
Chroniqueur
à Premiere US, Peter Biskind est devenu l’un des hommes les
plus haïs d’Hollywood. L’un des plus craints aussi. A
l’instar de Julia Philips, productrice de
Taxi Driver
mais aussi auteur du célèbre et trash
You’ll
never eat lunch in that town again, le journaliste américain
s’est spécialisé dans le livre enquête sur Hollywood.
Des ouvrages pointus, très bien renseignés, mais dégageant
une véritable odeur de souffre. Le public français pourra
d’ailleurs encore en juger dans quelques mois avec la traduction
de son nouvel opus,
Down & Dirty Pictures, dézingage
en règle des frères Weinstein, de Robert Redford et du Sundance
Festival…
Mais revenons quelques années en arrière.
1999. Sortie en librairie d’un des premiers ouvrages s’attaquant
sérieusement à la génération des Movie Brats,
les Coppola, Scorsese, DePalma, et autres Spielberg qui révolutionnèrent
le cinéma hollywoodien à la fin des années 60.
Easy
Riders & Raging Bulls (1) signé… Peter Biskind.
Enorme succès, le livre déçoit toutefois les cinéphiles
les plus pointus. Touffue, presque trop dense, l’enquête est
un véritable pavé dans la mare, qui éclabousse tout
sur son passage. Le journaliste n’est pas réputé pour
faire dans la dentelle, et rien n’est épargné à
son lecteur : ragots, coups bas, vengeances par entretiens interposés,
révélations sur les us et coutumes narcotiques et/ou sexuelles
des uns et des autres… Il semblerait que le tout Hollywood des années
70 se soit donné rendez-vous dans ces pages pour le grand déballage.
Peut-être n’aviez vous pas forcément envie de tout
connaître du dépucelage de Steven Spielberg, ni de sa manie
de faire l’amour en chaussettes. Biskind vous le sert pourtant sur
un plateau d’argent. Ouvrage hybride,
Easy Riders &
Raging Bulls ne peut s’empêcher de tirer à
vue sur ses idoles, et si l’on ressort du livre étourdi par
la masse d’informations et l’acuité de Biskind sur
cette époque fascinante, il reste en bouche un goût amer,
cette étrange sensation d’avoir feuilleté un Voici
consacré à ses artistes fétiches. Reste que les faits
sont là : extraordinaire succès de librairie à travers
le monde, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis, le livre de Peter
Biskind jette une nouvelle lumière, crue et assez radicale, sur
une époque que la presse et la littérature cinéma
ignoraient depuis bientôt 30 ans… Les mavericks barbus du
nouvel Hollywood remis au goût du jour, faut-il s’étonner
alors que sortent quelques années plus tard deux documentaires
retraçant cette période ?

Ce
sont ces deux docs que Wild Side édite aujourd’hui en DVD.
Easy Riders & Raging Bulls le film est une adaptation
documentaire du livre éponyme de Biskind. Un documentaire de
deux heures, ponctué d’interviews et d’extraits de
films, avec William H. Macy au commentaire. L’on y retrouve la
même trame narrative que dans sa version papier, et le même
sensationnalisme, considérablement atténué toutefois.
Une décennie sous influence est son décalque
quasi parfait, ragots en moins. Réalisé par Richard LaGravanese
et Ted Demme, réalisateur de Blow et frère
de Jonathan Demme, le film est dédié à Ted, décédé
en cours de tournage.
Regarder ces deux documentaires en parallèle ou l’un après
l’autre a quelque chose de fascinant, tant les deux films se ressemblent
finalement énormément. Mêmes interlocuteurs, narrant
parfois les mêmes anecdotes (Dennis Hopper racontant le tournage
rocambolesque de Easy Rider à la Nouvelle Orléans,
Paul Schrader expliquant la genèse de Taxi Driver…),
mêmes références, même construction, même
conclusion, même point de départ… Easy Riders
& Raging Bulls commence sur une image N&B de Jack Warner
vieilissant ? Une décennie sous influence en
fait de même… Le premier fait de Pillow Talk
le symbole du Hollywood en plein déclin ? Le second aussi. Et
quand l’un présente Bonny & Clide
comme le film à l’origine de cette nouvelle génération,
l’autre lui emboîte le pas.
C’est le paradoxe de la sortie combinée de ces deux DVDs
se coltinant le même sujet, peut-être trop proches l’un
de l’autre.
Cette mise au point établie, ne boudons pas notre plaisir. Deux
films revenant sur une période si riche, ce n’est peut
être pas de trop, d’autant que malgré ces réserves,
reconnaissons à chaque film quelques particularités propres.
Comme expliqué plus haut, Easy Riders & Raging Bulls
n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis.
