Deuxième
long métrage de Peter Watkins, tourné après
Privilège (1966),
The Gladiators
se situe dans la droite lignée des œuvres anglaises du réalisateur,
Culloden en 1964 et
La Bombe (
The
War Game) en 1965. Thématiquement, on retrouve à
travers ce récit d’anticipation l’évocation
on ne peut plus explicite des grands bouleversements géopolitiques
des années 60 comme la guerre du Vietnam, déjà au
centre de
Culloden, ou encore la guerre froide et la
chape de plomb de l’ère atomique, cette peur omniprésente
évoquée dans
The War Game. Formellement,
Peter Watkins reprend son procédé de faux documentaire dans
un long métrage qui aurait pu être tourné comme un
film d’anticipation classique. Seulement, toujours dans l’optique
de lutter contre la « monoforme » (1), le réalisateur
refuse de se plier à un moule narratif, de jouer la carte de l'action
et du suspens, pas plus que celle de la psychologie.
«Aujourd’hui,
un réalisateur qui refuse de se soumettre à l’idéologie
de la culture de masse, fondée sur le mépris du public,
et ne veut pas adopter un montage frénétique fait de structures
narratives simplistes, de violence, de bruit, d’actions incessantes,
bref, qui refuse la forme unique, ou ce que j’appelle la "monoforme",
ce réalisateur ne peut tourner dans des conditions décentes.
C’est impossible».
La Bombe fut effectivement
interdite par la BBC et c’est donc en Suède que Watkins trouve
les financements de ce projet.
The Gladiators se présente
comme un documentaire pris sur le vif, s’ouvrant sur l’interview
des joueurs/soldats. Scène inaugurale très réussie,
où les discours semblent sortis du premier documentaire de la BBC
venu sur le conflit vietnamien. Watkins reprend à la lettre les
paroles de ces jeunes hommes (tous ont entre 20 et 25 ans) plongés
dans des événements qui les dépassent.
«
On s’occupera de moi après le jeu »,
«
On me dit d’y aller, alors j’y vais »,
«
Je suis là pour défendre la démocratie et mon pays
»,
« Je suis là pour faire remonter mon pays
au premier plan de la scène internationale »…
des sentences jetées sans convictions, des phrases répétées
pour se rassurer et tenter vainement de donner un sens à l’action
militaire.
The
Gladiators est un film très satirique, moins pamphlétaire
que Punishment Park ou La Bombe. Moins
fort et troublant également. L’aspect satirique rend la
charge plus grossière, plus caricaturale que dans les autres
œuvres du réalisateur. En inventant l’International
Peace Game, jeu conçu afin de permettre de détourner la
violence intrinsèque à l’homme par l’esprit
sportif et l’esprit d’équipe, Watkins multiplie les
cibles et fait feu de tout bois. ICARUS, l’ordinateur suédois
qui gère les règles d’un jeu aussi incompréhensible
qu’absurde, permet au réalisateur de se moqueur de la prétendue
neutralité de la Suède (pays producteur du film de Watkins).
En accueillant la partie (celles-ci sont toujours organisées
par des pays non alignés), les autorités suédoises
montrent leur hypocrisie et Watkins se plaît à montrer
un officiel expliquer à ses invités la manière
dont la Suède s’occupe de sa jeunesse rebelle, méthodes
totalitaires masquées derrière un soit-disant dialogue
avec ces âmes perdues. Watkins rappelle que « Même
à l’époque du tournage du film, alors que la Suède
se disait ouvertement socialiste et s’opposait bruyamment à
la guerre du Vietnam, le pays gagnait silencieusement beaucoup d’argent
grâce aux ventes d’armes internationales ». Autre
cible évidente, le public et son goût pour les jeux, sa
dépendance de la télévision. L’International
Peace Games bat des records d’audience dans tous les pays du monde.
