Exercice
intéressant que celui de la généalogie d’un
titre. Ainsi, La Proie de Robert Siodmak, alias Cry
of the city de l’autre côté de l’Atlantique.
A l’entame du tournage, le film devait s’appeler Martin
Rome and the Law, mais un avocat homonyme, ayant eu vent du
projet, menaça la 20th Century Fox d’un procès si
le film venait à entacher sa réputation de juriste (Martin
Rome n’est effectivement pas ce que l’on fait de mieux en
matière de probité et donc de publicité). Le studio
de Darryl Zanuck opta alors pour le beau Cry of the City,
qu’on préférera sans ambages à son triste
pendant hexagonal : La Proie. Car le titre américain,
littéralement "Les sanglots de la ville", donne d’emblée
le ton : le film de Siodmak sera baigné des larmes du film noir,
nourri de ces drames shakespeariens qui traversent le genre, et où
le destin se dresse, inflexible, sur la route des personnages.
La Proie, ou pleurs sur la ville.
Le scénario, un modèle du genre (malgré quelques
lourdeurs moralistes sur le final), ne laisse d’ailleurs guère
planer de doutes sur la suite des événements et la noirceur
de l’ouvrage, ouvrant le film sur une cérémonie
funéraire - dont le héros se moque d’ailleurs éperdument,
au point de se faire rappeler à l’ordre par la famille
du défunt. L’inspecteur Candella, tout à son enquête,
n’a de temps ni pour la compassion, ni pour la douleur, au point
que son obstination têtue entraîne rapidement un curieux
balancement narratif : durant la première heure du film, ce n’est
pas lui le héros, mais bel et bien Martin Rome, truand attachant
et hâbleur dont la bonhomie joviale s’attire facilement
les faveurs du public. Sinon originale, l’idée est belle,
qui maintient constamment le spectateur sous tension, tiraillé
entre sa peur de voir Martin Rome se faire appréhender (surprenante
scène d’évasion) et le peu de sympathie que suscite
l’inspecteur de police. Chez Siodmak, la loi en impose, mais elle
n’a en aucun cas ni la classe ni la séduction des malfrats
et des bas-fonds. Victor Mature, d’une sobriété
presque désincarnée, traîne derrière lui
une rectitude morale rassurante mais qui n’est rien face à
un Richard Conte ébouriffant. Le ver est dans le fruit, le public
a choisi son camp. Ce sera celui du méchant…
Robert Siodmak peut alors dégainer son second atout. Au fil des
scènes se dessine un nouveau et subtil basculement. Martin Rome
se dévoile peu à peu, semant le mal autour de lui et mettant
le spectateur face à ses contradictions : le bad guy est aussi
séduisant qu’il est maléfique. Nous voilà
au milieu du gué et le choix qui nous est laissé n’a
rien à envier aux meilleurs astuces Hitchcockiennes du genre
(Le crime était presque parfait, L’inconnu
du Nord Express, L’ombre d’un doute…)
: soit s’attacher à un héros insipide soit pencher
pour son attirant mais vil rival. Dans une dernière scène
émouvante, le frère de Martin Rome en sera d’ailleurs
réduit au même choix cornélien, partagé entre
deux hommes qui n’auraient jamais dû s’affronter (Candella
et Rome sont deux amis d’enfance) mais que le destin, tout aussi
têtu qu’eux, a fini par opposer.

Il y a du Henry Hill (Ray Liotta dans Les Affranchis)
chez Martin Rome, du Jack La Motta (De Niro dans Raging Bull)
voire du Howard Hugues (Di Caprio dans The Aviator)
chez Candella. Une même obstination bornée qui mène
au bord du gouffre. Une furieuse envie d’aller de l’avant
et à toute vitesse, quelles qu’en soient les conséquences
– comme si les personnages, tragiques pantins, étaient
mus par une force brute et sauvage qui les dépassait. Aussi,
il y a indubitablement du Scorsese chez Siodmak, ou plutôt –
procédons dans l’ordre – du Siodmak chez Scorsese.
