
illustré dans la série des Zatoichi, on peut être
sûr, à l’exception de Kazuo Mori, de le trouver
derrière un Nemuri Kyoshiro.
Yasuda
ouvre le film sur une séquence tout en efficacité, déconnectée
du film à la manière des introductions de James Bond.
Ichi, assis à une table de jeu, démasque des tricheurs
et coupe une bougie d’un coup de sabre invisible. Sur sa lame
demeure la flammèche qui seule éclaire son visage aux
allures de démon. « Darkness is my ally »
murmure Ichi avant de faire rugir une nouvelle fois son sabre. Cette
phrase deviendra le leitmotiv des aventures du masseur aveugle et
s’inscrira sur les affiches de son ultime aventure en 1989.
Las, après cette ouverture prometteuse, Yasuda se contente
de filmer platement les aventures d’Ichi, sans retrouver l’invention
ou l’efficacité des réalisateurs qui l’ont
précédé. Yasuda, tout au long de ses participations
à la saga, ne parviendra jamais à faire d’Ichi
autre chose qu’un énième héros de chambara.
Il n’insuffle aucune vision propre et se contente paresseusement
de livrer des films certes soignés mais impersonnels.
Il faut dire que l’intrigue ne pousse pas à
l’inventivité, reprenant la trame, vue et revue cent
fois, de Yojimbo, mâtinée d’un soupçon de
Forteresse cachée. Même le décor où prend
place le combat final entre les deux clans reproduit à l’identique
celui du film de Kurosawa. Comme Toshiro Mifune avant lui, Katsu passe
d’un clan à un autre, joue sur la cupidité et
la veulerie des belligérants dans le but de les voir s’entre-tuer.
Ichi se fait l’écho de la volonté de la population
de voir disparaître les yakuzas qui sèment la désolation
et la mort sur leur pays.
Les
deux parrains sont renvoyés dos à dos et Ichi va jouer
de son aura pour venger le peuple accablé. Ichi utilise de
manière inédite la peur que sa légende instille.
Il oblige un boss à manger un fruit pourri par la simple puissance
de la crainte que son renom provoque, prenant plaisir à venger
son statut de paria en humiliant les puissants. L’enjeu des
autres films s’est déplacé, assagi. Ichi n’est
plus fatalement amené à tuer, malédiction de
ses talents de bretteur, mais il se trouve au centre des intrigues
à cause de la légende qui l’entoure. Face à
lui, nous n’avons que des gredins sans envergure, des samouraïs
et des yakuzas corrompus, bientôt rejoints dans l’ignominie
par le seigneur du fief qui se révèle être à
l’origine d’une tentative de viol à l’encontre
de Mitsu. La seule originalité du film tient dans cette présence
de la sexualité et même Katsu joue, discrètement
certes, sur les désirs de son personnage. L’omniprésence
de l’odorat fait partie de cette part plus animale de l’homme
qui est évoquée, les parfums de femmes et de sang tenant
une place assez particulière dans les dialogues.
Pour
le reste, on a affaire à un épisode purement alimentaire
et convenu qui joue sur son accroche publicitaire : « Cette
fois combien en tuera-t-il ? Et comment ? ». Ce qui est
bien léger en définitive pour faire un film à
même de faire évoluer la saga. Alors reste à admirer
les prouesses martiales d’un Katsu qui demeure époustouflant
dans des combats expéditifs, malheureusement peu chorégraphiés
et sans relief. Yasuda parvient seulement à faire sursauter
le spectateur en usant d’astuces, comme celle de faire intervenir
sans crier gare un combat au milieu d’une scène bucolique
entre Ichi et Mitsu. Il s’essaie également brièvement
à quelques tentatives d’expérimentation en jouant
sur le son lors de l’affrontement final. Mais de peur de troubler
un tant soit peu le spectateur, Yasuda reste discret et oublie rapidement
toute velléité « auteurisante ». Shozo Honda
(The Tale of Zatoichi Continues) signe une belle
photo, visuellement aidé de l’excellent Yoshinobu Nishioka
(Hitokiri d’Hideo Gosha, Baby
Cart 3 de Kenji Misumi, Taboo de Nagisa Oshima…),
qui fait ici sa première des très nombreuses participations
comme directeur artistique de la saga. Ce travail soigné fait
somme toute de Zatoichi's Fighting Journey un agréable
spectacle, même si Katsu ne semble pas très à
l’aise, même si l’histoire longuette finit par désintéresser
le spectateur, même si le récit s’alourdit d’un
humour pas toujours très bienvenu.
