«
Un cinéma élaboré dans le face-à-face avec
soi-même, celui du peintre ou de l’écrivain, peut
avoir accès à un autre espace que celui du film expérimental.
Contrairement à ce qu’on entend souvent, au cinéma,
la première personne est plutôt un signe d’humilité
: " tout ce que je peux vous offrir, c’est moi " »
Chris Marker, (1)
Chris Marker a volontairement choisi de vivre caché, de ne pas
laisser publier de photos de lui, et de n’accorder que de très
rares interviews écrites. Né Christian-François
Bouche-Villeneuve à Neuilly en 1921, il joue des pseudonymes
et vit discrètement, fréquentant seulement ses amis. Parmi
ceux que l’on connaît, Simone Signoret est sans doute celle
qui l’a fréquenté le plus tôt, alors qu’il
était lycéen et suivait les cours de Jean-Paul Sartre
au Lycée Pasteur de Neuilly avant de faire une licence de philosophie.
Durant la Seconde Guerre mondiale, il a été résistant
et a terminé la guerre comme parachutiste dans l’armée
américaine. Après la guerre, il est membre du réseau
Peuple et Culture, fondé par d’anciens résistants
et déportés, dont le manifeste, publié en 1945,
vise à emprunter l’esprit de la résistance pour
« animer une véritable culture populaire »
et « rendre la culture au peuple et le peuple à la
culture » (6). Dès la fin de la guerre, Chris Marker
animera des activités d’éducation populaire en Allemagne.
Dans les années cinquante, il publie plusieurs écrits
dans la revue Esprit, fondée par Emmanuel Mounier en
1932 et relancée par son fondateur à la Libération,
invente la collection Petite Planète aux éditions
du Seuil, anime des ciné-clubs pour Peuple et Culture et réalise
ses premiers films documentaires. Parmi eux, Lettres de Sibérie
(1958) aura un sérieux succès critique et sera remarqué
par André Bazin. Il commence à multiplier les activités,
tour à tour cinéaste, écrivain et cinéphile
tout en voyageant beaucoup.
En 1962, il réalise Le Joli Mai et La
Jetée, deux œuvres très différentes.
Le premier est un des plus beaux exemples, avec Chronique d’un
été (1961) de Jean Rouch et Edgar Morin, de ce
qu’on nomme alors cinéma-vérité. Le second,
La Jetée, est un court film de fiction, présenté
à Cannes en 1963 et en première à La Pagode à
Paris la même année, qui stupéfie la critique et
le public par son originalité et sa beauté.
Durant les années soixante et soixante-dix, Chris Marker participe
aux expériences de cinéma collectif en montant les Groupes
Medvedkine. Il suit avec sa caméra les conflits
de la planète et réalise en 1977 une large fresque historique,
Le Fond de l’air est Rouge, qui est, pour lui,
le constat de la fin des illusions révolutionnaires de cette
époque.
En 1982, avec Sans Soleil, Chris Marker réalise
un documentaire à la fois très personnel et très
moderne, dans lequel se croisent plusieurs de ses thèmes de réflexion
favoris : la modernité des modes de communication, les voyages,
et surtout cette lancinante interrogation que Louis Aragon aura probablement
le mieux résumé :« Est-ce ainsi que les hommes
vivent ?... »
La Jetée
« C’était un drôle d’objet. Une petite
boîte de métal aux coins irrégulièrement
arrondis, avec une ouverture rectangulaire au milieu et en face d’elle
une minuscule lentille, de la taille d’un euro. On devait glisser
par le haut un morceau de film – du vrai film, avec perforations
– que pressait une roulette de caoutchouc, et en tournant un bouton
relié à la roulette le film se déroulait image
par image. (…) Ce bidule aujourd’hui oublié s’appelait
Pathéorama. (…) Après quoi, cadre par cadre, je
commençai à dessiner une suite de poses de mon chat (qui
d’autre ?) en insérant quelques cartons de commentaire.
Et d’un seul coup, le chat se mettait à appartenir au même
univers que les personnages de Ben Hur ou de Napoléon. J’étais
passé de l’autre côté du miroir. (…)
Trente ans passèrent. Puis je réalisai La Jetée.
» C. M. (2)
Alors qu’il terminait Le Joli Mai en 1962, Chris
Marker réfléchissait à une histoire qu’il
raconterait en photos. Le Joli Mai est un film grave.
Le thème de la guerre d’Algérie y revient de façon
permanente. Le cinéaste s’inquiète de voir les classes
populaires quitter les quartiers vivants et totalement insalubres de
Paris pour des banlieues nouvellement construites, propres et modernes,
mais sans âme. Finalement, ces inquiétudes matérielles
le conduisent à une méditation mélancolique sur
la société de consommation qui est en train de prendre
forme à l’époque. L’humour reste cependant
très présent dans Le Joli Mai.
La Jetée est peut-être le seul film de
Chris Marker où l’humour est absent. La crise des missiles
de Cuba sera le point historique culminant de cette période.
Moins de vingt ans après Hiroshima et Nagasaki, la Guerre Froide
a atteint son paroxysme. Une guerre nucléaire mondiale est de
l’ordre du possible.
A cette époque, en France, on croit cependant encore beaucoup
au progrès. La Jetée, c’est celle de l’aéroport
d’Orly, dont la construction vient de s’achever. Les familles
parisiennes viennent y passer le dimanche pour observer les mouvements
des avions. En 1963, année de sortie du film, l’aéroport
d’Orly est le monument le plus visité de France, devant
la Tour Eiffel.
C’est dans ce cadre moderne et insouciant que Chris Marker choisit
de placer les premiers photogrammes de son film, qu’il a baptisé
photo-roman. La Jetée adopte une forme de cinéma
assez singulière. C’est la seule œuvre de Chris Marker
qui soit une fiction et qui ne puisse être considérée
comme « documentaire », ce mot dont il disait qu’il
était à la fois très désagréable
et pourtant le seul, dans la langue française du moins, qui permette
de cataloguer « l’autre face du cinéma ».
