LA GENESE D'UNE DRAMATIQUE
La critique s’est montrée enthousiaste.
Pialat a été félicité par ses pairs. Le
film a même reçu le Prix Jean Vigo. Et pourtant, malgré
tout, L’Enfance
nue se solde par un échec cuisant qui laisse Pialat
sur la paille. Il le reconnaît lui-même : le sujet n’avait
guère de quoi faire se déplacer les foules. Mais en
1969, le cinéaste a de nouveau envie de tourner, de raconter
une manière de sa relation amoureuse avec une certaine Colette
dans les premières années de la décennie. Envie
aussi d’appeler tous ces souvenirs :
«
Nous ne vieillirons pas ensemble».
Pour l’heure, il n’en a pas les moyens. Il doit accepter
ce qu’on lui propose.
Par chance, Yves Laumet, alors adjoint du responsable des programmes
d’Antenne 2 a vu et adoré L’Enfance
nue. Il a admiré la manière avec laquelle
Pialat avait su tirer le meilleur des enfants. Or le projet de sa
chaîne est un feuilleton de six épisodes de cinquante
minutes chacun, dont des enfants délaissés et recueillis
par de braves gens sont les vedettes. Les similitudes avec L’Enfance
nue ne manquent pas. L’action se passe surtout
durant la Première Guerre mondiale, époque qui allait
fasciner Pialat tout au long de sa vie. Le scénario a été
écrit par René Wheeler, dont la production ne veut pas
en tant que réalisateur. Pourtant Wheeler est dans le métier
depuis près de quarante ans. Il s’est taillé une
solide réputation puisqu’on lui doit d’avoir écrit
Jour de fête et Fanfan la Tulipe.
Il a aussi tourné en 1949 Premières armes,
un récit cruel, quasi autobiographique et très apprécié
sur le monde des apprentis jockeys. Pialat lit le scénario
de La Maison des bois, le trouve « plein
de scènes irréalisables et de bouffonneries assez splendides
», mais décide de s’y coller.
Arlette Langmann, alors sa compagne, réécrit le scénario
et en tire rapidement un script que la première société
de production refuse de financer. Elle menace de tout arrêter.
Comme Laumet veut Pialat, il change de société de production.
Adapter le scénario de Wheeler consiste à le découper
en épisodes homogènes. Arlette l’écrit
au jour le jour avec tout au plus quatorze jours d’avance sur
le tournage. C’est là qu’elle rencontre Dédé
qui inspirera plus tard à Pialat le personnage de Loulou. Dédé
travaille à la déco. Arlette veut se tirer avec lui.
Pialat s’en rend compte, il demande à son assistant de
la surveiller. Arlette tente de s’échapper. Mais elle
est bientôt rattrapée par Pialat qui l’a suivie
en voiture. Il la convainc tout de même de rester jusqu’au
bout. De toute sa carrière, c’est sa collaboration avec
Arlette qui s’avérera la plus fructueuse.
Il
se trouve que l’assistant à la réalisation, mais
aussi des basses besognes conjugales de Pialat, c’est Bernard
Dubois, l’assistant monteur de L’Enfance
nue. Le cinéaste connaissait les parents de Dubois,
qui habitaient Auvers-sur-Oise et qui avaient été figurants
dans La Vie passionnée de Vincent Van Gogh
de Minnelli. Un film que Pialat avait en horreur d’autant qu’il
avait déjà en tête son propre portrait du peintre.
Accepter le poste d’assistant réalisateur chez Pialat
est un véritable sacerdoce : il faut tout accepter, essuyer
les coups de gueule, calmer les retards, les impatiences et surtout
se montrer un collaborateur artistique, l’œil toujours
rivé sur la scène. De toute manière, travailler
pour Pialat ne consiste pas à juste venir travailler, empocher
sa paie et rentrer chez soi. Ceux qui pensent comme ça, Pialat
les déteste. Acteurs ou techniciens, tous ceux qui ne prennent
pas part de tout cœur au film sont menacés tôt ou
tard de dégager. Dès le début de ce tournage,
ils sont plus d’un à devoir quitter le plateau. Même
tarif pour les figurants qui se montrent mécontents lorsqu’un
jour Pialat ne peut les filmer à cause du retard qu’il
a pris. Pour La Maison des bois, Pialat a utilisé
jusqu’à 400 figurants pour certaines séquences
comme le fameux épisode de l’exode.