Tourné dans Little Italy, le quartier qui a justement vu naître
le réalisateur de Casino, La Proie anticipe
et explore quelques uns des thèmes majeurs de la rhétorique
scorsesienne : fascination pour le gangstérisme, jusqu’auboutisme
de héros instinctifs et violents, sens de la famille, attachement
à la communauté d’origine (en l’occurrence
italo-américaine, comme chez Scorsese : Martin Rome et son frère,
sa mama, son christ en croix), épreuves spirituelles… Le
décor final d’une église, un plan fugace sur un
Christ tombant de sa croix et surtout les choix moraux auxquels le jeune
frère de Martin Rome se trouve alors confronté ouvrent
à ce titre d’étonnantes perspectives de comparaison
entre les deux filmographies – et ce
même
si le cinéphage le plus célèbre du cinéma
américain fait peu mention de son admiration pour Robert Siodmak
dans les ouvrages et documentaires qu’il a pu consacrer au cinéma
américain.
Malgré ses rares détours sinueux (une inutile intrigue
de diamants volés, quelques vaines scènes de romance vite
expédiées), le scénario de Richard Murphy et la
mise en scène de Robert Siodmak s’attachent donc presque
exclusivement à cette double confrontation obstinée, le
Mal poursuivant son bien, le Bien poursuivant le Mal. Jouant du noir
et blanc façon Yin et Yang, le réalisateur de
Criss Cross fait alors parler ses penchants expressionnistes
dans des scènes où la photographie de Lloyd Ahern fait
merveille. La spectaculaire évasion de l’hôpital,
son interminable et cauchemardesque tunnel, sa lumière au néon,
sont l’occasion pour Siodmak et son chef-opérateur de donner
la pleine mesure de leur talent : impressionnante maîtrise de
la dilatation du temps, maestria de la profondeur de champ, brio des
contrastes… Pas d’esbroufe, mais un art délicat et
discret de l’expressionnisme à l’américaine,
jouant notamment de l’opposition noir/blanc et de jeux de lumière
parfois étonnants (l’entrée en scène d’Hope
Emerson dans un long plan fixe, qui n’a rien à envier aux
scènes de couloir de Quand la ville dort).
Fasciné par ces deux destins croisés et ses deux acteurs
(Conte et Mature trouvent chacun ici l’un de leurs plus beaux
rôles), Siodmak en oublierait presque le reste. On dit bien presque…
La faute à quelques scènes superflues, et deux personnages
féminins d’une fadeur peu commune – quand bien même
incarnés par Debra Paget (dans son premier film) et une toute
jeune Shelley Winters. La platitude de leurs dialogues, le peu d’enjeu
de leurs scènes (Rome est un personnage si égoïste
que l’on comprend vite l’intérêt limité
de ses amourettes) ralentissent la course folle des deux protagonistes.
La Proie est définitivement un film d’hommes,
comme le prouve la kyrielle de seconds-rôles qui viennent sauver
l’affaire. Berry Kroeger génial dans un rôle d’avocat
véreux, tantôt mielleux, tantôt sournois. Fred Clark
parfait en inspecteur de police pince-sans-rire et hébété
de fatigue.
Et
enfin, last but not least, l’incroyable Hope Emesron, plus virile
que jamais, et dont le numéro exceptionnel et surréaliste
de masseuse sadique constitue l’autre morceau de choix de cet
excellent film noir.
Sous contrat avec Universal, Robert Siomak fut "loué"
à la 20th Century Fox pour le tournage de La Proie,
comme cela se faisait parfois à l’époque (Universal
ayant quelques dettes à éponger, le studio facturait les
services de ses auteurs maison aux Majors concurrentes). Le réalisateur
de The Killers sut parfaitement s’adapter à
son nouvel environnement, épousant avec talent et discrétion
les règles maison : codes du film noir, tournage en extérieur,
fond social, style semi-documentaire… Une facilité d’adaptation
d’un studio à l’autre dont on évitera de tirer
les conclusions habituelles : Siodmak habile faiseur au mieux, fade
tâcheron au pire... Non, Robert Siodmak - et c’est encore
la preuve avec ce film - était un auteur au sens plein du terme,
dont le pessimisme oppressant et l’amour du genre donnent ici
leur pleine mesure. A redécouvrir !