En utilisant uniquement des photogrammes, à l’exception
d’un seul plan filmé, Chris Marker donne volontairement
à son œuvre de fiction la forme d’un film inclassable.
La
Jetée est composé d’une succession de photos
réalisées au Pentax 24x36, certaines retravaillées,
qui forment un film de 30 minutes. La composition des photos est très
soignée, de façon à ce que leur succession provoque
un effet cinématographique. A l’exception d’un unique
et court plan filmé sur Hélène Châtelain
ouvrant un œil dans son sommeil, toutes les images de La
Jetée sont immobiles. Certains photogrammes passent
rapidement, quelquefois si vite que cela provoque un effet de fondu
; le film s’attarde plus sur d’autres.
C’est la bande-son qui décide de la vitesse de passage
des photogrammes et fait le rythme du film. Elle fait alterner la voix
de Jean Négroni lisant le texte de Chris Marker, une composition
moderne de Trevor Duncan et de la musique liturgique orthodoxe russe
: « La matière première c’est l’intelligence,
son expression immédiate la parole, et l’image n’intervient
qu’en troisième position en référence à
cette intelligence verbale… Mieux, l’élément
primordial est la beauté sonore et c’est d’elle que
l’esprit doit sauter à l’image. Le montage se fait
de l’oreille à l’œil ». C.M. (3)
Comme l’indique son texte sur le Pathéorama, Chris Marker
est passionné par les débuts du cinéma et construit
un film qui, à l’exception du plan filmé indiqué
précédemment, ignore volontairement le 24 images par seconde,
pour rappeler que le cinéma est, avant tout, de l’image
en mouvement, tout simplement. Il utilisera à nouveau ce procédé
dans quelques documentaires de la même époque, principalement
Si j’avais quatre dromadaires (1966).
Dans
son CD Rom Immemory (1997), Chris Marker fait plusieurs allusions
aux romans de Jules Verne, dans la collection Voyages Extraordinaires.
Guy Gauthier, dans son livre Chris Marker, écrivain multimédia
(2001), analyse bien comment ces livres, ainsi que les gravures sur
les thèmes du voyage et du fantastique, ont été
une source d’inspiration pour Chris Marker, à la fois dans
ses œuvres et dans la vie de ce grand voyageur.
Parmi les livres de Jules Verne, il en est un qui aborde le thème
du cinéma quelques années avant la première projection
des Frères Lumière en 1895. Dans Le Château
des Carpathes, roman très populaire lors de son édition
en 1892 et écrit alors qu’on faisait beaucoup de recherches
sur la reproduction des images et des sons, Jules Verne raconte l’histoire
du jeune Franz de Telek et de Rodolphe de Gortz qui avaient tous deux
été amoureux de la cantatrice Stillia avant qu’elle
ne meurt. Dans son château des Carpathes, avec l’aide du
savant Orfanik, Gortz a créé un système de projection
de photogrammes sur un miroir, qu’il accompagne du son d’appareils
phonographiques avec lesquelles il avait enregistré la cantatrice
de son vivant. En haut de l’une des tours de son château,
Gortz recréée ainsi l’image mobile et sonore de
la cantatrice au sommet de son art, effrayant accessoirement tous les
paysans de la vallée avec ce premier fantôme de l’histoire
du cinéma.
Il
est intéressant de constater comment, dès ses origines,
le cinéma a été vu comme un moyen de créer
une nouvelle espèce de fantômes, de conserver vivante l’image
des choses du passé, de créer une image vivante des choses
vouées à disparaître. Le Château des Carpathes
de Jules Verne, ou, plus sérieusement, Le Cinéma ou
l’homme imaginaire (1956) d’Edgar Morin sont des œuvres
intéressantes qui soulignent la récurrence de ce thème
dans l’histoire du cinéma, dès ses origines. «
Le cinéma est créateur d’une vie surréelle
», disait Apollinaire en 1909.
Au début du film, sur la jetée d’Orly, un enfant
est marqué à la fois par l’image d’un visage
de femme et, conjointement, par la mort d’un homme qui s’écroule
dans la foule.
Ce monde de l’enfance va exploser quand l’enfant passe à
l’âge adulte. Paris, la ville tant aimée, la ville
sur laquelle Chris Marker écrivait dans les notes préparatoires
du Joli Mai "Paris est un objet de conte aussi éculé
et fabuleux que le soulier de Cendrillon. N’importe qui peut se
targuer de l’avoir connu, et personne de l’avoir chaussé
», disparaît au cours d’une Troisième Guerre
mondiale. Dans sa folie, l’homme utilise l’arme atomique
et fait disparaître la race humaine de la surface de la Terre".
Comme des rats, quelques survivants se sont réfugiés dans
les souterrains de Chaillot. Réduits à survivre dans les
pires conditions, les hommes ont malgré tout mis en place un
système d’oppression où les dérisoires vainqueurs
utilisent les vaincus dans de curieuses expériences.
Les
présidents enterrés dans les caves à la fin de
La Veuve de Chaillot (1945) de Jean Giraudoux, écrivain
favori de Chris Marker, ont la vie dure.
Le héros de ce photo-roman, va subir lui-même ces expériences,
dont tous les autres cobayes sont revenus fous, quant ils n’en
sont pas morts. Le prétexte de ces expériences est de
faire franchir un espace-temps à un cobaye, l’envoyer vers
le futur, afin qu’il prenne contact avec des humains du temps
à venir qui, l’espère-t-on, lui confieront une source
d’énergie suffisamment puissante pour permettre à
la race humaine de survivre et remonter à la surface de la Terre.
