Histoires
sans fin
"Quand tu arrives dans un pays, c’est le pays
qui te change, pas toi qui changes le pays". De ce dialogue
pioché dans
Jaguar, l’on pourrait tirer
une devise résumant à merveille le travail de Jean Rouch,
ethnologue humble et cinéaste amoureux d’un continent qu’il
n’aura cessé de sillonner pendant 50 ans - avant de rendre
l’âme en février 2004, vieux lion de 86 ans disparu
dans un accident de voiture sur les routes du Niger.
Le Niger justement. C'est là que commence la grande histoire d'amour
entre Rouch et l'Afrique. 1941. Ingénieur des Ponts et Chaussées,
il y dirige à 24 ans la construction de routes. 6 ans plus tard,
initié aux rudiments de la caméra par Jacques Becker, il
tourne son premier documentaire,
Au pays des mages noirs,
distribué en première partie du
Stromboli
de Roberto Rossellini. Puis c'est
Les maîtres fous
en 1954, premier avatar d'un nouveau cinéma ethnographique dont
Rouch devient le symbole et le porte-étendard pour les spectateurs
du monde entier. Et ceux de la Nouvelle Vague en particulier, nous y reviendrons…
Influencé par les théories et les films de Dziga Vertov
(
L'Homme à la Caméra) et Robert Flaherty
(le mythique
Nanouk l'Esquimau), Rouch applique à
ses films cette belle idée: le cinéma-stylo, un art sans
contraintes, ni script ou scénario. Un cinéma où,
comme l'explique Bernard Surugue dans les bonus du DVD, l'on se retrouve
avec les "acteurs" au petit déjeuner pour discuter de
ce qu'on va filmer dans la journée. Ni fiction ni documentaire,
les films de Jean Rouch abolissent toute frontière, entre film
et reportage, mise en scène et prises sur le vif, imagination et
réalité. Rouch est un cinéaste du monde, un contrebandier
qui traverse avec élégance tout ce qui fait obstacle : les
frontières, les limites, le cadre.

A
l'image de cette séquence hilarante de
Jaguar
où nos trois héros se renseignent auprès des douanes
du Gold Coast (ancienne appellation du Ghana) pour connaître les
modalités d'entrée dans le pays. Refoulés par les
autorités, ils passent finalement dans le dos du douanier de garde
:
"Cette police, ce sont vraiment de gros couillons, toujours
ils regardent devant. Alors il suffit de passer derrière".
Rouch ne fait rien d'autre, qui traverse le continent noir et fait fi
des obstacles techniques et culturels pour filmer les peuples qui l'entourent
dans une magnifique confusion entre cinéma et réalité.
De même que les mondes traversés par les héros de
Rouch ne semblent connaître nulle frontière, le cinéma
du griot blanc ne connaît ni limite ni fin (quand vient le dernier
plan de
Moi un noir, on ne nous dit pas adieu, mais
"au
revoir et à bientôt"). Chaque film est une tranche
de vie, qui se répétera certainement le lendemain (les tentatives
quotidiennes et réitérées de Edward G. Robinson pour
trouver du travail dans
Moi un Noir, les battues félines
que Rouch pense voir s'éteindre avec son film
La chasse
au lion à l'arc en 1967 mais qu'il retrouve pourtant avec
allégresse 5 ans plus tard dans
Un lion nommé l'Américain).