Zatoichi
- Mort ou Vif
Kazuo Ikehiro ouvre le film sur une séquence d’une beauté
à couper le souffle. Sur un fond noir, rappelant une scène
de théâtre kabuki, des silhouettes de combattants se
détachent et forment un ballet somptueux. Katsu semble danser,
envahissant l’écran de ses arabesques martiales. Il impressionne
littéralement la pellicule, comme il marque de son empreinte
indélébile une saga dont il est devenu l’épicentre.
Si la série jusqu’ici était portée par
des réalisateurs qui imprimaient leur univers à celui
de Zatoichi, dès l’épisode précédent
Katsu en assume seul l’unité. Peu à l’aise
dans Zatoichi's Fighting Journey, il prend ici son
envol et il est évident que sous sa houlette la pérennité
de la saga est garantie. Le récit, sous l’influence de
deux nouveaux auteurs (Shozabura Asai, également scénariste
des épisodes 7, 9 et 11 et Akikazu Ota, dont la carrière
se résumera quasiment à un poste d’assistant réalisateur
sur Zatoichi contre Yojimbo), s’éloigne
de la trame habituelle de la série, ni matatabi no mono ni
ninkyo-eiga.
Alors
qu’un vagabond est souvent reçu avec méfiance,
Ichi découvre des villageois accueillants qui l’invitent
immédiatement à se joindre à leur fête
improvisée. Alors qu’un aveugle est souvent moqué,
ils ne font pas cas de son handicap. Les langues se délient,
et les paysans dénigrent le daymio (seigneur) qui les saigne
malgré la famine endémique, vilipendent les yakuzas
qui les rackettent. Ichi semble avoir trouvé une famille et
se range tout naturellement du côté du peuple. Mais le
repos est de courte durée. Les villageois qui transportent
l’impôt sont attaqués par trois ronins qui volent
le butin. Scène magnifique qui voit les mercenaires poursuivant
les villageois être accompagnés dans leur avancée
par un nuage porteur de lourdes menaces. La nature même semble
être le témoin du crime perpétré, crime
contre les plus faibles, contre ceux qui essayent vainement d’arracher
leur nourriture à une terre aride et qui voient les vautours
s’acharner sur leurs maigres profits. Par un concours de circonstance
malheureux, Ichi va être accusé d’avoir volé
la taille. Ce sont ses liens avec les yakusas qui le désignent
naturellement comme un coupable parfait, et son statut de paria, de
vagabond et d’aveugle, remonte soudainement à la surface.
Le passé resurgit et rattrape Ichi, soudainement brutalisé
par ceux qui semblaient si compréhensifs et généreux
un instant auparavant. L’homme n’est qu’homme et
la solidarité, l’amitié, disparaissent aussi vite
que les nuages s’amoncellent sur la plaine. Ichi s’excuse,
essaye de s’expliquer, mais lorsque l’un des villageois
le traite « d’aveugle de mes deux », il
se lève tel un géant, et la haine de l’humanité
toute entière luit dans son regard. Il faut l’intervention
de la sœur de Kichiza pour apaiser cette furie naissante, et
pour qu’il s’excuse de nouveau devant ces paysans pétrifiés
par la crainte de ne pouvoir rassembler une deuxième fois
la
taille. Ichi comprend que dans la peur, tous les humains se ressemblent,
que la haine explose et qu’il faut savoir pardonner. Il y a
un deuxième protagoniste dans l’histoire qui d’ami
du peuple devient personnage haï et recherché. Il s’agit
de Chuji Kunisada (interprété par Shogo Shimada ), parrain
quasiment vénéré par Ichi et que le masseur aveugle
va tenter de disculper. Chuji est un célèbre bandit
redresseur de torts, l’un des justiciers fétiches du
cinéma japonais des années 20 et 30. Ce « Robin
des Bois » était en total décalage avec l’image
classique du ronin, venant en aide aux faibles et aux opprimés.