LE CASTING ET LES PERSONNAGES
Dans le rôle du garde-chasse, on fait la proposition
à Pialat d’essayer le comique troupier du moment, prince
de l’absurde, de l’humour noir et du calembour : Pierre
Doris, dont la rondeur correspond à une certaine idée
bonhomme du personnage de Papa Albert. Dès les premiers essais,
Pialat est emballé. Mais Doris rentre tous les soirs au volant
de sa Mercedes jouer les zouaves dans des cabarets. Pialat s’énerve,
Doris calme le jeu. De toute manière, sa composition est épatante.
Les critiques ne vont pourtant pas l’épargner ; ils lui
reprochent entre autre de manquer de nuances. Mais qui aurait osé
louer la composition d’un comique grossier embarqué dans
un feuilleton télévisé ? Et bien que son attitude
frôle l’outrance dans le pénible dernier épisode,
Doris est impeccable. Il incarne son personnage, à la fois
cabot
et juste père de famille, humble et bouffon, tendre et compatissant.
Jamais l’acteur ne force, ne surligne, ne surcharge son rôle
et ne le fait sombrer dans la mièvrerie. Lors des scènes
douloureuses de deuil, il se montre formidable de discrétion
et de peine retenue. Il évite la pathétique : un pas
de côté, la tête baissée et s’accrochant
à sa carabine, il erre sans direction dans la forêt.
Tout est dit d’Albert, de sa résignation, de son humilité
face à la fatalité. On se demande aujourd’hui
comment Pierre Doris a pu se fabriquer une filmographie aussi désastreuse
en empilant les commandes pour faiseurs de comédies franchouillardes
et déplaisantes : de Pinoteau à Girault, de Broca à
Zidi en passant par Dhéry. (1)
Dans le rôle de Maman Jeanne, un des personnages les plus émouvants
de toute son oeuvre, Pialat fait appel à Jacqueline Dufranne
dont il admirera tellement la prestation qu’il lui demandera
dix ans plus tard d’interpréter la mère de Loulou.
Maman Jeanne est tout amour, c’est elle qui donne sans compter
la tendresse aux enfants délaissés de La Maison
des bois. Maison qu’elle tient, tout comme elle tient
et veille sur son mari et ses propres enfants. Maman Jeanne est généreuse
bien que sa préférence aille à Hervé.
Parce qu’il est le plus tendre, mais aussi parce qu’il
a été abandonné par sa propre mère. On
peut se familiariser avec le phrasé doux et chaleureux de Jacqueline
Dufranne dans Max et les ferrailleurs de Claude Sautet,
où elle y interprète la logeuse de Piccoli. On impose
à Pialat Fernand
Gravey,
un jeune premier d’autrefois, héros évaporé
des comédies de Grissart, duelliste chevronné et capable
de réciter des vers tout en se battant contre Jean Weber dans
Le Capitaine Fracasse d’Abel Gance, ou encore
star hollywoodienne pour William Wyler dans Comment voler
un million de dollars ? Mais c’est surtout dans La
Ronde de Max Ophuls qu’on peut admirer le talent de
Gravey en mari cocufiant et triste, incapable de répondre aux
désirs de sa femme qu’il sollicite pourtant. Dans le
fameux épisode de la chambre à coucher, Gravey est séparé
de sa femme par une horloge qui se balance de lit en lit. Fernand
Gravey a de la technique et Pialat exècre les "trucs"
d’acteurs. Pourtant il l’accepte car il connaît
