 Miklos
Jancso est le chef de file de « l’école hongroise »
des années 60/70, au côté d’Istvan Szabo et
Marta Meszaros ou encore Istvan Gaal et Judit Elek. Une filmographie où
histoire et politique tiennent une place centrale. Jancso est étudiant
en ethnographie et en histoire de l’art. Il mène des recherches
dans ces deux domaines en Roumanie, puis entre à l’école
de cinéma de Budapest. En politique, il devient stalinien suite
à son incarcération en Russie à l’issue de
la guerre (en 1944) et après quelques mois de combat. Il est membre
en 1946 et 1947 des collèges populaires (institutions chargées
de créer la nouvelle élite hongroise), dont il dirige une
des cellules. Il s’est investi directement dans les bouleversements
sociaux et politiques de son pays. Son cinéma se fait témoin
aussi bien de ses idéaux de jeunesse que de ses doutes et renoncements.
Si ses premières œuvres témoignent d’un engouement
pour le communisme, petit à petit ses films vont être des
chants de lutte contre tous les totalitarismes, qu’ils soient fascistes
ou, au final, communistes. Jancso regrette ses années staliniennes,
et sa filmographie va être une véritable auto-critique, et
une relecture de son engagement. Jancso va filmer des rites, échos
de ceux orchestrés par le pouvoir communiste. On peut même
se demander dans quelle mesure sa mise en scène ne serait pas elle-même
une critique de la toute puissance du réalisateur, reflet de celle
du pouvoir stalinien. Pas d’intrigue, ou si peu, dans ses films,
plutôt des instants épars qui brossent un portrait plus général
du monde. Peintre de la tyrannie, qu’elle soit fasciste ou communiste,
il oppose à la rigidité des Etats totalitaires la poésie
de ses images et les idéaux de ses personnages.
Mon Chemin
Après avoir obtenu en 1951 son diplôme de l’école
supérieure d’art dramatique, Miklos Jancso réalise
de nombreux documentaires (une trentaine) avant de passer à la
fiction à partir de 1957. Des premières œuvres visiblement
dans le courant du réalisme socialiste alors en vigueur, dotées
d’un fort symbolisme. C’est de sa rencontre avec le romancier
Gyula Hernádi, scénariste de la quasi totalité de
ses films, que va naître à partir de Cantate
en 1963, la partie la plus passionnante de son œuvre. Mon
chemin est le troisième film de Jancso. Un petit rappel
historique s’impose. En 38, l’amiral Horthy s’allie
aux puissances de l’Axe afin de récupérer les territoires
perdus à l’issue de la première guerre mondiale. Dès
1941, la Hongrie entre en guerre contre l’U.R.S.S., avant d’être
occupée par l’Allemagne en 1944 qui impose le gouvernement
des Croix-Fléchées. Elle est délogée par l’armée
soviétique qui à son tour occupe le pays.
Retour au « présent ». Une dizaine d’années
avant la réalisation de Mon Chemin, une insurrection
a mené de nombreux opposants au régime en prison. En 1965,
ceux-ci commencent à être libérés en masse,
réponse d’un Etat qui ne croit plus tout à fait au
communisme tel qu’il l’avait pratiqué jusqu’alors.
Le cinéma se libéralise également, manière
pour le gouvernement hongrois de montrer cette ouverture à l’étranger.
Miklos Jancso va donc parler du passé de son pays, mais également,
et plus largement, de son histoire contemporaine. Jancso ouvre au maximum
sa vision, utilise un langage symbolique qui résonne de façon
aussi politique qu’historique. Il met en scène des histoires
qui parlent de son pays, mais également, de manière universelle,
de l’histoire de tous les soulèvements, de toutes les oppressions.
Jancso est attiré par l’abstraction, forme de rejet du réalisme
soviétique jusqu’alors imposé dans la production cinématographique.
« Je reviens aujourd’hui sur mes anciens documentaires,
que j’ai faits à l’époque de Rakosi. A cette
époque, nous avons fait des documentaires faux. C’était
le temps du mensonge total. Il fallait démontrer que la vie était
belle, et qu’elle était plus belle ici que dans le reste
du monde. Il y avait une règle, on devait jouer le réalisme.
