En préambule de son inestimable étude consacrée
à Jacques Tourneur (1), Michael Henry Wilson relate cette anecdote
du cinéaste, susceptible d'expliciter son appétence pour
la peur. Enfant, au soir de Noël, le petit Jacques devait aller
chercher ses cadeaux dans l'atelier de son père (Maurice - La
main du diable - Tourneur).
"Il y avait un très long corridor, complètement
noir, et je distinguais dans le lointain les taches blanches des cadeaux.
J'avançais tout seul, déchiré entre l'envie des
jouets et la peur qui me faisait presque défaillir, d'autant
que les jouets dans leurs emballages prenaient des allures presque fantomatiques…".
L’histoire ne dit pas si Tourneur s’était ouvert
de cette expérience auprès de son compère Val Lewton,
mais en tout état de cause c'est bien cette quatrième
production de l'unité fantastique de la RKO, la première
à laquelle le Français n'ait pas participé, qui
offre la plus scrupuleuse transposition adulte de ce trauma juvénile.
A
la nuit tombée, Mary (Kim Hunter) et le détective privé
Irving August (Lou Lubin) se sont introduits dans les locaux d'une entreprise
de cosmétiques, La Sagesse, autrefois dirigée par Jacqueline.
Sous le couvert d'une inspection sanitaire, August a pu inspecter les
lieux. A l'exception d'une pièce, une seule, hermétiquement
close, qui maintenant leur fait face et semble les défier, dans
les limbes, à l'autre bout du couloir. A la phosphorescence fantomatique
des cadeaux s'est substituée la lumière blafarde offerte
par le laboratoire adjacent au couloir. Elle filtre à travers
une longue baie vitrée pour éclairer partiellement le
passage dans un halo, et détoure en de menaçantes ombres
torturées les machines et les étagères de rangement
suspendues du labo. Reclus dans l'ombre, les deux intrus concèdent
mutuellement leur peur, tergiversent. "You could go on, Mr
August. I'd stay right here (…) It's only a little way, Mr August…
You could go and open the door". Enfin August se décide
à agir. Précautionneusement, au rythme lent et sourd de
la scansion d'une pendule, il progresse dans l'enfilade du corridor
vers cette porte inquiétante dont Mary ne peut distinguer les
contours. Bientôt la frêle silhouette du détective
est complètement engloutie par l'obscurité. Mary recule,
comme par réflexe. Contrechamp : la jeune fille a trouvé
refuge dans un rai de lumière émis depuis les réverbères
urbains à travers la vitre de la porte d'accès forcée
par le détective. Il faudra le bruit du veilleur de nuit, entreprenant
sa ronde, pour qu'elle brave sa terreur et se décide à
rejoindre son partenaire afin de l'alerter. Trop tard : tel un zombie,
le petit homme ressort de la pièce, la démarche raide,
les mains sur son estomac ; bientôt il s'écroule.
Cette
séquence atteste s’il en était besoin de l’exceptionnelle
convergence de vues de Val Lewton et du plus talentueux des réalisateurs
de son unité. De la symbiose parfaite de leur association, dont
elle apparaît comme l’émanation posthume, insurpassable
et anthologique. Car dans aucun des opus de son fameux triptyque (para)fantastique
à la R.K.O. Tourneur ne s’était permis d’explorer
peur aussi nue. De la fuite inquiète puis éperdue d’Alice
à travers Hyde Park (Cat
people) à la quête en apnée de la jeune
Teresa pour rapporter cette farine de maïs commandée par
une mère tyrannique (The
leopard man), en passant par la première confrontation
de Betsy avec sa patiente noctambule dans la tour de la plantation (I
walked with a zombie), Tourneur et ses collaborateurs techniques
puisaient encore dans une menace latente ou fantasmée les ressorts
pour surenchérir le magistral pouvoir de suggestion maléfique
de leurs montages : matérialisation progressive de la mythologie
des femmes panthères, appréhension de la rencontre avec
le félin en liberté ou encore apparition d'outre-tombe,
dans son suaire blanc, de l’épouse catatonique dont l’infirmière,
à ce stade, ignore la pathologie.
