Après
l’échec financier de son premier film en tant que producteur
(The Big Carnival - Le Gouffre aux chimères,
1951) et son soutien à Mankiewicz durant la chasse aux sorcières,
Wilder s’intéresse à un succès de Broadway
: Stalag 17 de Donald Bevan et Edmund Trzinski,
anciens prisonniers du Stalag du même nom. Aidé de
son collaborateur Edwin Blum, il va modifier considérablement
la pièce. Ses changements se révéleront payants
puisque Stalag 17 sera son plus gros succès
à la Paramount. Le film aurait coûté un million
de dollars et en aurait rapporté plus de dix. Selon Wilder
lui-même, il aurait amélioré la pièce
originale à cent pour cent.
La première de ces modifications est de taille. Wilder donne
la voix du narrateur non au héros ou au protagoniste principal
mais à son seul ami : Cookie, un être effacé
et timoré. Avec une certaine ironie, Wilder espère
que le spectateur pourra s’identifier à un personnage
aussi peu charismatique et effacé. L’idée principale
est de se sentir un peu éloigné du héros jugé
coupable par ses camarades de baraquement, dont les combines perpétuelles
frôlent en permanence la trahison. Le spectateur doit lui-même
être confronté à ses propres préjugés
pour mieux appréhender le sens profond de l’œuvre.Le
nazi caché parmi les soldats est un poison social qui va
défaire chaque membre du camps de ce qui lui reste encore,
en ces temps de guerre, d’humanité. Les glorieux soldats
américains vont se révéler sans peine être
des bourreaux. Ils appliquent à l’un d’entre
eux une justice punitive et expéditive : Sefton est lynché
parce qu’il réussit là où ses compagnons
échouent : il fait de sa situation de prisonnier une victoire
plutôt qu’une défaite. Sefton est avant tout,
au regard des autres, et du spectateur, prisonnier de son image
comme toutes les grandes figures wilderiennes. Ici l’image
de l’autre renvoie à ses propres maladresses, à
affronter ses propres lâchetés. On convoque la morale
et la loyauté là où sous les bombes elles ne
servent plus à grand-chose sinon à se rappeler qu’on
est encore un être humain. Sefton donne l’image de celui
qui n’a pas besoin d’autrui même dans l’adversité
la plus totale. L’image de sa réussite génère
la frustration et bientôt l’hystérie. L’hystérie
gangrène la baraque 4. L’individu n’est désormais
plus en mesure de se défaire de ses opinions dans un contexte
où la présence de l’autre apparaît plus
que jamais salvatrice. Sefton refuse même de participer à
la comédie jouée par ses camarades, qui se griment
en Hitler et agitent mécaniquement le bras, pour se moquer
de l’endoctrinement nazi et refuser la lecture qu’on
leur impose de Mein Kampf.
C’est
là que Wilder se montre à la fois cynique et misanthrope.
Le faux héros de ce huis clos, et le seul à s’en
sortir, est un parfait opportuniste, un individualiste, un combinard,
un débrouillard, un petit malin sans moral. S’il n’est
pas un traître au point de vendre de la chair humaine, il
commerce avec les allemands pour s’enrichir et s’offrir
du bon temps avec les prisonnières soviétiques. S’il
ne dénonce jamais les astuces de ses camarades, il réussit
à tout leur extorquer en satisfaisant leur goût de
la frivolité. Qu’on ne s’y trompe pas, Sefton
démasque le coupable non par patriotisme mais pour ne plus
être tabassé et pour continuer son manège sans
être embarrassé. S’il risque sa vie en s’évadant
avec le Lieutenant Dunbar, c’est parce que Dunbar est riche.
Sefton pourra tirer de son évasion un bon prix et même
changer de statut social. A cet égard la dernière
réplique qu’il adresse à ses compagnons avant
de disparaître doit être comprise dans son double sens
: "Si nous nous rencontrons un jour dans la rue, faisons
comme si nous ne nous connaissions pas". Il les salue
avec le cynisme caractéristique du héros américain
rancunier. Mais il espère aussi les revoir et les toiser
avec mépris quand il sera devenu un notable et non plus un
simple soldat.
Le scénario de Wilder est une fois encore un modèle
de précision et de cohésion. Il réussit à
conjuguer la description quasi documentaire de la vie dans un camp
de prisonniers avec un film policier en huis clos. Mais Stalag
17 est aussi une formidable étude de caractère
traitée à la manière d’une comédie.