Rouch ou le cinéma libre. Libre de jouer sur les codes du reportage
pour mieux les enfoncer en brèche, libre de filmer les hommes comme
bon lui semble : qu'on ne s'y trompe pas, le "ciné-plaisir"
comme Rouch aimait souvent à définir son œuvre, ce
ne sont ni les pages papier glacé de Géo, ni les tristes
diaporamas d'Images du Monde. Mais un art hybride, un travail pointilleux
d'ethnologue traversé par les fulgurances du 7° art, au point
que l'on ne sait parfois si les héros de ses films vivent leur
vie ou jouent à la vivre. C'est là qu'est toute la beauté
et la singularité de l’art rouchien…Même lorsqu'il
s'en tient à la stricte captation du réel, en filmant en
un unique plan-séquence une transe dans
Les Tambours d'avant
/
Tourou et Bitti, Rouch fait œuvre de cinéma
: ici, 10 minutes lui suffisent pour raconter une histoire et la vie d'un
peuple, grâce à de simples mais magnifiques changements d'axes
(
"je me recule pour adopter le point de vue des enfants"
explique-t-il en voix-off). Grâce aussi à son regard porté
vers et par les personnages, qui fait de lui un directeur d'acteurs exceptionnel...
Peuples
Fictions
Le cinéma de cet infatigable curieux étoufferait
s'il restait cantonné à la stricte définition du
documentaire. En Afrique, Rouch a tourné plus de 100 films, où
le réalisateur devient acteur, l’acteur réalisateur,
le sujet objet, l'objet sujet, le muet parlant, le réel fiction…
Son art déborde le cadre du genre et se laisse porter par le
mouvement d'un continent et de ses peuples, balançant constamment
entre invention et réalité. Les deux exemples les plus
symptomatiques de ce déplacement du documentaire vers le cinéma
(et vice versa) sont, sur le DVD, Moi un noir et Jaguar.
Là se joue "ce que Deleuze appelait la fabulation rouchienne,
le raccord incessant du personnage documentaire sur une fiction plus
grande que lui" (1). Ce raccord inédit ne pouvait fonctionner
que si Rouch lui jumelait une forme cinématographique propre,
faite de narration scénarisée (le début de
Petit à Petit, très écrit) et de style
documentaire. Excellent cadreur, monteur génial (l'anecdote rapportée
par Surugue sur le style de Rouch, né des contraintes des petites
caméras à magasins de 20 secondes de film, qui l’obligeaient
à réfléchir au plan suivant, le temps de recharger
la caméra), Rouch explose les carcans et règles de l'époque.
Plus de pied mais une caméra à l'épaule. Du net,
du flou, des (faux) raccords sautés captant toute l'énergie
du sujet. Des regards caméras et un étonnant jeu sur la
voix-off (chez Rouch, l’on parle énormément mais
jamais en interview : on est au cinéma, pas à la télévision)…
Autant de figures de style qui n'appartiennent qu'à lui et constituent
à l’époque une vraie révolution. Godard le
premier le reconnaît : pas de Nouvelle Vague sans Jean Rouch,
dont la liberté de ton et de style a profondément influencé
les jeunes turcs des Cahiers du Cinéma.
La fin de Moi un noir, incroyable travelling en même
temps que fulgurant monologue, ne peut pas ne pas avoir influencé
les Belmondo et Godard d'A bout de souffle. Bluffantes,
ces dix minutes synthétisent en une incroyable séquence
toute l’énergie et l'imagination de Jean Rouch, tant dans
le cadrage que dans le montage visuel et sonore. La caméra improvise
en fonction des gestes et délires de son personnage tandis qu’un
étonnant bruit de chute d’arbre se fait entendre au milieu
des élucubrations d’Edward G. Robinson, tout comme quelques
années plus tôt, des bruits de stade en délire résonnaient
à l'entrée en ville d'un des fiers héros de Jaguar.
Libéré de son strict rôle figuratif, le plan est
un tourbillon dont on imagine sans peine les répercussions sur
le public de l'époque : si Godard, Chabrol et Truffaut sont descendus
filmer dans la rue, loin des studios, c’est aussi et surtout grâce
au Rouch des Veuves de 15 ans et de la Pyramide
Humaine, véritables manifestes de la Nouvelle Vague.