L'épisode de La Sagesse capitalise sans l'ombre d'un doute sur
les formidables expérimentations sonores (l'exploitation des
seuls bruits de source comme vecteurs de la pulsation interne à
la séquence) et visuelles de ses glorieux aînés.
Comment pourrait-il en être autrement alors même que Nicholas
Musuraca, le génial chef de file des cameramen maison, dépositaire
de ce style avec La
Féline, retrouve sa place derrière l'objectif.
Les visages surexposés par une source lumineuse tangible surnagent
au milieu d'une obscurité contagieuse et malfaisante. Le réel
semble se dérober à mesure que la science de la composition
plastique du chef
opérateur
découpe l'espace du cadre en formes géométriques
fluctuantes pour modeler un environnement mouvant, incertain. Mais ici
cette orfèvrerie suggestive n'est cautionnée par aucun
stimulus horrifique patent. Elle n'est pas même étayée
par la gestion du suspense attendu (échapper à la ronde
du vigile), facilité dramatique à laquelle l'abstraction
glaciale de la mise en scène de Robson fait un sort dédaigneux.
En résulte une halte dans l'effroi le plus viscéral ;
comme un instantané d'une régression primale auquel on
serait bien en peine de désigner quelque équivalent cinématographique.
Examinée à l'aune des péripéties préalables
-la découverte de l'inclinaison suicidaire de sa sœur en
particulier- la pétrification interdite de Mary ne procède
pas tant d'une angoisse physique que de la sourde conviction que cette
porte bordée de lumière, telle une vision du portail des
enfers derrière les flots de l'Achéron, représente
une limite tacite à ne pas franchir au risque de verser, sans
échappatoire aucun, dans ce règne de l'occulte dont, en
apparence, sa très pieuse éducation l'avait préservée.
En apparence, oui, car pour toucher du doigt une telle certitude il
faut des prédispositions mystiques ("He was a kind little
man in his way, culpabilisera-t-elle plus tard au sujet d'August,
and I made him go down that hall into the darkness") qui ne
sont pas celles de tout un chacun.
Ces prédispositions puisent sans doute leur source dans son
éducation. Se remémorer en ce sens l'étrange mise
en garde de l'assistante Miss Gilcrist ("Que vous retrouviez
votre sœur ou pas, quoi qu'il puisse vous arriver, ne revenez surtout
pas Mary… Comme vous je suis partie, mais je n'ai pas trouvé
la force. Il faut beaucoup de
courage
pour affronter le monde réel… Je suis revenue…")
et l'indicible malaise que suscitait cette trouble supplication, surtout
lorsqu'elle se brisait sur l'appel impérieux de la toute puissante
directrice. Et rapprocher cette confidence de la récitation dans
une classe en hors champ par une petite fille de quelques vers du Nautile
du bostonien Oliver Wendell Holmes, Sr., figure de proue du prosélytisme
des cercles rosicruciens, alors que Mary s'apprête à quitter
l'académie de Highcliffe. Pour enfin, même si bien entendu
l'enseignement de l'oeuvre de Holmes - a fortiori dans son berceau de
la Nouvelle Angleterre- relève de la transmission patrimoniale
au même titre que, par exemple, celui de Baudelaire ou de Rimbaud
dans nos contrées, même si le personnage de Kim Hunter
puise aussi et surtout dans cette poésie -qui plus est avortée
de sa plus signifiante conclusion (2)- le soutien galvanisant pour couper
le cordon ombilical avec l'orphelinat de son enfance, être étreint
de ce sentiment diffus que, décidément, il se dégage
de cet établissement d'apparence si tranquille quelque chose
de larvé, d'abouché avec le gnosticisme et la réclusion
mystique.
L'odyssée de Mary à travers Greenwich Village n'offre
dès lors rien d'autre que l'avènement de la prophétie
de Miss Gilcrist, qui se déchiffre à mesure de l'exploration
entreprise par la jeune fille. Comme celui de Highcliffe, l'environnement
(figuré avec l'économie talentueuse habituelle des équipes
de Darren Silvera en une poignée de façades dessinant
des ruelles pittoresques), proche dans sa vision du Quartier Latin fantasmé
de notre capitale avec ses pensions de familles chaleureuses, ses imposants
hôtels particuliers assoupis abritant quelque party select et
sa petite industrie familiale du luxe, est on ne peut plus tranquille.