Vous savez bien qu’avec le style réaliste, vous pouvez mentir
profondément, mentir facilement ». (1)
Si l’abstraction, la peinture des oppressions, les chants des résistants,
vont être le ferment du cinéma de Jancso, Mon chemin
se situe encore à l’écart de cette œuvre en devenir,
par un style très classique, Jancso utilisant la grammaire cinématographique
de manière appliquée. Quelques ébauches de plans-séquences
annoncent ses futures recherches formelles, sans quoi le réalisateur
utilise un montage très scolaire, récusant ses propres dires
quant à son incapacité à monter un simple champ/contrechamp.
Jancso emploie également de la musique afin de souligner «
l’action », utilisation qui va disparaître dans ses
films suivants, qui vont dans la plupart des cas n’avoir comme accompagnement
que des chants diégétiques. Ici, une phrase musicale revient
à plusieurs reprises, d’abord angoissante avec son mélange
dissonant de cordes, puis petit à petit s’adoucissant jusqu’à
devenir presque élégiaque. Cette musique suit l’évolution
des rapports entre Joseph, le prisonnier magyar, et Kolya, le soldat russe.
De la méfiance à la compréhension, puis à
l’amitié, la partition suit le cheminement des sentiments
entre les deux jeunes hommes. Ce rapprochement entre deux personnages
antagonistes du fait de leur position respective dans l’histoire
de la guerre est le sujet principal du film. La capacité de la
jeunesse à passer outre les rancœurs, les peurs et les haines
est décrite par Jancso de manière presque sentimentale,
très éloignée de l’opacité qui viendra
mettre un voile entre le film et le spectateur dans les œuvres à
venir. Joseph et Kolya sont saisis, et leurs relations mises en avant,
par des moments propres à la jeunesse : chasser des grenouilles,
se bagarrer dans les herbes hautes, visiter des ruines, jouer avec des
statues, manger au coin d’un feu, poursuivre des filles qui se baignent…
autant d’instantanés qui nous éloignent de la guerre
et nous replongent dans la vie. Si Jancso n’explicite pas les faits
historiques (au début Joseph est fait plusieurs fois prisonnier
et on ne comprend pas vraiment quels sont les enjeux ni les différents
camps) il donne clairement à voir les relations entre ses personnages.
Mon chemin s’écarte en cela des figures
plus hermétiques des Sans-espoir ou Rouges
et Blancs, et le film lui-même joue la carte du réalisme
et non celle de l’abstraction. Un camp de prisonniers est patiemment
décrit, on suit le quotidien des soldats à la fin de la
guerre (se vêtir, être soigné, manger, produire du
lait, être désinfecté, rapatrié…), on
voit les cortèges de réfugiés regagner leur pays
natal… autant d’éléments concrets qui donnent
les clés du récit, sans
que Jancso ait besoin d’expliquer précisément la donne
historique.
Mon chemin est un très beau film, qui prône
le pardon et tend à rapprocher les hommes. Jancso montre l’absurdité
des conflits à travers l’amitié des deux jeunes hommes.
Il pointe du doigt la stupidité des hommes qui s’affrontent,
montrant que l’on peut être, selon le vent de l’histoire,
dans un camp ou un autre. Joseph est ainsi pris pour un soldat allemand
par des réfugiés hongrois, puis se fera passer pour un soldat
russe, menaçant envers ses compatriotes avant d’être
plus tard battu par eux. Une vision idéaliste qui s’inscrit
dans la volonté du pouvoir communiste hongrois de vanter l’amitié
entre l’U.R.S.S. et la Hongrie, malgré les errements de l’histoire.
Une vision que Jancso sert avec beaucoup de talent, et à laquelle,
malgré un style très proche du réalisme promulgué
par les autorités, il parvient à insuffler un rythme lent
très personnel. Une entrée en douceur dans l’univers
si particulier de son auteur qui va la même année radicaliser
et son propos et son style avec Les Sans-espoir.