Aussi lorsque le drame survient, un tel personnage ne peut qu’inquiéter
et dérouter. Etre hors norme en temps de crise, même
si c’est pour la bonne cause, ne peut qu’amener le soupçon
et le courroux de ceux que l’on a pourtant aidés.
Ichi va voler au secours de cette légende.
Chuji est, à la fin de son parcours, replié dans les
montagnes, accusé à tort par les villageois, abandonné
ou trahi par ses fidèles qui en viennent à voler pour
eux et non plus pour le peuple. Il y a comme un passage de flambeau
entre le personnage historique et le personnage fictionnel qu’incarne
Zatoichi. La légende demande à Ichi de défendre
les villageois et de les venger, de prendre le relais d’un vie
consacrée à la justice. C’est une sorte d’adoubement,
une tentative de faire de Zatoichi un personnage réel, historique,
d’en renforcer la légende en l’habillant de réel.
Cette
empreinte du réel se retrouve par un ancrage inédit
de la saga dans un contexte historique précis. Ichi pour la
première fois prend part aux relations sociales entre les simples
gens et les régnants. Il y a à l’œuvre une
vraie critique du japon féodal, de sa corruption, de la tyrannie
qu’il exerce envers le peuple, à l’instar des films
de Misumi, Kurosawa ou Kobayashi. Un portrait réaliste de la
société de l’époque marquée par
la famine et l’asservissement des plus faibles. Ichi ne s’oppose
plus seulement à ses condisciples, les yakuzas, mais va prendre
part à lutte des opprimés, s’opposant aussi bien
aux samouraïs qu’au seigneur et à l’intendant,
représentants des castes dirigeantes de l’ère
Edo. Tous sont liés par l’avidité, prêts
à assassiner, torturer, manipuler dans le seul but d’engranger
toujours plus d’argent et d’étendre leur pouvoir.
Ichi ne se contente plus d’appliquer sa justice à ses
pairs, mais se fait le porte-parole du peuple. Le titre anglais The
Life and Opinion of Masseur Ichi est très éloquent.
Ichi condamne ce monde « Aveuglé par l’argent
», avant d’ajouter : «je n’aime pas
les voyants ». Car s’il admire Chuji, et même
s’il donne tout son argent à la sœur de Kichiza
pour offrir une tombe à son frère, Ichi ne prendra pas
sa suite, ne revêtira pas les habits de « Robin des bois
», et continuera sa route de justicier solitaire. Ichi est un
être qui se sent exclu de la société des hommes
à cause de son handicap. Il préfère marcher en
bordure de ce monde.
La mise en scène de Kazuo Ikehiro (qui réalisera
trois autres épisodes de Zatoichi, et participe à d’autres
grandes sagas telles Nemuri Kyoshio et les trois
premiers Trail of Blood) est, à l’image
de l’ouverture, très audacieuse : plongées et
contre-plongées très accentuées, ralentis, sons
hyperboliques, surimpressions et panoramiques ultra rapides. Cette
dernière figure est particulièrement pertinente dans
la scène où la nouvelle du vol se répand de villageois
en villageois. La caméra panotte alors de manière fugace
d’un groupe à un autre, dessinant des points cardinaux
et montrant par là la rapidité de la rumeur qui s’étend
dans toute la région. Il faut dire que le cinéaste est
épaulé par l’immense Kazuo Miyagama, peut-être
le plus grand directeur de la photo japonais,
collaborateur
de Kurosawa, Mizoguchi ou encore Kon Ichikawa. Il collabore ici pour
la première fois à la saga, et deviendra un élément
incontournable de la réussite graphique de Zatoichi en en signant
encore par cinq fois la photo. Miyagama et Ikehiro utilisent à
merveille les décors naturels, comme ces hautes futées
et ces troncs d’arbres qui transforment la montagne, jusqu’ici
protection de Chuji, en véritable prison. Les scènes
de nuit sont d’une beauté renversante, une constante
du chef opérateur qui sait sans autre pareil leur donner une
profondeur et une densité incroyable, jouant aussi bien sur
une inquiétude diffuse que sur un sentiment d’apaisement
mélancolique. La partition de Saito Ichiro est également
une grande réussite, qui sait se faire flamboyante lorsqu’elle
accompagne une armée courant dans la nuit, fleuve de lumière
perçant une insondable obscurité.