Mais plus encore qu'à l'internat, cette sérénité
a quelque chose de factice.
Le
joyeux tohu-bohu d'une bande de gamins patineurs peut bien égayer
une rue, il n'en étouffe pas moins les efforts désespérés
d'un petit retardataire -vision saisissante de quelque éclopé
unijambiste sur son unique patin à roulettes tout autant qu'allégorie
de l'orphelin coupé du monde- pour refaire son retard sur la
procession de ses camarades indifférents. La sympathique matrone
italienne de la pension Dante, Madame Romari, peut bien, par son interprétation
spontanée et enlevée du Caro Moi Ben de Giordani, rasséréner
un temps Mary qui venait d'identifier les premiers tourments de la peur,
la teneur même de sa ritournelle zélée est presque
immédiatement assourdie par l'antinomique surgissement spectral
de la pensionnaire Mimi (Elizabeth "Moia Sestra !"
Russell, inoubliable en trois courtes apparitions), héroïne
échappée d'une œuvre lyrique d'une dimension tragique
incomparable, celle de Puccini, qui se consume lentement sans que le
couple débonnaire des Romari ne semble lui prêter quelque
attention.
A l'exception de ce couple, il n'est pas un protagoniste avec lequel
Mary soit amenée à interagir qui ne semble marqué
à quelque degré par cette réclusion dans l'isolement
social, affectif, ou à tout le moins dont le bonheur ne soit
contrarié par un sort contradictoire (jusqu'à l'interdit
homosexuel qui est stigmatisé à travers le lesbianisme
refoulé du personnage d'Isabel Jewell). Oh, rien qui ne soit
asséné expressément. Si l'art de Lewton est justement
révéré pour sa faculté à éveiller
ce sentiment d'angoisse qui couve au fond de chacun de nous, il ne se
montre pas moins subtil lorsqu'il s'agit de contourner la monstration
afin de suggérer les tourments moraux ou existentiels qui habitent
et animent ses personnages. A cette fin les armes de cette érudit
romantique, grand admirateur du roman en vers d'un
Pouchkine,
sont celle du recours, en quelques discrètes itérations,
à la référence littéraire, à la poésie
en particulier. Dans la salle du Café Dante, Jason Hoag (Erford
Gage), poète autrefois talentueux mais aujourd'hui déchu,
aime à s'afficher aux pieds d'une fresque à l'effigie
de Dante. Vivant sous les toits, il guette sa Béatrice qu'il
croit reconnaître en Mary, afin de s'élever à la
manière de ce faisceau lumineux qui sonde et transperce la nuit,
de toucher le bonheur dans l'amour et la créativité retrouvés.
Peine perdue ; comme tout ménestrel, il sait aussi mieux que
personne lire dans les cœurs d'autrui, et s'avère le premier
à déceler l'amour naissant entre l'élue de son
cœur et le très vertueux avocat Gregory Ward (Hugh Beaumont),
alors qu'ils ne se sont nullement répandus en effusions démonstratives,
qu'ils ne se sont autorisés aucun aveu. Bientôt la figure
de Cyrano vient se substituer à celle de Dante, dans un sacrifice
qui n'est pas sans rappeler celui de Wesley Rand dans Vaudou
- la grandeur d'âme en vertu de laquelle les deux tourtereaux
s'obstinent à taire leur amour mutuel (il s'avère que
Ward est l'époux de Jacqueline) évoquant par ailleurs
à nouveau Jane Eyre.