Le duo comique formé de l’inénarrable Robert
Strauss et de Richard Erdman permet au film de ne jamais sombrer
dans le strict psychodrame guerrier. L’amitié entre
les deux zouaves à la recherche de plaisirs faciles en dit
long sur l’espoir salvateur qui anime les soldats, et leur
permet de continuer à vivre. L’un et l’autre
animent grâce à leur bonne humeur la vie du baraquement.
Ils inventent des stratagèmes audacieux pour égayer
leur camarade, tromper les officiers allemands et approcher les
prisonnières russes. Quand l’un des deux perd espoir,
l’autre tente par tous les moyens de le faire rêver.
Harry va ainsi se travestir en l’actrice Betty Grable pour
offrir à son meilleur ami une danse avec la femme de ses
rêves. Une telle scène évoque les grands thèmes
de La Grande Illusion de Jean Renoir, auquel Stalag
17 fait immanquablement penser. Se permettre de rêver
est encore un voyage possible pour ceux dont le corps est enferré.
L’esprit libre peut encore vagabonder. Quand l’esprit
se maintient aux chaînes de la réalité, les
plus faibles perdent espoir. Les plus forts, comme Sefton, sont
aussi les plus réalistes.
Ce n’est donc pas parce que Wilder se révèle
une fois de plus misanthrope et cynique qu’il n’est
pas un grand humaniste. Tout au long de la projection, deux hommes
connaissent la vérité. Le traître, bien entendu,
mais également Joey, devenu muet après avoir vu ses
camarades se faire abattre devant lui. Joey ne peut rien dire, il
n’en a ni les facultés ni la force. Il cherche à
se détacher de la réalité et trouve dans la
musique un doux subterfuge à sa peine. Une autre fois, un
soldat reçoit une lettre de sa femme qui lui annonce avoir
trouvé un bébé dans un landau à sa porte.
"Je te demande de me croire" lui écrit-elle.
A de nombreuses reprises, on verra ce soldat occupé en train
de se répéter et de se persuader qu’il la croit
bien volontiers. C’est en adhérant aux mensonges de
son épouse que ce soldat peut continuer à vivre et
espérer retrouver la liberté.
La direction d’acteurs est comme souvent chez Wilder remarquable.
William Holden recevra l’oscar du meilleur acteur pour sa
prestation du lieutenant Sefton. Par son détachement, son
individualisme et son stoïcisme face au danger, Holden évoque
à maintes reprises le cynisme de Bogart auquel il ajoute
une bonne dose d’humour ravageur. Sig Ruman interprète
le terrible caporal Schultz, un faux brave type qui joue en permanence
double jeu. Il faut également signaler dans le rôle
de l’impitoyable et ambitieux commandant du Stalag la présence
du metteur en scène Otto Preminger. Le cinéaste de
Laura et de La rivière sans retour
s’était déjà fait avant 1952 une spécialité
à jouer le nazi, dans la pièce de Clara Both Luce
: Marging for error (qu’il adapta au cinéma
en 1943) puis dans The Pied Piper (Irwing Pichel,
1942). Wilder, qui avait fui l’Autriche comme Preminger avant
1939, avoue d’ailleurs à ce propos que son compatriote
et ami ressemblait si bien à un nazi qu’il en avait
un peu peur !
Stalag 17 est aujourd’hui un peu oublié
à coté des grandes réussites du cinéaste
comme Assurance sur la mort, Le Poison,
Sunset Boulevard, Certains l’aiment
chaud ou La Garçonnière.
C’est pourtant un film trépidant, amusant et au final
très émouvant. Wilder réussit à intégrer
différentes données pour permettre au spectateur de
connaître peu à peu des informations que les personnages
ignorent. Plus le dénouement approche, plus le spectateur
s’identifie à un héros jusqu’alors antipathique.
Ce procédé scénaristique, très caractéristique
de l’écriture wilderienne, lui permet de réaliser
des scènes magnifiques et de prouver ses immenses qualités
de cinéaste grâce notamment à la souplesse des
mouvements d’appareil de son chef opérateur Ernest
Lazlo (Kiss me deadly) . La scène où
nous découvrons l’identité de l’espion
compte parmi les plus admirables réussites de sa carrière.
Le traître remet en place le dispositif qui lui sert à
communiquer avec les SS alors que ses camarades chantent en chœur
un hymne partisan. La foule enthousiaste s’avance à
ses cotés et l’espion nazi se place parmi eux et, bras
dessus bras dessous, il chante manifestement heureux l’hymne
de l’espoir retrouvé.