Les Sans-espoir
Comme Rosi avec Salvatore Giuliano ou Glauber Rocha avec
Antonio das mortes, Les sans-espoir prend pour
cadre une bande de « brigands » ruraux défiant la loi,
pourchassés par un Etat qui veut faire taire les derniers sursauts
de la rébellion de 1848. Une voix off, durant le générique,
nous informe du contexte historique où se déroule l’histoire
des Sans-espoir, le tout sur fond d’images tirées
de livres d’histoires ou d’encyclopédies. Ici, Jancso
met de côté une règle d’or de son cinéma
qui est de ne pas donner les clés de l’histoire d’entrée
de jeu, mais d’en distiller les informations. Ici, dès l’abord,
il informe en profondeur le spectateur sur les enjeux de son film. C’est
dans son déroulement que l’on va trouver cette opacité
propre au cinéma du réalisateur. L’action prend place
dans un camp de prisonniers où un homme, condamné pour le
meurtre de trois riches paysans, doit dénoncer quelqu’un
ayant fait plus de victimes. Cette règle s’applique à
de nombreux détenus, et il devient rapidement difficile de savoir
qui est qui, qui a fait quoi, dans cet imbroglio de crimes, de coupables
et d’innocents.
Tamas
Somlo signe une belle photographie, où les personnages sont engloutis
par l’immensité de terres arides, de plaines sans fin, cette
puszta si spécifique à la région. Jancso mise sur
l’absence de toute émotion, et on a l’impression de
voir s’agiter des pantins, d’un côté de l’ordre
comme de l’autre, des silhouettes, simples esquisses d’êtres
qui peinent à émerger de l’histoire et de la géographie
de leur pays. C’est la première pierre d’une œuvre
que Jancso, et son scénariste Gyula Hernadi, consacrent au passé
de la Hongrie. Ce film nous parle, comme dans d’autres chapitres
à venir de la filmographie de Jancso, de la mise à mort
par l’autorité de ceux qui désirent changer l’ordre
réputé immuable des choses. Jancso met en scène son
film à partir de longs plans-séquences au sein desquels
il développe sa mise en scène. Il n’use pas de musique,
quasiment pas des vertus du montage. Un style souvent comparé au
théâtre filmé, ce qui est on ne peut plus faux. Car
il y a bien là une mise en scène purement cinématographique.
« Si je rejette le montage, c’est parce qu’il postule
une tension vers le public, qu’il agresse le public. Alors que les
plans longs sont beaucoup plus respectueux du public, lui laissant le
temps de réfléchir tandis que l’action se déroule
» (2). Par sa mise en scène Jancso demeure complètement
extérieur aux drames qui se déroulent devant l’œilleton
de la caméra. Celle-ci est en retrait, ne vit pas sur le même
plan que les drames des personnages. Du coup le film devient hiératique,
et l’investissement du spectateur très difficile.
Jancso utilise dans son cadre, de nombreuses lignes de force. Il déploie
ses personnages comme autant de lignes qui viennent briser le cadre. Des
diagonales de personnages alignés, qui soulignent les lignes de
fuite ou brisent les horizons. Jancso multiplie les figures chorégraphiées
: ici une ronde de prisonnier, là une ligne de femmes leur portant
du pain. Des rangées de soldats qui isolent un individu, l’espace
qui s’ouvre soudainement sur un vide où trône une potence.
Les personnages vivent ainsi à l’intérieur de groupes
plus vastes, soulignant leur appartenance à un camp ou un autre.
Il n’y a pas vraiment d’individualité qui ressorte,
les hommes sont définis par le parti auquel ils appartiennent.
Au cœur de la Puszta (la steppe), ils sont isolés, et n’ont
d’autre issue que de se regrouper, seule façon d’exister
dans ce monde nu et dépouillé. Les personnages sont pures
figure abstraites. Peu d’émotions viennent s’afficher
dans leurs voix et leurs visages.
Jancso
examine à la loupe les méthodes de coercition de l’autorité
afin de faire plier les prisonniers. Des interrogatoires, au cours desquels
sont pratiqué la torture psychologique, le harcèlement,
les brimades ; les conditions d’emprisonnement, le cachot, les geôles
où l’on ne peut se tenir qu’accroupi ; les portes de
sorties, autant d’illusions et de manipulations offertes aux prisonniers.
Une femme est déshabillée puis battue. Cette figure de nudité
récurrente du cinéma de Jancso, qui de film en film voit
sons sens changer, est ici le symbole de l’oppression féminine
et du pouvoir absolu que s’accordent les bourreaux. L’autorité
tente par tous les moyens de briser l’unité en isolant, en
poussant chaque prisonnier contre ses voisins, à la délation
à laquelle se livre Gadjor qui sera puni par ses pairs. Le but
de cette manœuvre est de trouver parmi les Sans-espoir qui est Sandor,
leur chef présumé. C’est alors qu’après
les tentatives de manipulation, un deuxième plan, machiavélique,
va voir le jour. Nous n’en dévoilerons pas plus, tant le
film, après une première partie poussive, prend l’allure
d’une mécanique machiavélique, un véritable
récit de machination. Le film nous parle de trahison, de délation,
comme le fera Rouges et Blancs dans lequel une infirmière, pour
sauver des hommes, est amenée à dénoncer des Rouges.