les vieux films dont Gravey était le héros et parce
qu’il incarne à merveille le vieil aristocrate déchu,
vieux beau à l’allure distinguée et au regard
hautain. Le personnage du Marquis compte aussi parmi les créations
magnifiques de toute son oeuvre : à travers son comportement
et ses lectures, Pialat en dit long sur la manière dont la
noblesse continuait encore à s’élever au-dessus
du peuple dans une attitude paternaliste. Faire la stricte peinture
de la vieille noblesse de Province en prise avec ses contradictions
est une récurrence propre à toute dramatique. Maurice
Pialat ne s’arrête pas là. Il tient une figure
archétypale intéressante dont il va réussir à
en extraire un personnage. Le Marquis est aussi un triste veuf, noyé
dans sa solitude, récoltant les soupçons de ses voisins
comme seule consolation à sa peine. A sa manière détachée,
le Marquis est aussi un enfant délaissé : abandonné
par sa femme, par la France telle qu’il la conçoit, et
n’ayant jamais eu d’enfants pour combler les espaces vides
de son grand château. C’est sans doute aussi pour cela,
qu’à l’instar de Maman Jeanne, il préfère
Hervé. Parce qu’entre les deux, malgré les différences
d’âge et de classe sociale, existe une forme de confiance
échue de leur condition respective. Il finit d’ailleurs
par offrir à Hervé un exemplaire de David Coperfield
de Charles Dickens, l’écrivain préféré
de Mauricec Pialat.

Le
jeune Hervé (Hervé Lévy) sera donc le protagoniste
principal de cette chronique rurale de la guerre. C’est un gamin
de Paris, né au mauvais moment au mauvais endroit. Dès
la déclaration de guerre, sa mère le conduit chez les
Picard puis disparaît sans laisser de traces. Son père
est au front et a décidé de se remarier avec une bourgeoise
qu’Hervé n’apprécie guère. Au moins
une fois par mois, ses petits camarades ont la joie de voir débarquer
leur maman chez les Picard. Hervé est jaloux, il se sent de
trop, s’exclut de la tablée, préfère errer
dans les bois, avec les animaux ou chez monsieur le Marquis. Les errements,
les fuites, la rudesse toute entière de ses réactions
impulsives donnent une grande partie de son rythme au feuilleton et
à chacun des plans. Hervé conduit le récit. Filmé
dans l’axe, il semble tirer la caméra derrière
lui vers un point précis encore inconnu du spectateur. Il modifie
le plan, le charge d’affect et d’inattendu. S’il
est sauvage et réagit parfois avec rudesse, il est beaucoup
plus tendre que le Michel (Michel Tarrazon) de L’Enfance
nue qui joue ici le plus âgé de la bande.
Hervé montre et réclame des signes d’amour. Simplement
il n’hésite pas à faire ce que bon lui semble
et obéit à son instinct. Il n’y a guère
que la douce voix de Maman Jeanne pour le raisonner quand il se sent
trahi ou bafoué. Dans l’avant-dernier épisode,
alors que ses copains sont partis définitivement, il va s’occuper
avec une attention toute particulière d’une petite fille
que l’on a amenée chez les Picard. Il se sent investi
d’une mission. A noter également la prestation d’Henri
Puff, le Raoul de L’Enfance
nue, dans le rôle d’Albert, le fils naturel
des Picard.