Katsu retrouve de nouveau son frère Tomisaburo
Wakayama dans le rôle de Jushiro. Leur duel est un sommet de
la série. En parfaite osmose, les deux acteurs esquissent du
brillant de leurs lames, dégainées à une vitesse
incroyable, une peinture de mort saisissante. Ce sont leurs prouesses
martiales à elles seules qui parviennent à nous captiver,
car malheureusement Ikehiro ne brille pas dans la représentation
des combats, souvent filmés de loin, sans véritable
découpage. Le réalisateur laisse cependant entrevoir
lors d’une violente tuerie ce qu’il aurait pu apporter
aux joutes martiales. Un rapide travelling latéral nous fait
suivre de manière implacable l’avancée d’Ichi
au milieu d’une dizaine de combattants, appuyant sa force et
sa férocité de guerrier. Cette férocité
est également renforcée par l’apparition dans
la série d’effusions de sang, à la fois volonté
de réalisme et représentation exacerbée de la
violence des combats. On retrouve cette volonté de heurter
le spectateur dans la cruauté de scènes de torture.
Après un cinquième épisode assagi, anecdotique,
il y a une farouche volonté de revenir à un cinéma
plus viscéral, plus choquant, plus sombre. La tragédie
baigne le film, souvent portée par les combats, comme celui
où les hommes de Chuji se sacrifient un à un pour sauver
leur chef. Cette noirceur va dorénavant nimber toute la saga
et le personnage d’Ichi va s’enfoncer de plus en plus
dans une nuit sans fin.
Zatoichi's
Flashing Sword
Kazuo Ikehiro ouvre sa seconde participation à la saga par
une introduction emblématique du Zatoichi de cet épisode
: une mouche agace Ichi, et nous suivons sa course virevoltante en
vue subjective. D’un coup, Ichi tranche l’air de sa lame
et quatre mouches tombent au sol. Les facultés du sabreur aveugle
sont de plus en plus surhumaines et Ikehiro entend bien installer
définitivement Zatoichi dans la légende, poursuivant
le mouvement amorcé qui amène Ichi de personnage solitaire
et tourmenté vers une véritable icône justicière.
Dorénavant Ichi est une figure morale, prêt à
dénoncer les tares d’une société déliquescente.
Ainsi nous allons de nouveau être au cœur d’une intrigue
pour le pouvoir mêlant yakuzas et seigneurs dans une débauche
d’ignominies et de manipulations. Mais cette volonté
de poursuivre la voie tracée par Mort ou Vif est
malheureusement quelque peu malmenée par un scénario
plus convenu, où le pouvoir seigneurial est en retrait, le
récit reportant sur la figure classique du yakuza sans scrupule
les tares de la société. La critique sociale n’est
plus qu’esquissée et la corruption qui a gagné
la hiérarchie shogunale n’est plus qu’une toile
de fond. On est de nouveau face à une guerre entre deux clans
yakuzas, avec une intrigue cependant plus sophistiquée que
dans les œuvres fondatrices de la saga réalisées
par Misumi et Mori.
Dans cette guerre qui menace d’éclater, les deux parrains
ne sont pas renvoyés dos à dos, et Ichi ne va pas se
contenter de les liguer les uns contre les autres en attendant l’extermination
des deux camps. Ichi va prendre partie pour Bunchiki, un boss de l’ancien
temps, honnête et droit, qui vit son rôle de yakuza dans
le respect du peuple et des règles morales, organisant même
chaque année un grand feu d’artifices pour les villageois,
source de revenu conséquents pour eux et son organisation.