Jancso pointe du doigt et dénigre l’idée d’une
Hongrie indépendante depuis mille ans. Au XVIIIème siècle,
au sein de l’empire des Habsbourg, la noblesse lutta pour l’indépendance
de la Hongrie. En 1867, l’Autriche est défait par la Prusse,
et le dualisme entre l’Autriche et la Hongrie est instaurée.
Jancso nous montre cependant la soumission du pouvoir envers l’empire
autrichien. Sujet qu’il parcourra encore et encore dans ses films
suivants. Le fond historique et la forme, marqués de la patte Jancso,
sont ici pleinement identifiables. Ses œuvres suivantes vont affiner
encore son travail sur la chorégraphie et les plans-séquences,
de manière moins démonstrative qu’ici, son cinéma
s’ouvrant sur plus de liberté au sein d’un carcan stylistique
cependant toujours extrêmement maîtrisé et orchestré.
Les Sans-espoir paraît trop figé, et si
le film nous frappe par son récit uniquement porté par la
mise en scène, on regrette justement que celle-ci en soit l’enjeu
principal et quasi unique. Peut-être cette rigidité s’explique-t-elle
en partie par le fait que pour une fois Jancso s’en tient au scénario
alors que sa méthode habituelle est de tout reconstruire au tournage,
de laisser une grande place à l’improvisation, à la
recréation, bref à laisser la vie entrer dans sa mise en
scène formaliste. Acteurs, techniciens, assistants, scénariste,
metteur en scène, tous participent d’un même élan,
les plans-séquences eux-mêmes, contre toute attente, sont
le fruit d’une improvisation constante.
C’est avec ce film que Jancso est découvert France, avec
sa présentation au festival de Cannes.
Rouges et Blancs
Lors de la première guerre mondiale, alors que la Hongrie s’est
rangée du côté des empires centraux, des partisans
communistes vont combattre aux côté des bolcheviques sur
la frontière russe. Miklos Jancso nous emmène au cœur
du conflit entre Blancs et Rouges dans une suite de séquences sans
véritable fil narratif, longue succession d’arrestations
et d’exécutions sommaires, de courses poursuites dans les
campagnes, de Rouges qui se cachent et de Blancs qui les traquent. Il
n’y a pas de climax ou même de personnage principal, juste
des visages qui reviennent et dont nous suivons sporadiquement la fuite.
On peut cependant restreindre le cœur narratif du film, qui après
avoir montré plusieurs répressions, se concentre sur une
sorte de chasse à l’homme organisée par l’armée
tsariste. Suite à une arrestation en masse, les chefs blancs donnent
quinze minutes aux bolcheviques pour fuir avant que les soldats ne les
prennent en chasse. Jancso suit alors la course de plusieurs fuyards.
La force du film tient en l’absence de héros. On ne peut
savoir qui va réchapper ou être tué, chaque Rouge
étant traité sur un pied d’égalité (ou
presque, le film se concentrant plus particulièrement sur trois,
quatre visages).

Ce qui frappe d’emblée, ce sont les méthodes
de répression des Blancs, incompréhensibles et absurdes.
Les exécutions ne semblent menées par nulle règle,
les critères de choix de ceux qui sont libérés ou
tués sur place changent d’une arrestation à une autre.
Un coup, les Magyars sont tués d’office, une autre fois ils
sont les seuls échappant aux rafles… Pas d’explications
historiques, pas de discours politiques, juste des faits. On entrevoit
les répressions aveugles, l’ordre militaire, les techniques
de combat. Jancso n’ordonnance pas ces éléments, mais
au contraire dresse une mosaïque de faits qui décrivent en
creux un portrait plus grand de l’histoire où ils se déroulent.