Voir des gens s’entre-tuer au nom de la liberté, quelle
belle idée pour allier plaisir et bonne conscience ! «
Si la télévision avait pris une direction différente
durant les années 60 et 70, la société serait aujourd’hui
beaucoup plus humaine et juste, cela ne fait aucun doute pour moi. Les
effets des mass media audiovisuels sont énormes, et souvent dévastateurs,
d’autant plus que nous n’avons pas voulu en tenir compte
et que les systèmes éducatifs n’ont pas rempli leur
fonction. La culture de masse qui a été imposée,
vulgaire, étroite et brutale, faite de simplisme et de voyeurisme,
regorgeant de stéréotypes sexistes et chauvins, vouée
au culte de l’argent, doit être tenue pour responsable de
bon nombre de désastres. L’impact social de la "monoforme"
est dévastateur ». Ces International Peace Games sont
des Intervilles (2) mondiaux dont le but est d’exacerber les fiertés
nationales. Watkins en profite également pour railler le sponsoring,
ce jeu guerrier étant présenté par un fabriquant
de pâtes, scène se présentant presque comme un sketch
du Monty Python's Flying Circus qui apparaît cette année-là
sur la télévision britannique.
Au-delà
de la critique incisive des mass media, The Gladiators
entend offrir une parabole sur les conflits guerriers qui ensanglantent
la planète. La Guerre du Vietnam est bien entendu en ligne de
mire, alors que le conflit s’embourbe et que l’administration
Nixon se noie sous les mensonges et la propagande. Watkins reprend tout
l’imagerie autour de l’armée. La jeunesse de ceux
que l’on envoie au front opposée à de vieux généraux
confortablement installés devant leurs écrans de contrôle,
l’hypocrisie et l’inhumanité de ces derniers qui
s’amusent et voient la guerre comme un jeu, discutant confortablement
avec l’ennemi autour d’une tasse de thé ou un plat
de pâtes, l’absurdité même de la guerre (le
but du jeu est d’atteindre la salle de contrôle, visée
inutile mais qui donne au soldat « un but à poursuivre
»). Les soldats, eux ,parcourent un jeu mortel qui reprend
toutes les figures du film de guerre, de la tranchée soumise
au feu allié, les tirs nourris des snipers. Les lieux mêmes
sont emblématiques des différents conflits qui ont ensanglanté
la planète : les ruines sous la neige rappellent Stalingrad ;
les galeries souterraines, les planques des soldats nord vietnamiens
; les populations « indigènes » qui les accueillent
et les réconfortent entre deux assauts font écho aux îles
luxuriantes de la guerre du Pacifique. Autant de passages obligés
que Watkins se plaît à reproduire et dans un même
temps désamorce constamment. Icarus crée des Climax que
les organisateurs trouvent trop grossiers, sans subtilité, évidents.
Le commentaire en voix off sert à également à pointer
du doigt les artifices narratifs, en annonçant la mort de tel
soldat à l’avance, en anticipant les pièges, en
donnant dès le début le nombre de survivants. Watkins
a toujours eu cette volonté de provoquer le recul du spectateur
par rapport au film qui lui est présenté. Il s’oppose
à la démarche « propagandiste » d’un
Michael Moore qui utilise tous les moyens pour rallier à sa cause.
Watkins au contraire, met en avant les rouages de ses propres œuvres
pour éveiller l’esprit critique du public. Aucun documentaire
ne peut se prévaloir d’une visée objective (ce que
ne fait d’ailleurs pas Michael Moore qui clame bien faire des
pamphlets), et les films de Watkins entendent bien montrer cette subjectivité
et par là provoquer un réel investissement du public envers
le discours proposé. Watkins refusant toute idéologie
« prédigérée » oblige le spectateur
à réfléchir sur ce qui lui est montré, et
par là marche sur une corde raide artistique certaine. Courage
du cinéaste dans la forme et dans les discours. Une autre fonction
de la voix off est de donner quelques éléments factuels
sur le poids de la guerre, les dépenses démentielles engendrées
par les conflits. Avec beaucoup d’humour on apprend qu’ainsi
il y a deux mille ans, tuer un soldat coûtait 50 dollars. Pendant
la deuxième guerre mondiale, cette somme monte à 65000
dollars. Sous la guerre froide, avec les nouveaux outils de destruction,
on est revenu au niveau des guerre puniques.
Et
Watkins de continuer à vouloir embrasser toutes les formes de
totalitarisme ou d’oppression. Après les médias
et l’armée, la troisième cible est l’instrument
étatique, les politiques et les forces de l’ordre. Les
« réalisateurs » du jeu sont de véritables
gardiens des institutions qui programment la mort d’un homme 23
minutes à l’avance. Pour les organisateurs suédois,
le jeu n’est pas géopolitique, mais émanation d’un
ordre policier dont la finalité est de mater une jeunesse rebelle.