Bunchiki sera massacré, aveuglé par son honnêteté
face aux turpitudes de Yasugoro qui, lui, est l’image même
de la fourberie, un individu en constante quête de pouvoir et
d’argent. Yasugoro use des hommes comme d’objets, trompant
tout son monde avec une désinvolture cynique. Bunchiki n’essaye
jamais d’utiliser Ichi, de le convaincre de combattre à
ses côtés. Il essaye même de le sauver en lui demandant
de quitter son toit et de reprendre la route. Ichi endosse la panoplie
du redresseur de torts, sans l’ambiguïté et les
doutes qui l’habitaient jusque là. Il devient un bloc
de vengeance implacable, se déchaînant de manière
aveugle dans un final saisissant de barbarie. Ichi veut venger l’amitié
sincère et désintéressée qui lui a été
donnée, actes si rares depuis le début de ses aventures
qu’ils ont pour lui la valeur d’une étoile illuminant
la nuit. Ce film, qui aurait pu être un sommet de hargne vengeresse,
est largement édulcoré par un humour omniprésent.
Dès le début, Ichi chute dans l’eau, se fait «
arnaquer» par des gamins espiègles, tombe dans un trou
sous les rires de la marmaille. Dans une scène irrésistible,
Ichi s’amuse à souiller la demeure de
Yasugoro
avec la nourriture faisandée que le boss lui a servie. Katsu
est très à l’aise avec cette facette comique,
sa gestuelle et ses mimiques font mouche à chaque coup. L’acteur
ne cessera plus d’affiner ce type de jeu, excellant dans ce
registre où burlesque et comique de situation lui permettent
d’explorer d’autres moyens d’exprimer son talent
pour la pantomime et les déformations caricaturales du visage.
Katsu n’en abandonne pas moins la mélancolie qui baigne
son personnage, et Ichi n’utilise plus sa cécité
comme ruse, mais plutôt comme moyen de se moquer des autres,
mais également et surtout de rire de son sort. Une très
belle scène est l’occasion pour Katsu de se faire lyrique,
alors qu’il évoque la beauté d’un feu d’artifices
dont les lueurs trouent sa nuit.
Kazuo Ikehiro est visuellement plus en retrait que
lors de sa première expérience dans la série.
Kazuo Miyagama a cédé la place à Yasukazu Takemura,
dont la photo très soignée reste à mille lieux
des peintures de maître de son prédécesseur. La
photo se fait resplendissante dans la scène finale, un combat
magnifique aux lueurs du feu d’artifices. Il y a peu de combats
dans cet épisode, où l’on remarque cependant une
efficace joute aquatique, jusqu’à cette apothéose
visuelle grandiose. Ichi, ivre de vengeance, est d’abord une
figure de l’ombre, naviguant dans la nuit, silencieux et mortel.
Il va se transformer en véritable démon. Ses yeux d’aveugle,
son visage rougeoyant sous les feux d’artifices saisissent par
leur dimension surnaturelle. Ikehiro filme cette apocalypse de manière
inédite, cadrant une ruelle en pleine plongée où
les combattants apparaissent par intermittence sous les flamboiements
des explosions, appuyant à outrance les jeux d’ombre
et de lumière, accentuant l’ambiance de fin du monde
qui règne sur cet épisode.
Au final un très bon épisode, naviguant
entre classicisme et modernité, qui, s’il ne fait pas
avancer la légende, contient suffisamment de moments palpitants
pour assurer 1h20 de plaisir intense.
Voyage
Meurtrier
La musique d’ouverture, magnifique leitmotiv parcourant le film,
est un véritable motif de western. Et pourtant, Misumi déjoue
immédiatement l’impression qui nous est donnée
d’un chambara à la sauce spaghetti, impression d’autant
plus fausse que Pour une poignée de dollars, œuvre séminale
du genre, ne sortira au japon qu’au Noël 1965. Le réalisateur
filme l’avancée difficile d’Ichi en cadrant ses
pieds pauvrement habillés heurter le sol aride, dans un style
purement hérité du western. La course du travelling
s’interrompt lorsque son pied heurte une bouse. Misumi n’entend
pas provoquer un effet comique, mais bien présenter sans fard
la dureté du monde pour un aveugle. On croit que Misumi nous
offre un gros plan de western, mais il dérive immédiatement
vers le drame.