La force du souvenir de cette image d’enfance permettra à
l’homme de trouver le chemin du passé. Ses tortionnaires
utiliseront cette expérience pour lui faire franchir un nouvel
espace-temps, vers le futur cette fois, dont il rapportera l’énergie
nécessaire à la survie de la race humaine.
Le photo-roman La Jetée débute sur un
un carton noir avec, en blanc, les mots « Ceci est l’image
d’un homme marqué par une image d’enfance ».
Chris Marker expliquera plus tard comment un gros plan de Simone Genevois,
dans le film La Merveilleuse vie de Jeanne d’Arc
(1928) de Marc de Gastyne l’aura, enfant, marqué à
vie : « C’est cette image qui apprit à un enfant
de sept ans comment un visage emplissant l’écran était
d’un coup la chose la plus précieuse au monde, quelque
chose qui revenait sans cesse, qui se mêlait à tous les
instants de la vie, dont se dire le nom et se décrire les traits
devenait la plus nécessaire et délicieuse occupation –
en un mot, ce que c’était que l’amour. Le déchiffrement
de ces symptômes bizarres vint plus tard, en même temps
que la découverte du cinéma, si bien que pour cet enfant
devenu grand, le cinéma et la femme sont restés deux notions
absolument inséparables » C.M., 1
Les films de Chris Marker sont généralement l’objet
d’une réflexion sur l’image filmée et archivée.
Dans La Jetée, le thème du cinéma
est central, mais abordé seulement au second degré. Nous
avons vu comment, par cette citation au sujet du plan sur Simone Genevois,
Chris Marker se présentait lui-même comme un homme «
marqué par une image d’enfance. »
Marker commente très rarement et toujours succinctement ses films.
Quand on lui demande des précisions sur ses œuvres, il aime
employer l’expression « Never explain, never complain
». Mais, cet homme prisonnier, portant un vieux treillis
et un « collier de soldat », on peut voir en lui ce que
Marker devait être à l’issue de la guerre qu’il
avait probablement traversé avec souffrance, lui qui, dans un
film plus récent, Level Five (1997), commente
ainsi les images d’Okinawa : « Mais il y manque ce
qui manque à tous les livres, à tous les films : l’odeur
du champ de bataille. Tant qu’il n’y aura pas de cinéma
olfactif comme il y a un cinéma parlant, il n’y aura pas
de films de guerre, ce qui est d’ailleurs prudent parce qu’à
ce moment là, je vous jure bien qu’il n’y aura plus
de spectateurs. » Dans un recueil de photos consécutif
à une exposition et publié en 2007, Staring Back,
Chris Marker a publié une des rares photos de lui, volontairement
floutée, où il apparaît arrêté et encadré
de trois policiers lors des manifestations de Washington en 1967. Son
allure fait curieusement penser à celle du héros de La
Jetée.
Plutôt
que des acteurs professionnels, Chris Marker a utilisé des amis
pour faire ce film, sans toutefois distribuer les rôles au hasard.
Davos Hanich, dans le rôle de l’homme marqué, est
un artiste, ancien élève et assistant de Fernand Léger
(ses œuvres sont rares, vous pouvez aller voir une fontaine qu’il
a réalisé, Square Marcel Mouloudji, Paris XIXe). Nous
verrons plus loin que l’artiste, selon Marker, dispose de dons
particuliers. Hélène Châtelain, dans le rôle
de la femme de l’image d’enfance, est une russophone qui
réalisera plusieurs documentaires sur la Russie et plus particulièrement
sur le Goulag. Il l’a probablement rencontrée par le réseau
Peuple et Culture dont ils étaient membres tous les deux. Le
photographe William Klein, lui aussi ancien élève de Fernand
Léger, fait une apparition dans le film en «homme du
futur », avec son épouse Janine. Chris Marker avait
édité le premier recueil de photographies de William Klein,
New York, au Seuil et le livre avait reçu le prix Nadar
en 1957.
La présence de Jacques Ledoux, dans le rôle de l’homme
qui guide les expériences, a sans doute été choisie
plus malicieusement. Jacques Ledoux, conservateur de la Cinémathèque
Royale de Belgique de 1948 à 1988, est un peu le Henri Langlois
belge. Les souterrains de Paris à l’intérieur desquels
les survivants se sont réfugiés, situés par Chris
Marker dans les galeries souterraines de Chaillot, ont longtemps servi
à Henri Langlois pour stocker les films qu’il récupérait.
Dans Les Statues meurent aussi (1953, réalisé
avec Alain Resnais), Marker expliquait qu’une œuvre, en devenant
œuvre d’art, perdait de son usage à l’égard
des vivants et, en rentrant au musée, gagnait en statut ce qu’elle
perdait en humanité. Ce n’est sans doute pas seulement
par amitié qu’il donne ce rôle au Henri Langlois
belge. Dans La Jetée, Jacques Ledoux est le
seul à sourire, ce qui suffit à le rendre plus sympathique
que les autres gardiens. Il est l’homme qui aime fouiller le cerveau
de l’artiste qui crée un œuvre, car, en artiste, l’
« homme marqué par une image d’enfance »
sera le seul cobaye à avoir la force de se créer un passé
à partir d’une image, d’un souvenir. Analysé,
l’artiste devient mémoire de l’humanité et
perd sa personnalité propre. Un homme comme Jacques Ledoux, finalement
clin d’œil humoristique de ce film tragique, est celui qui
classe et interprète une réalisation, la fait entrer au
musée, figeant ainsi ce qui était d’abord œuvre
humaine, unique et personnelle.
Parmi
les rares commentaires de La Jetée, Chris Marker
a toujours dit que ce film était « un remake de Vertigo
». Ce propos n’a longtemps pas été pris très
au sérieux. Certes, on voit dans La Jetée
un photogramme de la coupe d’un séquoia au Jardin des Plantes
et, sur plusieurs photogrammes, Hélène Châtelain
porte un chignon qui se défait progressivement. Mais le lien
entre les deux films semblait être du registre de l’hommage,
plus que réellement important dans la conception de La
Jetée.