L’histoire ne se bâtit pas sur les faits d’armes de
héros, mais bien avec le sang de simples hommes. Ainsi, Jancso
refuse de mettre en avant un ou des personnages forts. Il multiplie les
acteurs du récit sans s’impliquer émotionnellement,
sans s’y attacher vraiment, au risque de dérouter le spectateur
qui attend de pouvoir s’identifier à un héros et de
découvrir le drame à travers ses yeux, donc à travers
ceux du cinéaste. Jancso donne l’impression de vouloir s’effacer
au maximum derrière sa mosaïque, derrière la multiplicité
des fils narratifs et des personnages afin d’être au cœur
de l’histoire, sans le romantisme et le drame qui deviennent pour
lui des voiles qui opacifient la vérité historique.
Autre
élément marquant à la vue de Rouges et Blancs
: la peinture d’un monde en guerre livré à l’absurde.
Celui-ci règne en maître à l’image des ordres
donnés par ces commandants blancs à des infirmières
au milieu des bois et sous la menace des armes. Tout est incertitude,
qu'il s'agisse des choix irrationnels conduisant les exécutions
ou des brusques retournements de situation, comme ce chef blanc qui se
fait exécuter dans le calme par ses supérieurs pour avoir
fait se déshabiller une paysanne. Les Rouges gagnent, puis les
Blancs, les fuyards deviennent chasseurs, avant de s’enfuir à
nouveau. Dans chaque camp, existent également des tensions palpables.
Ceux qui ont perdu leurs armes dans la débâcle sont aussitôt
désignés comme traîtres. Nous sommes sur des sables
mouvants, rien n’est figé, solide, tangible. Jancso manie
l’irréel, le saugrenu parfois, pour brosser un portrait qui
au final nous semble profondément réaliste. La guerre ressemble
à une mécanique implacable, huilée, rodée,
mais en grattant les apparences on ne découvre que confusion, folie,
absurdités.
Jancso rejette le psychologique et préfère l’opacité.
Le spectateur est prié de comprendre non par le biais de l'explication
ou de la démonstration, ni même de l'émotion, mais
grâce à sa propre capacité à donner sens aux
pièces (apparemment) disparates du puzzle qui lui est proposé.
C’est par le manque de repères, d’attaches, qu’il
l’amène à réfléchir sur ce qu’il
voit, à essayer d’appréhender les enjeux de ses films.
La vérité se fait parcellaire et, au fil du film, les éléments
s’emboîtent. Jancso rejette le réalisme et préfère
la poésie. Peintre de la lutte contre l’oppression, qu’elle
soit fasciste ou communiste, il oppose à la rigidité des
états totalitaires la poésie de ses images. Rouges
et blancs est une succession de longs plans-séquences
savamment orchestrés et chorégraphiés, de vastes
mouvements d’appareils combinant plusieurs panoramiques. Parfois
la caméra filme du ciel, comme lors de la séquence de l’aviation
russe, et les hommes ressemblent alors à des pièces d’un
jeu d’échec. Pas de musique, peu de paroles, Rouges
et blancs est un film brut mais étrangement poétique
et lancinant par son rythme et sa structure. Une pure œuvre de cinéaste
qui utilise l’image, la temporalité de la scène, les
mouvements des corps comme langage. Jancso trouve un équilibre
bien plus satisfaisant entre le fond et la forme que dans Les
Sans-espoir, même si Rouges et Blancs
demeure un film très formaliste. Les plan-séquences palpitent
bien plus que dans ses précédentes réalisations.
Les allers et venues des personnages, qui rentrent et quittent le champ,
que l’on retrouve plus tard s’éloignant au fond du
plan, font vivre l’espace filmé avec une densité et
un réalisme saisissants. Jancso dépasse l’utilisation
classique du plan-séquence, soit la captation d’une scène
grâce à une grande profondeur de champ, en y intégrant
des mouvements d’appareil complexes et des entrées et sorties
de champ constants, disparitions et (ré)apparitions des acteurs
et figurants, qui créent un véritable montage au sein de
chacun d’eux.