C'est un entre-deux de frustrations, de consomption et, pour tout dire,
dévitalisé, qui se dessine sous les yeux de Mary. Privée
des repères rassurants, des enchantements cabalistiques du berceau
de son enfance, elle doit faire face, comme en cela sa sœur avant
elle, à un désenchantement existentiel si prégnant
qu'il semble contaminer l'ensemble de la société. Il lui
incombe d'éprouver sa propre détermination à s'insérer
dans ce monde ingrat tout autant que de mesurer la
profondeur
des gouffres de fascination morbide qui sculptent la cyclothymie de
l'insatisfaite Jacqueline. Les cordes douces mais lancinantes de Roy
Webb, qui se hisse ici dans l'hypnose mélodique au niveau du
Bernard Herrmann des plus grands jours, semblent véhiculer partout
le regard vide et désemparé de Miss Gilchrist pour tisser
un douloureux poème métaphysique. Plus synoptique que
syncrétique, il n'embrasse rien de moins que quelques uns des
thèmes majeurs du questionnement théologique, de la propension
à l'apophase manifestée par Jason Hoag aux stigmates de
la prédétermination calviniste (le film s'ouvre et se
referme sur deux vers extraits de l'un des sonnets de John Donne les
plus marqués de cet aspect) qui semblent régir le cheminement
de Jacqueline, en passant par l'inévitable tentation du prédicat
luciférien.
Quoique, ne seraient-ce la dénomination de cette confrérie
de l'ombre, les "Palladistes", et le pentagramme associé
à leur culte, pour établir le lien avec l'une de ces émanations
maçonniques versées dans la vénération de
Baphomet, ne serait-ce surtout le sermon final prononcé conjointement
par Jason et le psychiatre Louis Judd qui dissipe tout malentendu sur
le sujet, la nature même de ce prédicat resterait bien
abstraite. Pour l'anecdote, notons d'ailleurs qu'au détour de
l'une de ces paisibles réunions palladistes qui s'articulent
autour du cérémonial du thé -conformes à
l'expérience de Bodeen qui avait su se faire admettre en simple
auditeur libre à un meeting d'adorateurs de Lucifer- le nom du
fondateur de l'ordre, un certain Johann Rosenquartz, est révélé.
Etrangement, il semble faire l'amalgame du patronyme de Christian RosenKreutz,
fondateur présumé de l'ésotérisme rosicrucien
et du prénom de Johann Valentin Andreae, qui célébra
justement cette figure quasi mythique dans l'un des trois manifestes
de la Fraternité de la Rose-Croix (Les noces chymiques de Christian
RosenKreutz): un enseignement a priori fort éloigné du
culte de Lucifer, même s'il aurait posé les bases de l'ésotérisme
gnostique.
Qu'importe
; La septième victime et Rosemary's
Baby peuvent bien en apparence partager des arguments similaires
(la dissimulation des adorateurs du Démon sous les atours de
la plus banale respectabilité) ils n'en sont pas moins presque
antithétiques. Oeuvrant dans le registre de la suggestivité,
le brillant film culte de Polanski accouchera pourtant d'une intrigue
de thriller satanique presque conventionnelle, sinon dans la forme en
tout cas dans le fond -particulièrement au regard de son abondante
postérité. Rien de tel dans le film de Robson. Il est
un terme, d'une totale vacuité, auquel pourtant nous sommes tous
peu ou prou tentés de recourir lorsque nous ne parvenons pas
à identifier ou à retranscrire en peu de mots le moteur
d'une construction scénaristique : c'est celui "d'enjeu".
Ceux qui rechercheraient des "enjeux" de thriller policier
ou fantastique dans The seventh victim en seraient
pour leurs frais. Les desseins des Palladistes resteront toujours insaisissables,
particulièrement après la coupe d'une scène qui
tendait à éclairer l'engagement de certains illuminés
sur cette voie, quitte à presque paraphraser le tristement célèbre
Albert Pike (Si l'on croit en Dieu, l'on doit croire au Diable (…)
La vie nous a trahis, nous avons découvert qu'il n'est pas de
Paradis sur Terre, voilà pourquoi nous vénérons
Satan ; pour son propre salut). Il n'est fait nulle mention de fomentations
machiavéliques, encore moins de quelque incantation satanique.
Tout au plus est-ce en creux que s'esquissent leur structure, proche
de la stratification des loges maçonniques et prompte à
manipuler les âmes perdues ("Certains d'entre nous doivent
croire sans chercher à comprendre…"), et leurs
agissements (l'appropriation plus ou moins tacite des biens des fidèles).