A la manière dont il aime laisser des cailloux sur son chemin,
c’est seulement en 1994, dans le texte A Free Replay
(Notes sur Vertigo) publié dans Positif, que Chris Marker
donnera de façon détaillée son interprétation,
originale et cependant logique, du film d’Alfred Hitchcock. Arnaud
Lambert, dans son livre Also Known as Chris Marker publié
en 2008, saura l’utiliser pour faire le lien avec La Jetée.
Dans A Free Replay (Notes sur Vertigo), Chris Marker
écrit ainsi: « Scottie intégrera la folie
du temps que lui transfuse Elster à travers Madeleine / Judy
mais… l’honnête Scottie transposera le vertige au
sommet de l’utopie humaine : vaincre le temps là où
ses blessures sont les plus irréparables, faire revivre un amour
mort. Et toute la seconde partie, la traversée du miroir, n’est
que cela, la tentative démente, maniaque, effrayante de nier
le temps, de recomposer au travers de signes dérisoires mais
nécessaires (comme les signes d’un rite : les vêtements,
le maquillage, la coiffure) la femme dont, au fond de lui, il refuse
d’accepter la perte » C.M. (4)
Dans
Vertigo lu par Chris Marker, Scottie sombre dans la folie
à la mort de Madeleine et recrée l’objet de son
amour dans un long rêve qui, à défaut de le plonger
définitivement dans le passé, lui permettra de trouver
le repos. Le héros de La Jetée, lui,
utilise une image du passé, et non un amour disparu, pour créer
un temps qui lui permet d’échapper aux tortionnaires du
présent, et retrouver, en rêve, le bonheur. La longue séquence,
au regard de la durée totale du film, durant laquelle l’
« homme marqué par une image d’enfance »,
retrouve la femme de La Jetée, n’est pas
un hommage à la nostalgie, mais à la création :
« Elle l’accueille sans étonnement. Ils sont
sans souvenirs, sans projets. Leur temps se construit simplement, autour
d’eux, avec pour seuls repères le goût du moment
qu’ils vivent, et les signes sur les murs. » C.M.
(5)

Au
milieu de Vertigo,
Scottie corrige le chignon de Judy afin de le rendre semblable à
celui de Madeleine et, par ce geste, s’enferme obstinément
dans sa folie. Dans La Jetée, quand, au trentième
jour d’expérience, l’homme qui voyage dans le temps
parvient à parler avec la femme qu’il recherche, celle-ci
porte un chignon. Ils se promènent dans les jardins du Luxembourg,
puis du Jardin des Plantes, et lorsqu’ils s’arrêtent
devant la coupe de séquoia, hommage à Hitchcock, la femme
joue avec son chignon qui est presque dénoué. A la fin
de cette promenade, lorsqu’elle dort au soleil et se réveille
ensuite, ses cheveux sont libres. La Jetée n’est
pas un rêve d’enfermement, une spirale fermée, mais
un rêve apaisant, qui libère.
Cette longue séquence de bonheur créé par un homme
pendant qu’on le torture, culminera en deux moments du film. Lors
de cette séquence filmée durant laquelle Hélène
Châtelain, endormie, entrouvre les yeux devant l’homme qui
a su l’inventer, la créer ou la retrouver, tout d’abord.
Puis, lors de cette visite à deux d’un Musée qui
n’est pas un Musée d’œuvres créées
de la main de l’homme, mais un Musée « plein
de bêtes éternelles. » Par quelques photos prises
à l’étage des baleines et des mammouths, Chris Marker
nous plonge dans nos rêves d’enfants, visiteurs du Muséum
d’Histoire Naturelle du Jardin des Plantes. Parmi ces squelettes
fantastiques en plein Paris, l’ « homme marqué
par une image d’enfance » trouve le bonheur et la sérénité.
Ce moment de libération se terminera brutalement. Le héros
de La Jetée a franchi l’espace-temps vers
le passé à plusieurs reprises, et ses tortionnaires décident
de l’envoyer vers le futur. Assez facilement cette fois, il rentrera
en contact avec les hommes du futur afin de rapporter la source d’énergie
tant espérée. Le créateur ou l’artiste, pour
Chris Marker, dispose de la capacité à recréer
le passé, ce qui lui donne aussi un lien privilégié
avec le futur. Le travail sur la mémoire, comme l’anticipation,
passent par l’acte créatif. Le héros de La
Jetée, une fois son exploit effectué sous la
contrainte, n’obtiendra pas de reconnaissance pour avoir su rapporter
une source d’énergie aux hommes enfouis sous terre, et
son sort sera scellé. Il devra quitter le monde présent.
On lui offrira l’opportunité de partir dans le futur, mais
: « Il n’attendait plus que d’être liquidé,
avec quelque part en lui le souvenir d’un temps deux fois vécu.
» A cette proposition, il préfèrera «
qu’on lui rende le monde de son enfance, et cette femme qui
l’attendait peut-être. » Le héros sera
renvoyé sur la jetée d’Orly, entre l’enfant
qu’il était et l’image de la femme « au bout
de la jetée ». Il sera l’homme mort dans la foule
parce qu’ « on ne s’évadait pas du Temps
et que cet instant qu’il lui avait été donné
de voir enfant, et qui n’avait pas cessé de l’obséder,
c’était celui de sa propre mort. » C.M. (5)
L’originalité
de La Jetée dans l’œuvre de Marker
est moins la réflexion sur l’image et la mémoire,
qui revient constamment dans ses films, mais le fait qu’il s’agisse
d’une œuvre de fiction très personnelle. On a souvent
dit que Chris Marker avait voulu réaliser un film sur la torture
en Algérie. Le sujet de la guerre d’Algérie est
abordé dans Le Joli Mai, mais dans La
Jetée, le thème est plus général
et les tortionnaires chuchotent en allemand. J’imagine mal l’homme
qui est si rapidement passé de la Résistance à
Peuple et Culture, qui était présent en Allemagne dès
la fin du conflit armé, alors que les ruines étaient encore
fumantes, comme celle du Paris de La Jetée,
stigmatisant un peuple en faisant de sa langue celle de « la torture
» en général. Chris Marker, polyglotte et internationaliste,
se considère, ainsi qu’il l’indique dans certains
de ses écrits, comme aussi français que russe, allemand,
brésilien ou japonais.