Silence
et Cri
Ce film clôt une sorte de trilogie entamée avec Les
Sans-espoir et Rouges et Blancs. Une série
de films consacrés à une période de l’histoire
de la Hongrie, à travers trois passages majeurs de son histoire
récente : l’évocation de la Hongrie déclarée
indépendante en 1867, suite à la défaite de l’Autriche-Hongrie
face à la Prusse ; la lutte de partisans hongrois au côté
des bolcheviques dans Rouges et Blancs en 1917 ; dans
Silence et cri l’écrasement de la république
des conseils en 1919. Trilogie à laquelle on pourrait ajouter Mon
Chemin qui évoque en filigrane le rôle de la Hongrie
durant la deuxième guerre mondiale, mais qui formellement parlant
ne s’intègre pas dans le corpus. Il s’attaquera ensuite
à ce que l’on nomme la « tétralogie fasciste
» avec Sirocco d’hiver (Sirokko, 1969), La
Pacifista (1971), La Technique et le rite (La
tecnica e il rito, 1971) et enfin Agnus Dei (Egi barany,
1971). Silence et cri nous raconte les relations et les
tensions entre deux paysannes, un partisan et un soldat de l’armée
régulière, reflètent les bouleversements de tout
un pays.
Du 21 mars au 1er août 1919, les communistes, sous l’impulsion
de B. Kurn, prennent le pouvoir en instaurant les conseils ouvriers: c’est
la « république des conseils ». Ils sont rapidement
renversés par l’armée roumaine. En 1920, l’amiral
Horthy devient régent du pays qui se transforme en dictature. La
mère de Jancso était roumaine, son père magyar, et
tous deux étaient originaires de Transylvanie, région de
la Roumanie où la population magyare est très importante.
Le cinéaste est ainsi très tôt creusé par les
idées d’appartenance culturelle, de frontières. L’occupation
étrangère, les dominations culturelles, traversent son œuvre
de part en part, interrogations incessantes et intimes qu’il ne
cesse d’évoquer au travers de ses films. Le fait que Jancso
choisisse pour cadre, de film en film, les grandes plaines de son pays,
a un rôle lui aussi dialectique. Les frontières mouvantes
de son pays, le fait que celui-ci ait, à l’issue de la première
guerre mondiale, perdu la Transylvanie au profit de la Roumanie et la
Slovaquie au profit de la Tchécoslovaquie, s’opposent à
la géographie même de l’espace. Pas de frontière
naturelle, mais un découpage artificiel.
Cette puszta où seul l’horizon surnage, a également
comme fonction d’appuyer l’impossibilité pour les partisans
de fuir l’autorité. Quand ils courent, rapidement l’horizon
devient intangible, et ils ne peuvent que revenir vers ce qui surnage
de ces plaines infinies, les maisons éparses des paysans, les grandes
meules de foins battues par les vents. Le vent, si sensible dans le film,
dont le souffle omniprésent pèse sur la bande son. Jancso
emploie de vastes plans tournants, qui entourent les personnages, filment
en continu les entrées de champ et les sorties des personnages.
On saisit à quelle point la temporalité du plan-séquence
permet d'entrer en profondeur dans les relations qui se tissent entre
les personnages. Jancso, en refusant le montage, semble dans un même
temps en refuser la hiérarchisation. Dans un plan-séquence,
chaque personnage semble avoir le droit de vivre et d’évoluer.
Au niveau de la structure d’ensemble du film, ces plans se répondent.
Nous assistons par exemple à une longue séquence se déroulant
dans l’enceinte d’une pièce de la ferme. La caméra
suit les personnages qui sortent à l’extérieur, mais
uniquement de loin, à travers les ouvertures offertes par le décor.
Plus tard, on retrouve cette même construction, mais cette fois
ci la caméra a pris place dans le corps de ferme, et la caméra
ne pénètre pas dans les masures. Les contenus de ces deux
scènes mêmes se répondent, dont nous en dévoilerons
pas le secret. Jancso manie l’ellipse, fait tomber la nuit sur un
plan-séquence ayant débuté de jour sans que le temps
nécessaire ne ce soit déroulé. On suit vraiment l’action
à travers les yeux des protagonistes, ainsi le temps se délite
lorsque l’inaction les envahit. Malgré son sujet difficile,
le film est d’une infinie douceur, les étreintes reviennent
comme un leitmotiv apaisant. Des baisers, des caresses sont échangées
entre les différents acteurs du drame. Etonnamment,
si l’on retrouve la figure de la nudité chère à
Jancso, elle n’intervient pas dans ces scènes. Car, comme
à l’accoutumée, ces nudités offertes sont dénuées
de tout érotisme. Elles symbolisent l’oppression et les brimades
organisées par le pouvoir, ou plutôt que les pauvres gens
acceptent de subir et même encouragent pour survivre à l’autorité.