Se posant en adeptes de la non-violence, ils semblent peu susceptibles
de représenter une menace létale. Aussi, s'il n'y avait
pas, du point de vue de Mary, de monstre tapi dans l'obscurité
du hall de La
Sagesse,
il n'y aura pas plus de menaces physique réelle dans tout ce
qui s'ensuit -à une exception près, celle de la poursuite
de Jacqueline à la fin par le tueur surgi de l'ombre, qui démasquera
leur propension à circonvenir à leurs principes, mais
que pour autant le spectateur un peu distrait pourra interpréter
tout différemment. Et ce que le sujet comme la mise en place
du récit promettaient d'intrigue de genre n'aura de cesse de
s'étioler inexorablement au fil du récit.
Subrepticement, le montage elliptique engendre pourtant, dans la première
partie du métrage, un précipité de séquences
toutes plus troublantes les unes que les autres, l'une d'elles s'autorisant
même un détour vers le film de fantôme le temps de
brèves retrouvailles avortées entre Mary et Jacqueline.
Certaines sont si originales, si fulgurantes, qu'en dépit de
la modeste réputation de l'œuvre elles semblent avoir inspiré
un florilège de cinéastes autrement plus réputés,
tels Hitchcock ou Dario Argento. Le premier, familier de Lewton en compagnie
duquel il déjeunait fréquemment dans les années
quarante, reprendra à son compte toute la scénographie
visuelle et sonore de la douche de Mary pour concevoir le design (du
début) de la célèbre séquence du meurtre
de Marion Crane. L'hommage est tellement évident qu'en découvrant
aujourd'hui le modèle qui l'a inspiré nous ne savons plus
s'il faut attribuer le frisson qui nous glace à la magistrale
efficacité de la seule mise en scène ou plutôt à
l'inévitable association au tour de force macabre du maître
dans Psycho. Au début du Sang des innocents,
c'est par l'hypertrophie grand-guignolesque dont il est coutumier qu'Argento,
dans ce qui constitue néanmoins le seul moment authentiquement
terrifiant d'un film exsangue, démarquera la très ténue
et pourtant si déstabilisante séquence du métro,
qui confronte Mary à deux
inquiétants
Palladistes transportant le corps d'August. Tout ce qui semblait faire
le sel de l'original est là : le ressenti d'une menace, la peur,
le soutien recherché auprès des autres passagers, le réconfort
éphémère trouvé auprès du contrôleur.
A ceci près qu'Argento substituera un véritable jeu de
massacre au subtil travail sur l'expression du doute puis de l'isolement
de la jeune fille, ignorée par tous ceux qui l'entourent, après
que sa posture effrayée l'a manifestement trahie. De fait aucune
de ces séquences ne joue véritablement le jeu du simple
suspense de thriller. Loin s'en faut même, puisque l'épisode
de la douche se conclut sur une révélation qui renforce
sinon corrobore les revendications non-violentes des Palladistes : ce
ne sont pas eux qui ont poignardé le détective privé,
mais Jacqueline…
Flashback. Lors de l'investigation nocturne de La Sagesse, alors qu'au
seuil de la porte August était happé par la nuit, Mark
Robson avait opté pour un contrechamp, celui sur Mary reculant
vers la lumière. Il en était toutefois un autre, en contrepoint,
que le cas échéant il aurait tout aussi bien pu choisir,
n'eût-il craint de nuire à l'impénétrable
pouvoir de suggestion maléfique de sa mise en scène :
le cadrage de Jacqueline, recluse derrière la porte. Ce contrechamp,
le réalisateur nous le propose à contretemps, par le simple
truchement d'un lent travelling avant venant cadrer en très gros
plan le beau visage figé de la ténébreuse Jean
Brooks, amenée à exorciser le traumatisme de cette nuit
devant ses proches enfin réunis autour d'elle. Au fil de sa confession,
hantée par la mélopée dissonante des cordes de
Roy Webb qui offrent des réminiscences de la scansion de l'horloge,
et tandis que le cadre se rétrécit comme un piège
autour des contours du visage de la comédienne, les tourments
ressentis de façon
presque
impersonnelle par Mary au cours de sa quête -l'insidieuse obscurité,
la réclusion, la perte des repères, l'oppressante omnipotence
et l'impalpable menace palladistes- semblent prendre corps. Pour se
fondre, décuplés par le complet désarroi psychologique
de la jeune femme, dans une somme de toutes les peurs conduisant à
l'irréparable, le meurtre accidentel du détective privé
dans un réflexe de survie.
