Etrange
carrière que celle de William Peter Blatty. Auteur à ce
jour de seulement deux films en tant que metteur en scène, cet
ancien scénariste de Blake Edwards a débuté dans
l’écriture humoristique, signant notamment les scripts
de Quand l’Inspecteur S’emmêle et
Qu’as-tu Fait à la Guerre Papa ? Cette
partie de sa carrière de scénariste et de romancier sera
totalement éludée à partir du triomphe mondial
de L’Exorciste.
De sa part, on n’attendra dès lors que des scripts d’horreur
pure et dure. C’était sans compter sur un talent sans doute
plus large, et surtout des obsessions bien plus profondes.
La
Neuvième Configuration est l’adaptation de son
propre roman, ‘Twinkle, Twinkle, ‘Killer’ Krane’,
et Blatty le considère comme la deuxième partie de sa
‘Trilogie de la Foi’ ; il s’agit donc de la suite
directe de L’Exorciste
- le personnage de l’astronaute, Cutshaw, est bien celui auquel
Regan prophétise sa mort prochaine. Ce cycle trouvera sa conclusion
dans ‘Legion’, adapté à l’écran
par Blatty sous le titre L’Exorciste III. La
préparation du film connut de nombreuses difficultés.
D’une part, le tournage dut être déplacé en
Europe de l’Est pour des raisons de coût. D’autre
part, l’équipe technique fut difficile à réunir
- le chef opérateur Gerry Fisher remplaçant notamment
Wilmos Zsigmond prévu à l’origine. Il en fut de
même concernant le casting, Stacy Keach prenant la place de Nicol
Williamson au dernier moment - Blatty lui-même repris au pied
levé le rôle d’un des malades. Pourtant ce film fut
très mal accueilli. Alors que le montage original avoisinait
les trois heures, Blatty fut contraint de proposer plusieurs versions.
Il commença par faire retirer le film de l’affiche, après
avoir découvert que la Warner présentait La Neuvième
Configuration comme un film d’horreur dans la droite
lignée de L’Exorciste.
Il ressortit quelques mois plus tard dans un nouveau montage de 130
mn, retitré Twinkle, Twinkle, ‘Killer’ Krane.
Lors de cette reprise, il reçut le Golden Globe du meilleur scénario,
alors que parmi ses concurrents se trouvaient des films tels que Elephant
Man ou Raging Bull. Mais c’est par le
bouche à oreille, en passant de copie VHS en festivals que
La Neuvième Configuration obtiendra son statut d’objet
culte. Si de nombreux films ont été qualifiés d’ovnis,
La Neuvième
Configuration
n’usurpe pas cette appellation. Il paraît en effet difficile
de le rattacher à un genre défini. Si le décor
évoque le cinéma gothique, son atmosphère hésite
entre le questionnement bergmanien et la comédie burlesque. C’est
d’ailleurs cet aspect, le moins connu de l’œuvre de
Blatty comme on l’a dit, qui a souvent été victime
des coupes. Il s’agit pourtant de l’un des éléments
les plus séduisants du film : Jason Miller est particulièrement
étonnant en metteur en scène adaptant Shakespeare pour
des chiens et discutant avec eux de la réalité de la folie
d’Hamlet. De leur côté, les amateurs de comics apprécieront
de constater que le malade se prenant pour Superman s’est installé
une cabine téléphonique à côté de
son lit pour se changer. Ces séquences contrastent avec celles
impliquant le personnage de Stacy Keach, apparaissant pour une fois
sans sa légendaire moustache - on peut d’ailleurs se demander
si son bec de lièvre ainsi révélé n’est
pas un indice sur la personnalité fractionnée ; le film
est d’ailleurs jalonné d’indications allant dans
ce sens, voir par exemple la sculpture représentant les deux
frères. Le jeu sobre, austère de l’acteur contraste
avec les élucubrations des malades internés, et de cette
performance vient une grande partie de l’intérêt
de La Neuvième Configuration : Stacy Keach réussit
à traduire tous les démons intérieurs qui le tiraillent,
sans débauche d’effets.
La
Neuvième Configuration renoue en partie avec la thématique
de L’Exorciste
: la présence d’un Mal absolu implique l’existence
d’un Bien absolu, disposé au sacrifice. Krane ne représente
toutefois pas une figure christique comme on a pu l’écrire
: son ultime action, le sauvetage de Cutshaw, n’est pas un acte
de piété, mais bien un moyen de trouver la rédemption.
En sauvant la vie de l’astronaute des Hell’s Angels - en
l’occurrence, leur appellation doit être prise au pied de
la lettre -, il se lave non seulement de ses péchés, mais
de plus prouve l’existence de Dieu, qu’il confirmera en
laissant la médaille sur le plancher de la voiture lors de la
dernière séquence - médaille qui d’ailleurs
rappelle fortement celle trouvée par le père Merrin lors
des fouilles archéologiques au début de L’Exorciste.
Et c’est lors de cette confrontation que Blatty se montre cinéaste
: alors que pendant la majeure partie du film il se contente de mettre
en image plus ou moins platement les divagations de ses personnages,
il se montre capable de construire une montée de tension suivie
d’une explosion de violence parfaitement convaincante. Qualité
qu’il développera dans son opus suivant, L’Exorciste
III. Sa relative rareté à permis à
La Neuvième Configuration d’acquérir au
fil du temps une véritable réputation de film culte, de
ceux que l’on peut apercevoir au détour d’un festival.
Fort heureusement, le DVD nous permet aujourd’hui d’évaluer
sereinement ce film que le critique Mark Kermode compare à
‘La
Maison du Docteur Edwardes pour l’intrigue, mais
dont le traitement évoque Shock Corridor ou
Twin Peaks - Fire Walk With Me’. Force est
pourtant de constater que le film de Blatty ne se situe pas exactement
dans la même catégorie. Il n’en demeure pas moins
un film intéressant, sorte de fourre-tout métaphysique
où chaque spectateur ira puiser selon son goût, un exemple
de cinéma totalement inclassable.