LA COMPOSITION D'UN VASTE TABLEAU

Il y a plusieurs manières d’apprécier
La Maison des bois. La première ne tient pas
seulement à Maurice Pialat, bien que celui-ci va en explorer
toutes les richesses en y appliquant une méthode de peintre
impressionniste. La Maison des bois est une "dramatique"
de la télévision, conçue à la manière
de L’Ecole des Buttes Chaumont. Voici donc un feuilleton à
l’ancienne, avec ses codes, ses méandres scénaristiques,
ses personnages pittoresques, ses vieilles vaisselles fleuries et
ses accents d’une France aujourd’hui disparue,
capable
de plonger en nostalgie tous nos aïeux. Pialat étant peintre
de formation, il se sert de la rumeur de la guerre qui gronde au loin
pour approfondir sa peinture d’une France rurale qu’il
connaît bien. Il va travailler la matière de la dramatique
par toutes ses ouvertures pour en faire le meilleur feuilleton jamais
réalisé. L’une des raisons du succès artistique
de La Maison des bois tient à ce que la forme
même du matériau épouse bien la manière
de procéder de Pialat. Il va ainsi agir comme si un tableau
était déjà dressé pour chaque épisode
: la peinture d’un moment précis volé à
un monde ordonné. Un univers construit avec ses personnages
tous plus ou moins concernés par la guerre qui fait rage au
front. A l’aide de zooms, il concentre l’attention sur
des actions et sur ses personnages comme s’ils étaient
déjà disposés aux quatre coins du tableau. Par
petites touches successives de détails, la rumeur va s’intensifier,
le tableau se compléter et les bouleversements dont les personnages
vont faire les frais venir compléter le portrait d’un
pays qui agonise. La composition des six premiers épisodes
sous la forme d’un feuilleton restitue à l’ensemble
son harmonie et sa plénitude. C’est la force de cette
peinture d’un vieux monde. D’une société
en prise avec ses contradictions,
avec
ses classes divisées, sa bourgeoisie puante, sa noblesse abandonnée,
ses fonctionnaires plus ou moins incompétents, ses Hussards
de la République, sa rude ruralité, son socialisme étouffé,
ses enfants abandonnés, ses poilus abattus et dignes, son conflit
dont elle ne comprend rien si ce n’est qu’il y va du destin
de la mère Patrie. À cet égard, Maman Jeanne
incarne la femme mais surtout la mère, symbole d’une
France qui s’en va mourir après avoir vu ses enfants
disparaître.
Pialat n’est pas cinéaste à étouffer un
personnage dans son symbole. Le cadre est toujours ouvert. Tous les
protagonistes de La Maison des bois ont une chance
d’exister, une scène à vivre. Jamais ils ne se
réduisent à des nombres dans la longue suite logique
de l’équation d’un feuilleton. Ce ne sont même
pas, comme on a l’habitude de le voir ces derniers temps dans
les séries, des nombres grimés en personnages. Pas de
maquillage, ni de poses ici. Si des personnages s’incarnent
dans ce feuilleton, il faut en attribuer à Pialat le mérite
d’avoir laissé respirer chaque séquence. Jamais
ils ne sont représentés à l’écran
pour juste conduire les méandres du scénario d’un
feuilleton. Même si cela a été écrit, Pialat
s’y refuse. Telle est son éthique de cinéaste.
Ainsi il n’y a pas de suspense à la fin d’un épisode
mais juste de quoi nous donner envie d’y retourner, d’aller
la semaine suivante passer un peu de temps auprès de ces gens-là.
Une heure ou même quelques minutes avec le drôle de facteur
tout droit sorti de Jour de fête, avec l’aubergiste
socialiste et grognon, l’instituteur (joué par Pialat
lui-même qui se voyait très certainement en directeur
de conscience) sadique et moral, ou le prévôt qui s’enfile
en douce le vin de Monsieur le curé et parle à la caméra.
Pour ce rôle, Pialat a fait appel à un inconnu rencontré
dans un bistrot à Paris et qui se rend en mobylette à
toutes les fêtes de la capitale en compagnie de sa petite fille.
Henri Saulquin apparaîtra également dans Nous
ne vieillirons pas ensemble et dans La Gueule ouverte.

Même si La Maison des bois
peut sembler au prime abord une œuvre terne et vieillotte, il
faut se laisser prendre à son rythme, épouser son extraordinaire
respiration. Il faut goûter sa respiration. Les scènes
d’une longueur inhabituelle, mais jamais excessive, se succèdent
les unes aux autres. On laisse ainsi l’occasion aux acteurs
de vivre, le temps de s’incarner et de bouger à leur
manière pour scander le rythme d’une scène. Dès
l’ouverture de l’incroyable quatrième épisode
(sans doute le plus riche en séquences d’anthologie,
des soldats sont en bivouac. L’un lave son linge dans la rivière
pendant qu’un autre chante Frou Frou. Hervé
danse avec un vieux soldat. Un autre raconte à un gamin que
son gosse lui manque. On parle d’un boche qu’on a percé
à la baïonnette. On enregistre un moment de vie pour marteler
l’instant où les soldats vont devoir repartir au front.