Il est utile de préciser qu'avant que Lewton ne le remanie totalement
pour lui conférer son opaque dimension poétique et mystique,
le premier état du script dû à DeWitt Bodeen (déjà
scénariste de l'illustre Cat
people) semblait mettre la jeune fille directement aux
prises avec les forces du mal. Déplacée en hors champ
autour du personnage de Jacqueline dans la version définitive,
la menace se pare alors d'une dimension empathique pratiquement indéchiffrable,
qui constitue sans doute le seul aspect presque fantastique d'une oeuvre
placée sous le signe de l'occulte au quotidien. Le tour de force
de cette leçon de mise en scène, qui se suffirait presque
en elle-même pour réhabiliter Mark Robson, le plus mal
aimé des trois poulains de l'écurie Lewton, est -grâce
aussi au talent de l'épouse de Richard Brooks littéralement
habitée par les démons intérieurs de son personnage-
de matérialiser par une technique des plus simples, mais ô
combien clairvoyante, toute la fascinante abstraction des trésors
de suggestion préalablement déployés par les auteurs
et le réalisateur. Non, aucun monstre, aucune menace tangible
ne se dissimulaient dans les recoins obscurs du couloir de La Sagesse…
du point de vue de Mary.
Il
n'est dès lors plus de raison de dissimuler au spectateur les
terribles pressions qui pèsent sur les frêles épaules
de Jacqueline, et cette admirable courte scène a aussi valeur
de passage de témoin. Jacqueline a rendez-vous avec le destin
funeste qu'elle n'a cessé de fantasmer, et le film peut enfin
se fondre dans l'esthétique caverneuse des films noirs les plus
désespérés. C'est peu dire que les quinze dernières
minutes du récit, qui la voient enfin occuper le devant de la
scène, comptent parmi les plus tétanisantes que le cinéma
nous ait offert. Cet épilogue exhale sa morbidité refoulée
sur le tempo d'une impressionnante valse à trois temps : obstination,
fuite, résignation. A l'oppressante fixité des plongées
face aux insidieuses pressions de la meute stoïque des réprouvés
pour la pousser au suicide répond un vertigineux montage de plans,
de sons et de musique entremêlés qui renouvelle de fond
en comble l'archétype de la poursuite immortalisé par
les films de Tourneur, tandis que Jacqueline tente d'échapper
à la main armée de son destin. Enfin le répit ;
la rencontre de la mourante Mimi sur le pallier, qui lui tend le miroir
naturel de ses propres tourments ; un dernier regard limpide et pénétrant
pour scruter les motivations à vivre. A quoi bon…
The seventh victim avait été initialement
conçu comme une production au budget confortable. Suite aux succès
consécutifs de Cat
people (1942), I
walked with a zombie (1943) et The
leopard man (1943), Jacques Tourneur avait été
promu à la réalisation de films plus importants (l'année
suivante il dirigerait le plus gros budget de la RKO pour l'année,
Experiment
perilous). Et naturellement, Lewton devait suivre le même
chemin. Fidèle parmi les fidèles, il insista pour que
la réalisation en fût confiée à Mark Robson,
le monteur de ses trois premiers essais, qui désirait depuis
longtemps passer à la mise en scène. La RKO désapprouva
cette décision, mais Lewton tint bon contre vents et marées.