D’autant que les trouvailles de mise en scène de Rouch
ne se départissent jamais de fulgurances esthétiques tout
bonnement stupéfiantes, comme ces scènes nocturnes dont
on se demande encore aujourd’hui la manière dont Rouch
a su en saisir toutes les nuances. Tournés avec une petit caméra
16mm, les plans de boite de nuit de Moi un Noir font
d’ailleurs amèrement regretter cette période de
films pellicule qui savaient rendre mieux que n’importe quelle
caméra vidéo la beauté d’un continent. Equipé
d’une mini caméra numérique, un des fils spirituels
de Rouch, Hubert Sauper (Le Cauchemar de Darwin, précieux
documentaire sur la Tanzanie, actuellement en salles) a aujourd’hui
gagné en commodité ce qu’il a perdu en éclat.
Couleurs profondes, contrastes étonnants, gros plans magnifiés
: les bricolages pellicule de Jean Rouch semblent malheureusement ne
plus avoir d’équivalent aujourd’hui.
A la pointe des méthodes de tournage nomades, Rouch aura été
un infatigable défricheur. Tournés il y a 50 ans, ses
premiers films restent aujourd’hui d’une étonnante
modernité. Outre la fusion fiction/documentaire, qui lui valut
d’ailleurs les récriminations du monde universitaire et
ethnologue, Rouch sut mieux que quiconque à l’époque
lancer de nouvelles pistes dans la narration de cinéma. Primordiale,
la voix-off joue tantôt le rôle de guide, tantôt celui
de contre-point. Le tout avec une invention folle. Dans Tourou
et Bitti, Rouch explique sa méthode de tournage en même
temps que le film se déroule. Dans Jaguar, trois
voix-off se mêlent, se répondent, se perdent et se retrouvent,
se disputent le premier rôle, comme le fera Martin Scorsese 40
ans plus tard dans Casino… Dans Moi un
Noir, un long monologue à l’emporte pièce,
bourré de fantaisie, de sautes d’humeur et de gros mots,
raconte la vie d’un groupe de jeune Nigériens. Le son est
chez Rouch aussi important que l’image. Il est malaxé,
travaillé en plusieurs couches se superposant et se collant à
l’image dans un souci constant de spectacle (on est au cinéma)
et de didactisme.
Brousse
toute puissante
Immense cinéaste, Rouch fut aussi un pédagogue
de premier ordre. Ouvrant les yeux au monde occidental sur un continent
mal connu, il balaya d’un revers de main les clichés colonialistes
de l’époque pour offrir à ses spectateurs un regard
neuf sur l’Afrique Noire et ses traditions. Même vingt ans
plus tard, l’auteur de ces lignes se souvient encore avec émotion
d’un fringant papy venant présenter La Pyramide
Humaine à des gamins de primaire au fin fond des Vosges.
Qui d’autre que lui aurait pu captiver 30 "Gremlins"
de 10 ans avec un documentaire d'une heure trente sur une école
d’Abidjan ? L'érudition douce, l’humanité
et l’humour du cinéaste avaient eu raison de la surexcitation
de la classe, subjuguée par ce qu’elle venait de voir à
l’écran.