Jamais Pialat n’a été aussi proche de John Ford
que dans cette scène inaugurale et lumineuse. (2) A la fin
de ce même épisode, pendant plus de deux minutes, Pialat
s’offre de filmer un long et lent travelling avant sur la carcasse
d’un avion allemand abattu où un soldat français
monte la garde devant la dépouille de l’aviateur germanique.
C’est l’un des rares moments où il use de la musique
: le quatuor d’Haydn dit L’Empereur, l’hymne
allemand, non pour accompagner le tableau mais pour l’inscrire
dans toute son universalité. La guerre cherche à nous
retrancher derrière des frontières que la musique abolit.
Le portrait d’une France à l’agonie, c’est
aussi la peinture d’un cinéma qui se meurt. Maurice Pialat
refuse la radicalité de la Nouvelle Vague. Il n’entend
rien à ceux qui veulent briser d’abord le cinéma
pour le reconstruire ensuite. Pialat désire le revitaliser
de l’intérieur en convoquant ce que le cinéma
français a produit de meilleur. Ainsi dans le troisième
épisode, il cite ouvertement Une
partie de campagne. Il désire même filmer
toute la scène du pique-nique au bord du Loing, comme dans
le film de Jean Renoir pour qui il n’a jamais caché son
admiration. Mais cela ne se fera pas et l’équipe devra
poursuivre à Gambais.
Pialat
signe ici un des moments les plus euphorisants de toute sa carrière,
une scène de vie et de joie comme on n’en voit plus,
où tous les personnages oublient dans l’euphorie des
jeux d’été le chœur de la guerre gronder
dans le ciel. Il réitérera une telle séquence
vingt ans plus tard dans Van Gogh. Si le montage,
dans de tels moments, semble avoir peu d’importance, il ne faut
pas pour autant négliger l’impact des ellipses. Elles
traduisent une volonté de s’attarder exclusivement sur
les réactions. Chaque réaction contient son émotion
qui lui est propre. Ces moments purs, ces blocs d’émotion,
où la caméra s’attarde sur les corps, font le
bonheur des admirateurs du cinéaste. Dans La Maison
des bois, du fait de sa durée exceptionnelle, il y
en a beaucoup.
Citons quelques uns de ces moments : ce plan séquence, par
exemple, où deux soldats s’amusent autour d’un
billard alors qu’une mère éplorée caresse
le visage de son fils qui s’apprête à repartir
dans les tranchées. Cette séquence où Marcel
fête avec ses camarades sa mobilisation. À la sortie
du bistrot, Marcel défend les petits en se bagarrant avec un
copain. La caméra s’active, essuie les coups que Marcel
reçoit.
Enfin
elle s’attarde sur son visage. Silence. On a compris que Marcel
venait de réaliser le drame qui l’attendait et dont il
ne reviendrait sans doute pas. Et puis, "dramatique" oblige,
on y voit les enfants jouer à la guerre dans une carrière
de sable. Seulement Pialat a plus d’audace que quiconque. L’un
d’eux touché porte sa croix sur son tombeau alors qu’un
autre gosse pleure réellement. Chez Pialat, chaque action compte
son appréhension immédiate puis sa réaction.
Entre les deux, un fossé. Au cinéaste de savoir au montage
s’il est nécessaire ou non de filmer cet abyme. Ce qui
aurait pu passer pour une contrainte normative, respecter les codes
d’un format télévisuel, se révèle
ici payant parce que Maurice Pialat s’arrange à user
des maigres avantages artistiques d’un feuilleton. Avantages
dont il a besoin pour exprimer sa vision personnelle du cinéma.