Une œuvre comme La Jetée ouvre un grand
nombre de perspectives à l’imagination. J’aime penser
que l’image d’enfance, ce plan de Simone Genevois, était
une image de paix pour un jeune résistant d’une vingtaine
d’années durant l’Occupation, et La Jetée,
le rêve d’un futur créateur qui imaginait avoir peut-être
un jour à se raccrocher à une image de cinéma comme
à un rêve d’enfance.
1 Citation de Immemory, CD Rom réalisé par Chris
Marker en 1997
2 Chris Marker, Livret du DVD La Jetée – Sans Soleil,
2003
3 Chris Marker cité par Jean Douchet dans Nouvelle Vague,
Cinémathèque Française/Hazan, 1998
4 Chris Marker, “A free replay (notes sur Vertigo)”, Positif
No 400, Juin 1994.
5 Chris Marker, texte du film La Jetée, livret
du DVD
6 Un Peuple Une Culture, Manifeste de Peuple et Culture, 1945
Sans Soleil
Sans Soleil est peut-être le chef-d’œuvre
de Chris Marker. Ce dernier a passé sa vie à voyager sur
tous les continents et avait déjà réalisé
plusieurs documentaires sur le thème du déplacement. L’un
des plus connus réalisé avant Sans Soleil
était Si j’avais quatre dromadaires (1966),
dont le titre est tiré d’un extrait d’Apollinaire
dans Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée (1911)
:
« Avec ses quatre dromadaires
Don Pedro d’Alfaroubeira
Courut le monde et l’admira.
Il fit ce que je voudrais faire
Si j’avais quatre dromadaires. »
L’infant Pedro d’Alfaroubeira fut régent du Portugal
durant la première moitié du XVe siècle et la légende,
encore vivace au Portugal, dit qu’il aurait parcouru pendant dix
ans les sept parties du monde connu alors, avec douze compagnons et
quatre dromadaires. Sans dromadaires, Chris Marker est cependant parvenu
à beaucoup voyager durant les deux décennies qui précèdent
Sans Soleil, sorti en 1982. Entre Si j’avais
quatre dromadaires et Sans Soleil, films où
le thème du voyage est central, plusieurs années se sont
passées, les années qui ont conduit Chris Marker à
faire un constat sur la société de lutte dans Le
Fond de l’air est Rouge en 1977.
Le voyage, la digression, le clin d’œil et le texte littéraire
sont les inspirations majeures de Sans Soleil, documentaire
particulièrement original dans sa forme et dans son ton. Il est
très délicat de tenter de résumer un film qui saute
régulièrement du coq à l’âne, entame
des pistes d’une intense profondeur pour les abandonner au profit
d’un chemin de traverse fantaisiste.
Plutôt
que de le résumer, je vais essayer d’en décrire
les dix premières minutes. La richesse des thèmes et des
paysages abordés durant ces dix minutes devraient donner, mieux
qu’une tentative de synopsis, une idée de ce film de deux
heures.
Le premier plan du film est une citation en blanc sur fond noir.
Dans la version anglaise :
“ Because I know that time is always time,
And place is always and only place ”
T.S. Eliot, Ash-Wednesday
Dans la version française:
“ L’éloignement des pays répare en quelque
sorte la trop grande proximité des temps ”
Racine, Seconde Préface à Bajazet.
Nous
reviendrons plus loin sur cette citation. Elle est suivie du plan bien
connu des trois enfants sur une route d’Islande dont Marker dit
qu’elle est une parfaite image du bonheur mais qu’il n’a
jamais su avec quoi la monter. Il passe ensuite au plan rapide d’un
avion de chasse américain qui rentre sous le pont d’un
porte-avion pendant la guerre du Vietnam, contre-champ inverse d’un
plan du Fond de l’air est Rouge où un
avion sortait justement du pont. Nous avons changé d’époque.
Il revient sur l’image des enfants, qu’il fait suivre d’un
plan noir. « Il faudra que je la mette un jour toute seule
au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on
n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le
noir » indique la lectrice en voix-off. Le noir est suivi
d’un court générique qui donne le titre du film
en russe, en anglais puis en français.
Le
générique passé, nous sommes, au bout d’une
minute de film, sur un ferry qui revient de l’île d’Hokkaido,
au nord de l’archipel du Japon. Les passagers attendent l’arrivée,
fument, dorment, jouent. Sandor Krasna, dans les lettres lues, parle
des « instants suspendus », comme pendant une
guerre avec ses moments d’attentes. « Il aimait la fragilité
de ces instants suspendus, ces souvenirs qui n’avaient servi à
rien qu’à laisser, justement, des souvenirs »
commente la lectrice. « A l’aube, nous serons à
Tokyo. » A 2’20, nous quittons le ferry pour un long
plan fixe sur Tokyo et un train qui rentre en ville.
A 2’49, nous quittons Tokyo. « Il m’écrivait
d’Afrique. » Le plan d’un émeu dans
la savane est suivi d’un plan sur un émeu au bord d’une
rivière en automne tandis que la voix-off fait le lien entre
les deux images : « A propos, saviez-vous qu’il y
avait des émeus en Ile-de-France ? »
A 3’00 de film, retour en Afrique, dans les îles Bijagos,
avec un gros plan sur un visage de femme. Contre-champ, dans la banlieue
de Tokyo, avec un temple consacré aux chats. Un couple dépose
une offrande : « Ainsi leur chatte Tora serait protégée.