Le film se poursuit sur une procession d’aveugles
qui, à la demande des mercenaires à la recherche d’Ichi,
s’avancent un à un pour donner leur nom et déclament
tour à tour la même réplique « Je suis
Ichi de Lioka …(…) je suis Ichi de Kuroda… ».
Ichi n’étant pas un prénom mais un terme qui désigne
les aveugles, tous sont Ichi. Mais cette société des
Ichi, notre masseur aveugle refuse d’en faire partie. Il refuse
de se joindre à eux, malgré leur tentative de le convaincre
que ce monde n’est pas fait pour un handicapé solitaire.
Ichi sait que sa destinée est la solitude, mais une solitude
en grande partie voulue car il ne
veut
être réductible à sa seule infirmité. Ichi
est désigné comme étant hors norme du fait de
son handicap, mais il se veut hors norme par sa décision de
n’appartenir à aucune caste, à aucun rang, de
marcher en marge de la marge, yakuza sans attache ni maître.
Cette volonté farouche de se vouloir individu irréductible
est sa destinée et sa damnation. C’est à cause
d’Ichi que le drame explose, la mère de l’enfant
se faisant tuer à sa place, victime innocente d’une malédiction
qui frappe Ichi et s’étend à son entourage. Toujours
la mort rattrape Ichi, punition pour sa velléité d’indépendance,
pour son désir d’arpenter le monde sans y appartenir
vraiment. Voyage meurtrier nous parle que de cela, et du lent processus
qui amène Ichi à remettre en question la voie qu’il
s’était jusqu’ici tracée, le mur qu’il
s’était bâti.
Le film se concentre sur Ichi et son parcours, son
voyage. Les thèmes sociaux, la figure de Robin des bois et
de justicier, la lutte des opprimés, les intrigues de yakuzas,
de pouvoir, vont s’éclipser et le film ne va plus avoir
qu’Ichi comme enjeu de l’histoire. Misumi fait faire un
virage complet à la série en pliant l’intrigue
autour de son personnage principal, devenu seul moteur de la progression
dramatique. Il modifie complètement la série avec cet
épisode, faisant fi des motifs qui prédominaient jusqu’ici,
variations autour des thèmes classiques du chambara. Misumi
se concentre sur le personnage, en dévoile les failles et la
tristesse comme jamais jusqu’ici. L’apparition de l’enfant
va transformer la saga comme il transforme Ichi et Ishuko la voleuse.
Bien
sûr, Ichi et l’enfant font penser à Baby
Cart, mais on est très loin de la mythologie de cette
saga ultra violente que Misumi va bientôt initier. On serait
plutôt du côté de Three Godfathers
de John Ford. Il n’y a pas d’histoire de vengeance, juste
un parcours sentimental qui va révéler la lassitude
d’Ichi et de son parcours d’exclu, son envie de se poser,
de se construire une vie, de partager ses joies avec un enfant. Le
film est parsemé de très belles scènes, émouvantes
et justes, sur l’importance que prend petit à petit ce
désir de paternité, décrivant avec subtilité
l’amour grandissant entre Ichi et le bébé. L’enfant
révèle à Ichi des rapports insoupçonnés
avec le monde, comme il transforme également radicalement Ishuko.
Une famille composite prend naissance, rassemblant contre toute attente
un yakuza errant et aveugle, une voleuse et un petit orphelin.
Ichi semble en paix, gère les conflits par
la parole et ne se résout à combattre qu’en tout
dernier recours. Il préfère ruser, accepte de se faire
battre et humilier, met sa fierté de côté pour
protéger l’enfant ou Ishuko. Il repousse les affrontements
pourtant inéluctables avec les mercenaires. Si Ichi ne veut
pas être Ichi, l’aveugle, il ne veut pas plus être
un bretteur hors pair craint de tous. Il n’y a que très
peu de combats et ceux ci, à part une séquence saisissante
où Ichi est entouré de flammes, sont anti-spectaculaires
au possible. Ce qui ne signifie pas qu’ils sont inintéressants,
bien au contraire, Misumi éprouvant t