NB : l'auteur de ces lignes s'est basé sur deux des trois
DVD qui composent le coffret Louis Malle en Inde, soit les deux DVD
qui lui ont été confiés : Calcutta
e L'Inde Fantôme Volume I.
Protéiforme, la filmographie de Louis Malle ne se laisse pas
facilement apprivoiser. Impossible de la résumer en une ligne
tant le réalisateur du Souffle au Cœur
a su tout au long de sa carrière prendre d'étonnants virages
à 180°. En 1968, alors qu'il aurait pu surfer sur le succès
de ses dernières grosses productions (Viva Maria
avec Moreau et Bardot, Le Voleur avec Belmondo), Malle
traverse une longue période de doutes, comme il en connaîtra
plusieurs au cours de sa carrière. Et, alors qu'Hollywood commence
à lui faire d'insistants appels du pied, il profite, à
l'étonnement général, d'un séjour en Inde
pour couper les ponts avec le confort offert par ses derniers succès.
Initialement invité quinze jours dans le cadre d'un festival
de cinéma français en Inde, le réalisateur prolonge
son périple de deux mois et filme à corps perdu ce pays
qui l'étonne un peu plus chaque jour. De retour à Paris,
galvanisé et ébranlé par l’expérience,
Malle repart rapidement pour Calcutta, avec le projet un peu fou, et
plutôt flou, de filmer ce pays qui le fascine et lui échappe.
Souhaitant laisser venir l'Inde à soi, Malle s'entoure d'une
équipe réduite - un preneur de son et un cadreur : Etienne
Becker. Réalisateur de courts métrages inspirés
par le cinéma-vérité, le fils de Jacques Becker
ne sera pas sans influence sur le résultat final.

Comme pour nombre d'Européens à l'époque, le voyage
en Inde prend la forme d'un parcours initiatique, chamboulant repères
et certitudes. Notamment sur le plan artistique… « L'Inde
était la parfaite tabula rasa, c'était comme de recommencer
à zéro. J'ai alors décidé de m'immerger
dans l'Inde, l'Inde véritable, pas l'Inde occidentalisée,
de voir ce qui allait se produire et de le faire avec une caméra.
Ça a été comme un lavage de cerveau. A la fin d'un
voyage en Inde, on ne sait même plus si deux et deux font quatre.
» L'Inde fantôme, ou le négatif
parfait du Monde du Silence, ce documentaire célébré
dans le monde entier et qui fit la réputation de Louis Malle.
Là où le film palmé de Malle & Cousteau trahissait
une constante mise en scène du réel, les documentaires
indiens prennent le parti inverse : se promener dans un pays et laisser
venir les choses, sans idées préconçues ou volonté
de formatage de la réalité. Forcément au fait des
théories de Rouch et du cinéma ethnographique de l'époque,
Louis Malle joue de la caméra-stylo pour coller au plus près
du réel.