Non, elle n’était pas morte, seulement enfuie, mais au
jour de sa mort, personne ne saurait comment prier pour elle, comment
intercéder pour que la Mort l’appelle par son vrai nom.
» C’est la première longue séquence
du film.
Elle est suivie, à 4’20, d’un plan sur le Mont Fuji,
puis d’un contre-champ sur une plage qui s’égare
en panoramique, puis en travelling sur la mer. « J’aurai
passé ma vie à m’interroger sur la fonction du souvenir,
qui n’est pas le contraire de l’oubli, plutôt son
envers. On ne se souvient pas, on récrit la mémoire, comme
on récrit l’histoire. »
Le travelling sur la mer est suivi d’une femme de dos, sur un
bateau en Afrique, puis en contre-champ, d’un homme de dos, assis
par terre dans une rue de Tokyo. Le caméraman nous présente
les « recalés » du système japonais, clochards
et autres immigrés.
A 5’34, dans un cimetière japonais, on répand du
saké sur les tombes des morts et à 6’11, nous sommes
sur « la jetée d’embarquement sur l’île
de Fogo, au Cap-Vert. » Réflexion sur le regard-caméra
: « Franchement, a-t-on jamais rien inventé de plus
bête que de dire aux gens, comme on l’enseigne dans les
écoles de cinéma, de ne pas regarder la caméra
? »
A
7’20, sur un plan de bêtes mortes de soif dans le Sahel,
la narratrice annonce un des sujets principaux du film : «
C’est l’état de survie que les pays riches ont oublié,
à une seule exception – vous aviez deviné, le Japon…
Mon perpétuel va-et-vient n’est pas une recherche des contrastes,
c’est un voyage aux deux pôles de la survie. »
A 7’41, une longue séquence sur un carnaval à Bissau
est suivi, à 8’54, d’un plan spatial d’un satellite
rentrant dans l’atmosphère, puis de celui d’un missile
Polaris tiré d’un sous-marin américain, perçant
la surface de la mer et s’élançant vers le ciel.
A 9’08, sur des images d’avions américains dans le
ciel, la narratrice effectue une dérive poétique sur Sei
Shônagon, dame d’honneur de la princesse Sadako au début
du XIe siècle : « Shônagon avait la manie des
listes : liste des "choses élégantes", liste
des "choses désolantes" ou encore des "choses
qu’il ne vaut pas la peine de faire… " »
On quitte les avions américains d’un « Je salue
le miracle économique, mais ce que j’ai envie de vous montrer,
ce sont les fêtes de quartier. » Au bout des dix
premières minutes, nous assistons à une longue séquence
sur des danses traditionnelles, dans une rue au Japon, avec de très
beaux visages de femmes en contre-plongée et des zooms sur les
talons des danseuses, qui rappellent le pré-générique
des Cinq femmes autour d’Utamaro (1946) de Kenji
Mizoguchi.

Les dix premières minutes du film donnent une idée du
sujet qui n’est volontairement pas résumable. Tout le film
se déroule entre petites histoires, courtes méditations,
images d’Afrique et du Japon entrecoupées de plans filmés
en Islande, intuitions poétiques… Là où La
Jetée jouait sur des images fixes et un temps très
court, où Le Fond de l’air est Rouge racontait
quinze années de lutte politique en quatre heures de film, Sans
Soleil est une poésie en son et image où l’accumulation,
la coupure et la référence rythment doucement les lettres
de Sandor Krasna, ce mystérieux caméraman free-lance imaginé
par Chris Marker pour ce film.
Très rapidement cependant, quelques thèmes se dégagent,
qui reviendront régulièrement au cours du film et permettent
d’en dresser la colonne vertébrale. Les « deux pôles
de la survie » tout d’abord, sont dans Sans Soleil,
la Guinée et les îles du Cap-Vert, d’une part, le
Japon, d’autre part. L’image ensuite, est un thème
majeur du film. L’image ou plutôt la réflexion sur
le souvenir que nous avons d’une image, la réalité
de cette image et ce qui est caché derrière l’image,
c’est-à-dire l’histoire, que celle-ci soit individuelle
et mélancolique ou globale et tragique. Dans sa dernière
partie, Sans Soleil est une longue promenade dans ce
que Marker, reprenant l’idée de son ami Andreï Tarkovski
dans Stalker,
appelle la Zone. La Zone de Chris Marker est un espace de création
d’images de synthèse, un procédé, à
l’époque, encore dans ses balbutiements. Un troisième
thème, enfin, revient beaucoup plus fréquemment que dans
ses autres films, même s’il y est toujours présent,
c’est celui des chats. Les chats sont un thème central
de Sans Soleil, un thème sérieusement
traité.
Le déplacement entre les deux pôles de la survie est évoqué
dès la première image du film, avec la citation de Racine,
“L’éloignement des pays répare en quelque
sorte la trop grande proximité des temps”. Isolée
de son contexte, cette citation est peu compréhensible. Racine
se réfère en fait au respect de la règle de la
tragédie à son époque, qui voulait qu’on
évite les sujets trop proches dans le temps. Le thème
de la pièce Bajazet est, en effet, relativement contemporain
de Racine. Mais il se justifiait dans sa préface en indiquant
que, la pièce se passant en Turquie, l’éloignement
entre la Turquie et la France compensait le fait que la pièce
soit relativement contemporaine. Il s’agissait pour lui d’une
compensation par rapport au respect qu’on devait aux règles
de la tragédie. Dans Sans Soleil, Chris Marker
dresse un état du monde et estime qu’en basant son film
sur des pays lointains, il atténue les erreurs d’appréciation
qui pourraient venir de l’étude d’un sujet trop proche
géographiquement et culturellement. A l’opposé de
l’idée qui veut qu’on ne
comprenne
bien que ce qu’on connaît bien, il estime que plus les pays
et les cultures qu’il observe sont éloignés de lui
et de nous, meilleure en sera la justesse d’observation et la
portée de l’analyse. Là où un spécialiste
risque de se perdre dans le détail et de ne jamais atteindre
une vue universelle, l’étranger, le voyageur qui, contrairement
au touriste, n’arrive pas avec des idées préconçues
mais avec un regard neuf, peut avoir une réflexion d’ordre
universel.