Le général suédois évoque à de nombreuses
reprises la façon dont l’autorité s’occupe
des dissidents, échange avec les militaires chinois ou anglais
ses recettes approuvées pour « tenir » la jeunesse.
Ainsi quand le soldat B3 décide de trahir son camp pour aider
une prisonnière chinoise, les gardiens de la paix suédois
prennent le relais de la hiérarchie militaire. La fin du film
nous montre des CRS frappant le jeune couple à terre, dans une
succession de photos en noir et blanc qui font écho à
toutes ces manifestations brutalement réprimées par le
pouvoir, notamment en France de mai 68 au massacre d’octobre 1961
où 140 manifestants trouvèrent la mort, en passant par
Charonne en 62.
Mais Watkins stigmatise également les élans révolutionnaires
du jeune étudiant français qui veut mettre le pouvoir
à bas, représentant de ces groupes révolutionnaires
qui ne rêvent que de remplacer un pouvoir par un autre. Des révolutionnaires
qui sont des pièces sur l’échiquier, dont les idéologies
sont interchangeable avec celles des pouvoirs en place, et dont la radicalisation
violente apporte de l’eau au moulin des supplices. C’est
également une mise en garde lancée par Watkins sur la
récupération par le système de l’esprit de
révolte, comme le fut le Rock’n Roll, cri d’insoumission,
noyé dans l’univers commercial de la pop music et du marketing.
Le
problème de The Gladiators tient au fait que
Watkins essaie d’embrasser trop de thèmes sans vraiment
trouver la mise en scène capable de les porter sans lourdeur.
Ne serait ce qu’en filmant en 35 mm, il ne peut pleinement accorder
son style documentaire aux moyens techniques employés. Cette
caméra plus statique qu'à l'accoutumée dans le
cinéma de Watkins, diminue la force du propos et il n'est qu'à
comparer visuellement le résultat avec celui obtenu sur Punishment
Park pour prendre la mesure de l’erreur de production.
Le statisme des cadres, la lourdeur de la caméra, s’oppose
à l’immersion du spectateur et à sa croyance dans
le vérisme de ce pseudo documentaire. En assistant à Culloden,
on oublie rapidement l’anachronisme du procédé,
preuve que ce n’est pas le contexte historique qui définit
ou non la croyance du spectateur, mais bien l’adéquation
du procédé et du discours. Or ici, le fond s’oppose
à la forme, Watkins étant obligé de figer ses cadres
alors qu’il démonte les mécanismes du genre, de
se fondre dans un moule que par ailleurs il condamne et rejette. Le
cinéaste, très conscient des problèmes posés
par l’usage du 35mm (imposé par la production), a du modifier
le scénario d’origine pour tenter de minimiser au maximum
l’impact technique. Il joue du cadre figé pour asseoir
plus encore les généraux qui regardent stoïquement
le déroulement du jeu, ou les « réalisateurs »
derrière leur pupitre de contrôle. Tous regardent le jeu
« comme s’ils étaient des joueurs d’échec
déplaçant les pièces sur l’échiquier,
avec un détachement et une indifférence totale aux conséquences
de leurs décisions ». Si Watkins parvient dans ces
scènes à déjouer la lourdeur de l’appareil
technique, renforçant même son discours par ce statisme
imposé, le problème reste intact dans les séquences
filmées « sur le vif » mettant en scène les
belligérants.
The
Gladiators ne fut que très peu montré à
la télévision, jamais au cinéma. « Les
producteurs consacrent désormais l’argent, en priorité,
au divertissement. Tout créateur choisissant une direction autre,
alternative, est complètement marginalisé. La répression,
tout comme la violence des médias, est institutionnalisée».
On en peut que donner raison à Watkins, mais The Gladiators
subit malgré tout l’éclipse des grandes œuvres
du cinéaste, telles The War Game, Punishment
Park ou encore Edvard
Munch. Mais pour tout admirateur du cinéaste, The
Gladiators est un jalon important dans la filmographie toujours
mouvante de Watkins.
(1) Lire la chronique d’Edvard
Munch
(2) Je vous parle d’un temps que les moins de trente ans, ne peuvent
pas connaître…