Filmé à l'épaule, jouant des regards-caméra,
alternant plans séquences et montage haché, L'Inde
fantôme et Calcutta utilisent toute
la grammaire du cinéma documentaire de l'époque, en plein
essor grâce aux caméras de plus en plus légères
et au vent de liberté qui souffle sur le cinéma en 1968.
Fini le réalisateur démiurge modelant son sujet, Malle
joue la carte du vrai : « C'est ce qui m'agace dans beaucoup
de documentaires, où les cinéastes débarquent quelque
part et commencent à dire aux gens : "Ne vous occupez
pas de nous." C'est le mensonge fondamental de la plupart des
documentaires, cette mise en scène naïve, cette déformation
de la vérité. » Rien de tel dans ces deux films
libres et décomplexés, au montage foisonnant et libéré
de bien des contraintes (raccords, axes…). Sur 30 heures de rushes,
Malle tirera plus de 8 heures de film, soit un rapport de 1 à
3 quand il pensait au départ utiliser moins de 10% du matériau
filmé. Plutôt que de couper, jeter, remodeler, Malle monte
des heures et des heures de film en élaguant au minimum, gage
de vérité et de fidélité à ce qu'il
vit et vécut quelques mois plus tôt en Inde.
Des
grands cinéastes français de fiction du siècle
dernier, Malle aura été l'un des rares à se frotter
au documentaire avec une telle ferveur, et un tel talent. Chacune de
ses expériences en la matière relevant d'une réflexion
en aval et d'une certaine innovation, ou du moins d'une volonté
de ne pas jouer la même partition à chaque film. Rien de
commun entre Le Monde du Silence (1957), ultra-scénarisé,
presque jusqu'à la sclérose, et les films indiens réalisés
dix ans plus tard. Plus tard, Malle ira filmer le quotidien des ouvriers
sur les chaînes de montage Citroën dans Humain, trop
humain (1974) ou encore la vie des Parisiens dans l'étonnant
Place de la République (1974), avec à
chaque fois le souci constant de ne pas rester cantonné à
une recette. Toutefois, c'est dans L'Inde fantôme
que Malle poussera le plus loin ses innovations documentaires.
L'Inde… Fascinant pays qui n'aura cessé d'attirer vers
lui nombre de réalisateurs occidentaux. Des cinéastes
aussi divers que Jean Renoir (Le Fleuve), Alain
Corneau
(Nocturne Indien), Fritz Lang (Le Tigre du
Bengale), James Ivory (Shakespeare Wallah,
Le Gourou) ou encore David Lean (La Route des
Indes)… Un casting prestigieux au sein duquel Louis Malle
joue sa propre partition : celle d'un étonnement perpétuel
et d'une approche dénuée de tout cliché ou préjugé
colonialiste. « Constante provocation pour l'esprit et le
cœur », l'Inde semble continuellement se dérober
et échapper au regard pourtant aiguisé de Malle et son
équipe. C'est tout l'intérêt de ces deux documentaires.
Portrait de l'artiste en plein doute, Calcutta et L'Inde
fantôme sont moins des documentaires sur l'Inde que sur
la confusion grandissante du cinéaste, confronté à
un pays qu'il semble ne jamais déchiffrer. Les deux films ont
cela de fascinant qu'ils traduisent sans fard l'étonnement, pour
ne pas dire l'effarement, du réalisateur face au peuple indien.
Plus d'une fois, la voix off de Malle avoue « ne pas comprendre.
» Perplexité habilement traduite au montage, mélange
détonant de voix off à la première personne et
de longs plans, voire de séquences entières, laissés
brut, sans commentaire ni explication. Lâché au cœur
du tumulte, le spectateur participe à cet étrange flottement
entre documentaire et captation hagarde d'une singulière réalité.
Cet angle d'attaque inédit fait à la fois la force et
la (relative) faiblesse de ces 8 heures de film. Se plonger dans cet
imposant diptyque, c'est en effet accepter de ne finalement pas apprendre
grand-chose. D'une grande complexité, la société
indienne échappe constamment à Louis Malle qui nous apprend
finalement plus sur les relations entre l'Occident et l'Inde que sur
l'Inde elle-même. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la première
des sept parties qui composent L'Inde fantôme
s'appelle La Caméra impossible. Documentaire
de l'échec, le monument indien de Louis Malle tient du méta-cinéma.
Il pose la question
de
la représentation
d'un
réel impénétrable et échoue ouvertement
dans ses tentatives d'interprétation. C'est Louis Malle le premier
qui reconnaît cet échec, tant dans la voix off des deux
films que dans ses interviews : « Nous pensions filmer une
réalité, et derrière cette réalité,
il y en avait une autre. La vérité est toujours plus complexe
et plus tortueuse. Je n'ai jamais dit "Voici 8 heures sur
l'Inde, je vais tout vous expliquer." J'ai fait exactement
le contraire. »
Pourtant, le film ne cesse de fasciner. Mélange d'introspection
ébahie et d'ouverture d'esprit, l'approche de Louis Malle passionne.
Parfois catégorique à l'excès, à la limite
du péremptoire, le cinéaste n'évite pas certains
clichés, comme son étonnante charge contre le cinéma
indien. Mais il fait aussi preuve d'une belle acuité quant aux
dégâts de l'impérialisme et du colonialisme anglais,
fustigeant les castes et l'état parfois désastreux d'une
société qu'il filme sans filtre (les lépreux mourrant
à même les trottoirs de Calcutta ne sont ainsi épargnés
à personne). Au point que le film fit scandale lors de sa sortie,
occasionnant des débats violents et autres censures dans les
communautés indiennes du monde entier. Peut-être la classe
dirigeante n'aimait-elle pas trop qu'on lui colle sous le nez l'image
d'un pays s'écroulant sous son propre poids. Elle n'apprécia
en tout cas guère que Louis Malle l'ignore, lui qui mit un point
d’honneur à n'interviewer aucun anglophone : « 99%
des Indiens ne parlent pas anglais, et les 1% qui restent parlent pour
tous les autres. J'ai voulu écouter les autres. »

Fascinante et exigeante, l'escapade indienne de Louis Malle constitue
une expérience limite du documentaire. Plus le cinéaste
filme, plus le mystère s'épaissit. Emporté dans
un flot d'images et de sons, le spectateur entreprend à ses côtés
un voyage étonnant qui, s'il ne lui permettra guère d'appréhender
mieux les mystères du peuple indien, lui ouvrira les yeux sur
une facette méconnue et plus qu'attachante de la carrière
d'un cinéaste ouvert au monde. A découvrir.
(1) Toutes les citations de cette chronique sont tirées de
Conversations avec Louis Malle de Louis Malle et Philip
French - Denoël, 1993 - 258 pages