Il obtint gain de cause, mais en contrepartie dut à nouveau se
contenter d'un budget
plus
que modique, d'un planning de tournage particulièrement resserré
(deux semaines), et vint se heurter aux contraintes de format : comme
toutes les séries B de la firme, le métrage ne devrait
pas excéder les 75 minutes. Ces contraintes expliquent en partie
-mais pas seulement, la clairvoyance de Lewton y est aussi pour beaucoup,
se référer à ce sujet à l'ouvrage de Joel
E. Siegel consacré au mythique producteur (3)- la suppression
au montage d'un certain nombre de séquences. Ces coupes concernent
essentiellement le panneau final du film centré autour du personnage
de Jacqueline. Loin de desservir le récit, elles contribuent
à en asseoir l'inexorabilité en exacerbant la sensation
d'infiltration hégémonique des Palladistes (aucun indice
ne permet plus de comprendre comment ils ont retrouvé Jacqueline).
Mais plus encore, écartant un épilogue sous forme d'état
des lieux superfétatoire, elles contribuent à accentuer
le caractère abrupt d'un final proprement accablant, si lapidaire
qu'il ne semble pas avoir été relevé par la très
vigilante MPA, et pourtant si essentiel à la trace émotionnelle
indélébile que laisse en nous le chef-d'œuvre de
Lewton et Robson… "I run to death, and death meets me
as fast. And all my pleasures are like yesterday".
(1) Jacques Tourneur ou la magie de la suggestion (Editions du Centre
Pompidou -2003)
(2) Bâtis-toi de plus nobles maisons, Ô mon âme, A
mesure que s'écoulent les saisons ! Abandonne ton passé
à sa voûte basse ! Que chaque nouveau temple érigé,
Soit plus beau que celui qu'il remplace, Et te protège du Ciel
sous un dôme plus altier, Jusqu'à ce qu'enfin libéré…
(… Tu abandonnes ta coquille inutile, Aux flots tourmentés
de la vie.)
(3) The reality of terror (The Viking press -1973)
N.B. Il est toutefois un personnage dont les motivations s'obscurcissent
en raison des coupes perpétrées au montage. C'est celui
de Louis Judd, pivot de deux des plus signifiantes d'entre elles. La
présence dans le film de Judd (que ressuscite un Tom Conway presque
aussi suave et fascinant que son frère) est en soi déjà
un mystère, puisque les collaborateurs de Lewton ont affirmé
qu'il s'agissait bien du troublant psychiatre censé avoir péri
sous les griffes de la femme panthère Irena à la fin de
La
féline. Certains ont cru pouvoir justifier sa présence
en arguant que The seventh victim ne serait en quelque
sorte qu'une préquelle à Cat
people. Mais cette hypothèse n'est guère
satisfaisante. En premier lieu parce qu'il refuse ici son aide à
une affable secrétaire qui lui demandait de soigner la dipsomanie
de son père, au motif qu'il a renoncé à la psychothérapie
et qu'il préfère désormais se consacrer à
écrire sur les cas psychiques pour en laisser les soins à
ses confrères. Or, dans le classique de Tourneur, Judd était
encore un praticien. En second lieu parce qu'il est fait mention par
Jason Hoag d'une femme dont il était secrètement épris
deux ans plus tôt, qui fut un peu plus qu'une patiente pour Judd,
et qu'il n'a jamais revue depuis. Il est difficile de ne pas faire le
lien avec Irena, surtout lorsque sur la fin son ami lui confie qu'elle
n'est ni morte ni même disparue, mais que transformée "en
chose horrible et frénétique" elle est internée
dans un asile… Il semblerait donc plutôt que les auteurs
aient décidé de faire table rase du final de La
féline, pour suggérer que les tourments de
la jeune femme slave n'étaient que l'émanation d'un désordre
psychiatrique. Pour autant, en dépit de ces zones d'ombres et
de quelques aphorismes inquiétants ("You can take either
stairway. I prefer the left : the sinister side") on peine
à reconnaître notre vieille connaissance dans le portrait
presque assagi qui nous est ici proposé. Car c'est au détour
de ces séquences coupées que s'exprimait sa véritable
ambivalence, notamment lorsqu'il se déclarait prêt à
rejoindre les rangs des Palladistes, sans que l'on sache très
bien s'il prêchait le mal pour connaître le bien ou s'il
était vraiment sincère, comme les arguments avancés
pouvaient laisser à penser.