Elle n’a donc aucune place dans les liens intimes qui se tissent
entre les deux sœurs paysannes et le partisan qu’elles cachent.
Psaume rouge
Psaume rouge nous raconte l’historie d’une
révolte et de son oppression. Film allégorique, nous ne
saurons rien du cadre historique des événements ou de leur
véracité même. C’est un poème, une métaphore
des enjeux politiques qui vont bientôt bouleverser la Hongrie. Le
film est composé de longs plans-séquences, vingt-sept au
total, extrêmement chorégraphiés. Les enjeux politiques
et sociaux sont transmis à l’écran par l’emplacement
des personnages et leur mouvements au sein de cette chorégraphie,
que l’on pourrait qualifier de chorégraphie sociale. Large
profondeur de champs, mouvements de grues, zooms, panoramiques, travellings,
se succèdent dans chacun des plans-séquences. Le montage
se fait au sein de chaque plan. Jancso crée même des ellipses
au sein des plans-séquences, brisant la continuité temporelle
qui prévaut dans cette figure de style.
La lutte des ouvriers agricoles passe par la danse et les chants. Des
chants partisans ou révolutionnaires de tous les horizons adaptés
en hongrois, comme ces variations de La Marseillaise
et de Ah ça ira !, ou encore issues du folklore
national. La première chose qu’ils ont à opposer au
pouvoir, ce sont ces musiques et ces chansons. Face à eux, les
soldats, par leur mutisme, représentent un ordre immuable et inhumain.
Miklos Jancso effectue un travail considérable sur le son, tout
en fondu entre paroles et chants, transitions, juxtapositions. La multiplicité
des voix ne devient jamais cacophonie mais grand chœur des opprimés.
Ces chants qui naissent du cœur des ouvriers ce sont les psaumes
rouges du titre. Jancso fut étudiant en ethnographie, et a toujours
manifesté un intérêt pour la musique folkloriques
et les chants populaires. Il fit partie d’une « patrouille
d’éclaireurs » dont la spécialité était
l’étude des chants des villageois.
Les rondes des ouvriers sont porteuses de sens. Elles sont l’expression
de leur solidarité, de la communauté qu’ils mettent
en place. En face, les rondes des cavaliers sont dénuées
de signification. On dirait un ballet sans maître d’œuvre.
Les cavaliers passent et repassent, sans fonction, sans but. Les fantassins
courent en tout sens, rejoignent les rangs des révoltés,
avant de les encercler et de faire feu. Miklos Jacso montre ainsi l’autorité
qui défaille, les soldats qui hésitent entre se mettre du
côté du peuple et obéir aux ordres. On retrouve de
nouveau des femmes dénudées. Mais ici, ce n’est plus
le produit d’humiliations subies, de sévices issus de la
guerre, mais une volonté farouche de s’opposer au régime.
Cette nudité affichée, c’est la liberté brandie,
c’est l’uniforme de l’égalité. La lutte
des classes, les liens entre le pouvoir et le peuple, sont une obsession
du cinéaste. La communauté en est une autre. Miklos Jancso
nous emporte dans la joie du combat, de la dignité révélée.
En face tous les pouvoirs se relaient pour tenter de mater la révolte.
Le « bon sens » de l’intendant, le paternalisme du comte…
rien n’y fait. Ce dernier meurt subitement, sans raison, fin d’un
monde… « Le vieux qui plante une graine sait qu’il
ne verra pas l’arbre, mais que ses petits-enfants le verront ».
Si la lutte est mort-née, les ouvriers savent qu’ils s’inscrivent
dans l’histoire, portent un courant qui en fera que grandir. La
rivière qui se teinte du sang des opprimés, mènera
ce sang dans tout le pays l’irriguera de la sève de la révolution.
La fin est une véritable splendeur à l’invention visuelle
remarquable. Les révoltés se disent adieu et s’embrassent,
et dans un même mouvement de caméra qui les caresse, nous
découvrons des corps à terre, criblés de balles qui
bientôt cèdent la place à de simples habits entachés
de sang. Le film obtint le prix de la mise scène au festival de
Cannes 1972.
(1) Propos recueillis par Michel
Ciment, Petite planète cinématographique (Stock)
(2) Ecran 72 n°10, cité dans le dictionnaire des cinéastes
de George Sadoul.
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