Ainsi, sur les images d’un chef japonais, la narratrice lit :
« Il me disait qu’à bien observer les gestes
de M. Yamada et sa façon de mélanger les ingrédients,
on pouvait méditer utilement sur des notions fondamentales, communes
à la peinture, à la philosophie et aux arts martiaux.
Il prétendait que M. Yamada détenait, et de façon
d’autant plus admirable que son exercice en était humble,
l’essence du style – et que par conséquent, c’était
à lui de mettre sur cette première journée de Tokyo,
avec son pinceau invisible, le mot FIN. »

C’est après cette séquence qu’il aborde vraiment
le sujet de la survie au Japon. Il parle de la violence et de la pornographie
qui envahissent la télévision japonaise quand la nuit
tombe. Mais il remarque aussi la beauté qui peut curieusement
en surgir : « On reste quelquefois sonné par tant
de cruauté, on en cherche la source dans une longue intimité
des peuples d’Asie avec la souffrance, qui exige que même
la douleur soit ornée. Et puis vient la récompense : sur
la déconfiture des monstres, l’assomption de Natsume Masako.
»
Il y voit l’un des moyens par lesquels les Japonais supportent
une vie sociale extrêmement dure, sur une terre volcanique :
« La poésie naît de l’insécurité
: Juifs errants, Japonais tremblants. A vivre sur un tapis toujours
prêt d’être tiré sous leurs pieds par une nature
farceuse, ils ont pris l’habitude d’évoluer dans
un monde d’apparences fragiles, fugaces, révocables, des
trains qui volent de planète en planète, des samouraïs
qui se battent dans un passé immuable : cela s’appelle
l’impermanence des choses. » Quand on voit l’évolution
sociale du monde occidental et la montée des violences qui en
est le pendant, on peut se dire qu’en observant ainsi le Japon
en 1982, Chris Marker avait effectivement bien vu l’universalité
du thème de la survie dans un monde moderne.
C’est sur le marché de Bissau que Chris Marker entame vraiment
sa réflexion sur l’image et le souvenir, par le fameux
regard caméra d’une jeune femme : « C’est
sur les marchés de Bissau et du Cap-Vert que j’ai retrouvé
l’égalité du regard, et cette suite de figures si
proches du rituel de séduction : je la vois – elle m’a
vu – elle sait que je la vois – elle m’offre son regard,
mais juste à l’angle où il est encore possible de
faire comme s’il ne s’adressait pas à moi –
et pour finir, le vrai regard, tout droit, qui a duré 1/25 de
seconde, le temps d’une image. » Il nous conte ici
la conquête d’une image qui a de la valeur. En Afrique,
le photographe ou le caméraman est vu comme un intrus qui doit
mériter les images qu’il souhaite prendre par sa gentillesse
et la démonstration de son intérêt réel pour
les personnes qu’il photographie ou filme. Quelqu’un qui
ne prépare pas le terrain en se présentant avec courtoisie,
rencontre très vite une certaine hostilité. Il faut, effectivement,
savoir jouer un certain rituel de séduction.
Une image ainsi conquise, une image « du bonheur », devient
souvenir et constitue une petite partie de ce qui fait la mémoire
d’un homme. Comme les images se mêlent et finissent par
constituer la mémoire d’un être humain, les images
qui affluent de plus en plus nombreuses constituent la mémoire
de notre humanité. Mais une image peut être trompeuse en
tant que telle, ainsi que Chris Marker l’avait indiqué
dans Le Fond de l’air est Rouge : «
On ne sait jamais ce qu’il y a derrière une image. »
Il en refait la démonstration dans Sans Soleil
à partir d’images d’archives de la guerre d’indépendance
de la Guinée Bissau.

Dans la dernière demi-heure du film, Chris Marker fait alterner
images d’archives et images de synthèse. Ce long déplacement
dans ce qu’il appelle la Zone, constitue le dernier chapitre du
film et finit par prendre l’importance d’un film dans le
film. Il n’a d’ailleurs pas été découpé
dans le chapitrage du DVD et constitue une unique séquence, bien
qu’elle soit beaucoup plus longue que les autres.

Il nous y présente une cérémonie japonaise appelée
le Dondo-Yaki, au cours de laquelle on brûle les objets qui n’ont
plus d’importance. « Une bénédiction
shinto sur ces débris qui ont droit à l’immortalité,
comme les poupées d’Ueno. Le dernier état, avant
leur disparition, de la poignance des choses… Il faut que l’abandon
soit une fête, que le déchirement soit une fête,
que l’adieu à tout ce que l’on a perdu, cassé,
usé, s’ennoblisse d’une cérémonie.
» Les images, dont il a montré qu’on pouvait
les voir comme la mémoire d’un homme ou de l’humanité,
deviennent tellement nombreuses qu’on peut envisager de les trier
et d’organiser un Dondo-Yaki de celles qui seront oubliées.
La Zone de Sans Soleil, c’est un peu cela : l’organisation
d’images qui seront conservées et un hommage à celles
qui seront brûlées et oubliées.
Il revient justement sur l’image des trois enfants islandais,
l’image du bonheur. Il donne l’intégralité
du plan et le commentaire précise que Chris Marker / Sandor Krasna
a pris ces images lors d’un voyage dans la ville de Heimaey en
1965. Le montage fait suivre ce plan de séquences filmées
par Haroun Tazieff en 1968, lorsqu’il se rendit à Heimaey
pour filmer une éruption volcanique qui réduisit la ville
en cendres. « Haroun Tazieff m’a envoyé ce
qu’il venait de tourner au même endroit, il ne me manquait
que le nom pour apprendre que la nature fait ses propres Dondo-Yaki.