Pialat triomphe de la commande et trouve un cadre susceptible de faire
déborder les ressources nécessaires à l’exercice
de sa mise en scène. Pour le cinéaste du débordement,
le cadre télévisuel est un atout. Puisque le feuilleton
offre d’abord du temps, Pialat va en user jusqu’au débordement.
Or s’il a toujours manqué de quelque chose, c’est
bien de temps pour faire respirer une scène.
Conclusion
En 2003 au Festival d’Angers, Serge Toubiana exprimait son sentiment
vis-à-vis de La Maison des bois : selon lui
le feuilleton tout entier avait été bâti pour
préparer, annoncer et converger vers le retour d’Hervé
dans la maison près de Maman Jeanne agonisante. En effet, les
six premiers épisodes tendaient tous vers une ultime séquence.
Non pas celle de l’épisode 7 que Pialat désavouait,
mais plutôt celle, bouleversante, de l’épisode
6. Les Picard abandonnés à eux-mêmes tandis que
le point de vue d’Hervé, à l’arrière
de la voiture, s’éloigne. Ce plan préfigure l’ultime
séquence de La Gueule ouverte, lorsque la
caméra délaisse le garçu devant son commerce
auvergnat. Le point de vue atteste de la présence. Lorsqu’une
présence est absente, elle est laissée pour morte. Aux
autres de vivre avec. Cette hypothèse n’a rien d’extravagant.
Tout au long de son œuvre Pialat a inscrit dans son titre le
dénouement de ses films : « Nous ne vieillirons
pas ensemble » ; « La Gueule ouverte
» ; « Passe ton bac d’abord »….
Son mérite de cinéaste tient dans la manière
avec laquelle il sait se déjouer des pistes scénaristiques,
en empruntant des chemins de traverses pour ne jamais donner la sensation
au spectateur de pratiquer un récit. Son mérite est
d’autant plus grand que, s’agissant de La Maison
des bois, il y va d'un scénario d’une dramatique
de l’Ecole des Buttes Chaumont, d’un feuilleton codifié
selon des critères aussi stricts que celui du cinéma
de genre. Chez Pialat, le spectateur est mené, malmené,
perdu dans les plans conduits à même le corps traversé
de doutes, de spasmes et de soubresauts de ses personnages. Corps
qui affrontent sans cesse une existence où la mort est déjà
programmée, comme la rupture était inscrite dès
l’origine dans la relation amoureuse de Nous ne vieillirons
pas ensemble.

Alors oui, La Maison des bois dans
son ensemble détient dans son énoncé l’éloignement,
le départ. La vie jaillit chez Pialat au milieu de ces errements
qui sont autant de respirations pour le récit et pour le film.
Maurice Pialat n’était pas un raconteur d’histoires.
Il est le cinéaste des débordements et de l’errance.
De l’errance comme manière d’inscrire la vie dans
sa nécessité à en découdre avec la fatalité.
Chez Pialat, l’errance est le souffle absurde de la vitalité.
C’est aujourd’hui dans ce sens que son cinéma,
s’il apparaît classique au montage, semble si moderne
de par son rapport au monde. Il ouvre avec quelques décennies
d’avance les contretemps à une mort programmée
et annoncée dans les derniers chefs-d’œuvre de Gus
Van Sant, autre cinéaste guidé par le corps des enfants.
La diffusion de La Maison des bois commence le 11
septembre 1970. C’est un succès. Le dernier épisode
est le moins suivi de tous. Le cinéaste l’avait parié.
Pialat ne tournera jamais plus pour la télévision. Pourtant,
il parle de ce feuilleton comme de son meilleur film, de son meilleur
souvenir de tournage. Au Festival d’Angers, on a même
cru l’entendre s’exclamer « La Maison
des bois… parfois, c’est mieux que Renoir.
»
(1) Doris a fait sa dernière
apparition dans Outremer de Brigitte Roüan. Sa présence
confirme le goût de la cinéaste pour les vieilles figures
comiques un peu oubliées.
(2) Et quoi qu’il s’en défende...