Là encore, le travail sur la voix-off est de premier ordre, qui
révèle une vraie science didactique du discours. Face
aux transes choquantes des Maîtres Fous, Rouch
apporte un éclairage savant et pédagogique, replaçant
chaque personnage dans son contexte social et culturel, mettant un nom
sur chaque visage, retrouvant chacun d’entre eux le lendemain
sur son lieu de travail - pour mieux mettre en parallèle les
cérémonies agressives de la veille avec la violence sociétale
des grandes villes africaines. Les quelques intellectuels et artistes
africains (2) qui reprochaient à Rouch de les "filmer
comme on analyserait les insectes" semblaient oublier la voix
de Rouch en contrepoint, souvent vertement anti-colonialiste et qui
témoignait d'un amour sans fin pour l'Afrique, à l'image
de Petit à Petit, désopilant exercice
de style surréaliste, retournant comme un gant les manies anthropologues
et racistes des occidentaux envers le continent noir. Partisan d'une
ethnologie partagée et fraternelle,
Rouch
était curieux de tout, et des avis des spectateurs africains
en premier lieu, dont il écoutait les commentaires après
projection pour remonter les films le lendemain en fonction des remarques
récoltées. Profondément humain, et à l'écoute
des autres, Rouch n'aura cessé de "suspendre des ponts
entre les hommes" comme l'écrivait dans le
Monde Jacques Mandelbaum, en conclusion de son magnifique hommage
au cinéaste. Godard, encore, dans un même élan admiratif,
ne disait-il pas de Rouch qu'il "n'avait pas volé son
titre de carte de visite : chargé de recherche au Musée
de l'Homme. Existe-t-il plus belle définition du cinéaste
?" C'est d'ailleurs ce même amour de la discussion et
de la confrontation d'idées que l'on retrouvera dans les débats
organisés sous son égide durant son mandat de directeur
de la Cinémathèque Française (1987-1991).
Fasciné par les mystères de la brousse africaine, emporté
par la magie des lieux et des sorciers africains, Rouch aura toujours
su s'adapter à un continent qu'il est le seul à avoir
si bien filmé. Aussi magnifique qu'il soit, Hatari
de Hawks est un "film blanc" qui ne suscita jamais d'autres
vocations que d'aller découvrir les rhinocéros de John
Wayne au zoo le plus proche. Rouch, lui, est un artiste noir et blanc,
qui entraîna dans son sillage une génération d'acteurs
et de réalisateurs africains qui à leur tour firent découvrir
leurs pays au monde occidental : Oumarou Ganda, formidable Edward G.
Robinson dans Moi un Noir, tourna ensuite plusieurs
films de premier ordre ; Safi Faye, actrice de Petit à
Petit est encore aujourd'hui une réalisatrice reconnue
et estimée au Sénégal.
Le coffret édité aujourd'hui par les Editions Montparnasse
est la première partie d'une anthologie du cinéaste. L'occasion
est belle de se replonger dans cette œuvre foisonnante et poétique
(est-ce un hasard si Rouch s'est toujours dit très influencé
par les surréalistes ?) à travers 10 de ses plus grands
films, courts ou longs métrages qui comptent parmi les plus célèbres
de son imposante filmographie. Réparties sur 4 DVDs, les œuvres
sont rangées en autant de chapitres pertinents : Ciné-Transe,
Ciné-Conte, Ciné-Plaisir, Ciné-Rencontre. Le conte,
le plaisir, la rencontre : quelles meilleures définitions pour
un cinéma total que le DVD permet de remettre sous les feux de
l'actualité. Disparu il y a un an, le sorcier blanc nous a joué
son dernier tour : il est encore et plus que jamais parmi nous.
1.
Cyril Béghin - Jean Rouch, esprit de cinéma - Cahiers
du Cinéma n° 589, Avril 2004
2. - Jean Rouch :
"Je voudrais que tu me dises pourquoi tu n'aimes pas mes films
purement ethnographiques, ceux dans lesquels on montre par exemple
la vie traditionnelle".
- Sembène Ousmane : "Parce qu'on y montre, on y campe
une réalité mais sans en voir l'évolution. Ce
que je leur reproche, comme je le reproche aux africanistes, c'est
de nous regarder comme des insectes. (…) Les ethnographes ne
recueillent pas que les contes, les légendes des griots. Prenons
par exemple le cas d'un de tes films, Les fils de l'eau.
Je crois que beaucoup de spectateurs européens n'y ont rien
compris parce que ces rites d'initiation, pour eux, n'avaient aucun
sens. Ils trouvaient le film beau, mais n'y apprenaient rien."
Confrontation réalisée par Albert
Cervoni - France Nouvelle – n° 1033, du 4 août 1965