Le volcan de l’île s’était réveillé.
J’ai regardé ces images, et c’était comme
si toute l’année 65 venait de se recouvrir de cendres.
»
La poésie du film devient alors son explication rationnelle.
Le pouvoir de prendre et de conserver des images, le pouvoir du cinéma,
donne à l’être humain l’illusion de l’immortalité.
Mais, de même qu’un film peut être perdu, l’humanité
peut se perdre et disparaître. Il suffit d’un Dondo-Yaki
produit par la nature, dont nous aurions la responsabilité sans
en avoir le contrôle. Les médias modernes ont toujours
prodigieusement intéressé Chris Marker. Avec les images
de synthèse, les déplacements immédiats effectués
par la grâce du montage, les communications entre les cultures,
Chris Marker, dans Sans Soleil, invente en 1982 une
Zone qui ressemble à l’internet d’aujourd’hui
: un moyen immatériel de conserver et d’organiser les images,
de donner une immortalité certaine à nos souvenirs.
Mais cette immortalité demande notre modestie : «
Je mesurais l’insupportable vanité de l’Occident
qui n’a pas cessé de privilégier l’être
sur le non-être, le dit sur le non-dit… Je descendais dans
la cave où mon copain le maniaque s’active devant ses graffitis
électroniques. Au fond, son langage me touche parce qu’il
s’adresse à cette part de nous qui s’obstine à
dessiner des profils sur les murs des prisons. Une craie à suivre
les contours de ce qui n’est pas, ou plus, ou pas encore. Une
écriture dont chacun se servira pour composer sa propre liste
des choses qui font battre le cœur, pour l’offrir ou pour
l’effacer. A ce moment là la poésie sera faite par
tous, et il y aura des émeus dans la Zone. »

Avant de terminer, il faut rendre hommage aux chats, les fameux chats
de Sans Soleil.
Les Maneki-nekos sont les petites statuettes de chats avec une patte
levée que le film a rendues célèbres, et que vous
pouvez apercevoir dans les vitrines de nombreux commerces asiatiques.
Un Maneki-neko à la patte gauche levée apporte la prospérité,
un Maneki-neko à la patte droite levée apporte de nombreux
clients. A moins que ce soit l’inverse. De toute façon,
comme les commerçants le font eux-mêmes, il est préférable
de placer les deux dans sa vitrine. Deux Maneki-nekos, la patte levée,
qui oublient un instant la prospérité et les clients,
c’est déjà le début d’une manif.
Monteur
virtuose, Chris Marker utilise souvent des sujets comme celui des chats
pour raccorder des images qui, à priori devraient faire partie
de la liste de Sei Shônagon des « choses qui ne s’accordent
pas », et qui, finalement, ne font surtout jamais partie
de la liste des « choses qui n’offrent rien d’extraordinaire
au regard, et qui prennent une importance exagérée quand
on écrit leur nom en caractères chinois. »
Considéré comme un animal peu chaleureux mais fortement
indépendant en Occident, le chat, en Extrême-Orient, est
le seul animal qui se soit permis d’arriver en retard lors de
la mort du Bouddha. Indépendant certes, mais, surtout, ne respectant
pas la hiérarchie et la tradition, le chat est un animal dont
la force est un mystère.
Une force qui est plus morale que matérielle. Chris Marker a
peu écrit et l’édition de ses films en DVD lui permet
d’écrire quelques textes, d’autant plus appréciables
qu’ils sont rares. Ainsi, dans le livret du DVD de La
Jetée / Sans Soleil :
« La pauvreté des moyens, qui est (au moins dans
mon cas) plus souvent question de circonstances que de choix, ne m’a
jamais paru devoir fonder une esthétique, et les histoires de
Dogme me sortent par les yeux. C’est plutôt à titre
d’encouragement pour jeunes cinéastes démunis que
je mentionne ces quelques détails techniques : le matériel
de La Jetée a été créé
avec un appareil photo Pentax 24x36, et le seul passage tourné
« cinéma », celui qui aboutit au battement d’yeux,
avec une caméra 35mm Arriflex empruntée pour une heure.
Sans Soleil a été tourné intégralement
avec une caméra Beaulieu 16mm, muette (il n’y a pas un
plan synchrone dans tout le film) avec bobines de 30m – 2’44
d’autonomie ! – et un petit magnétophone à
cassettes – même pas un walkman, qui n’existait pas
encore… Le seul élément sophistiqué –
pour l’époque – était le synthétiseur
d’images Spectre, également emprunté pour quelques
jours. Ceci pour dire que les outils de base pour ces deux films étaient
littéralement à la portée de n’importe qui.
Je n’en tire pas une sotte gloriole, seulement la conviction qu’aujourd’hui,
avec en plus l’ordinateur et les petites caméras DV, hommage
involontaire à Dziga Vertov, un cinéaste débutant
n’a aucune raison de suspendre son destin à l’imprévisibilité
des producteurs ou l’arthritisme des télévisions,
et qu’en suivant ses idées, ou ses passions, il verra peut-être
un jour ses bricolages élevés au rang de DVD par des gens
sérieux. »
Les chats sont tous un peu à part. Non pas comme une race animale
en voie de disparition, car les chats n’ont pas le souci de leur
propre survie. Ils sont simplement à part du monde, juste un
peu au dessus, se déplaçant furtivement sur les toits.
La dernière citation est tirée du livret du DVD La
Jetée / Sans Soleil. Toutes les autres
citations proviennent du texte intégral de Sans Soleil,
publié dans la revue Trafic, No 6, Printemps 1993.