Abordant le cas Macadam Cowboy, Une décennie
sous influence met en lumière le parcours documentaire
de John Schlesinger, quand le film de Kenneth Bowser et Peter Biskind
axe son approche sur l’homosexualité non assumée
du réalisateur. Deux choix radicalement opposés, pour
un exemple qui donne une bonne idée de l’éclairage
apporté par les uns et les autres sur une même époque
: quand Ted Demme et Richard LaGravanese expliquent la révolution
Easy Riders sous un angle cinématographique, Bowser
y ajoute une bonne pincée de sexe et de drogues. Et quand les
deux documentaires abordent le cas The Last picture Show,
les premiers décortiquent le film d'un point de vue sociétal
(la révolution sexuelle) et cinématographique (le choix
assumé du noir et blanc) quand le second met l'accent sur les
infidélités de son réalisateur, Peter Bogdanovitch,
délaissant sa femme (Polly Platt) pour l'actrice principale du
film, la jeune Cybill Shepherd. C’est sûrement la raison
pour laquelle, si les deux documentaires ont sensiblement le même
casting (Schrader, Millius, Hopper, Platt, Bogdanovitch comme interviewés
communs), seuls Demme et La Gravanese ont réussi à attirer
devant leurs caméras quelques gros poissons, qui manquent singulièrement
au Bowser : Martin Scorsese, Francis F. Coppola, Robert Altman, Milos
Forman, Robert Towne. Le prix à payer pour 800 pages d’indiscrétions
un peu trop trash : Biskind et Bowser doivent se contenter de seconds
couteaux, certes prestigieux, mais dont aucun n’a l’aura
des réalisateurs précités.
Ces
choix ou impératifs éditoriaux n’empêchent
pas les deux documentaires de retracer la décennie d’une
manière sensiblement identique. Mêmes références
à la Nouvelle Vague (même si Une décennie
sous influence pousse les influences hors des frontières
strictement françaises : Visconti, Bertolucci, Fellini, Bergman,
Ozu, Kurosawa... autant de cinéastes ignorés par Bowser),
mêmes anecdotes quant à l’intervention de Truffaut
sur le scénario de Bonnie & Clyde, même
portrait de Coppola, mêmes extraits de The Terror
ou Targets… On pourrait continuer ce jeu des
sept différences sur deux heures pour s’apercevoir qu’elles
sont assez infimes.
Bowser, Demme, LaGravanese : tout ce petit monde s’accorde ainsi
sur un même point de départ, une même matrice. Bonnie
& Clyde, écrit par Robert Benton et David Newman,
adoubé par Truffaut et Godard, marque la naissance de l’ouragan
qui va balayer Hollywood et installer dans la place une toute nouvelle
génération de cinéastes. Tous trois reconnaissent
le rôle majeur joué à l'époque par le jeune
et intelligent Warren Beatty. Tous s’accordent aussi à
reconnaître le génie visionnaire de Roger Corman, chaperonnant
une bande de geeks - Coppola, Scorsese, J. Demme, Ron Howard - prêts
à mourir de faim pour tourner un film, mais aussi l’influence
de John Cassavettes, le rôle de Robert Evans, le talent d’une
nouvelle génération d’acteurs allant de Jack Nicholson
à Bruce Dern en passant par Jon Voight et Dustin Hoffman…
Des centaines d’artistes, dont l’imagination fertile, la
colère et l’ambition vont totalement chambouler le paysage
cinématographique mondial.
En
prise avec les aspirations de la jeunesse post-68, cette nouvelle vague
américaine rompt tous les carcans. Occasion lui est enfin offerte
de s’adresser à un public élevé aux B movies
et aux drive-ins, mais avec des moyens de plus en plus élevés,
des sujets de plus en plus adultes, sociaux et contestataires. C’est
l’époque des Blacks Panthers, de la Blaxploitation, des
manifestations anti-Vietnam, de Woodstock, du Watergate, du LSD et de
la révolution sexuelle. C’est l’époque de
Shampoo, de The Last Picture Show,
des Gens de la Pluie, d'Alice doesn't live
here anymore, de Conversation Secrète
ou encore de Macadam Cowboy… Autant de films
durs, et qui pourtant font de ces réalisateurs de véritables
stars en mesure de tenir tête aux Studios. Coppola et son projet
fou de studio indépendant, Zoetrope, en tête.
Rajeunis, les organigrammes de Warner et Paramount prennent alors le
train en marche, et offrent à Francis Ford Coppola un budget
conséquent et un best-seller sur un plateau. Ce sera Le
Parrain. Triomphe au-delà des rêves les plus fous,
le film entraîne dans son sillage toute une série de films
brillants, vendus avec talent à un public exigeant, curieux et
avide de nouvelles expériences cinéphiles. Période
magique, quelques mois fous qui virent bourgeonner des films aussi variés
que Le Privé, Chinatown, Chiens
de paille, Deliverance, Mash,
Mean Streets L'Exorciste, French
Connection ou Harold et Maud alors que, tout
un symbole, mourrait dans le même temps, Samuel Goldwyn, cofondateur
des mythiques studios Goldwyn Mayer…

C’est sur cette époque incroyable qu’Easy
Riders & Raging Bulls et Une décennie sous
influence reviennent, à travers moult anecdotes, le
tout grâce à un habillage assez classieux. Extraits, commentaires
et effets infographiques du meilleur goût se succèdent.
Ainsi, chez Bowser, les graphistes ont fait feu de tout bois, jouant
avec les affiches d’époque pour offrir de superbes intermèdes
graphiques. Pas en reste, Demme et son équipe multiplient aussi
les références aux posters vintage et aux extraits de
films, donnant à leur documentaire un rythme très "nouveau
documentaire". Chacun de ces deux films ne s’embarrasse en
effet pas de détails, et ne consacre en général
pas plus d’une minute à un film ou à un réalisateur.
Tout
cela va très vite, un bombardement d’informations dont
le rythme et le brio ne sont pas sans rappeler dans la forme un certain
Michael Moore. Soit du documentaire monté cut (limite clip chez
Bowser) et qui préfère l’abondance d’information
à l’approfondissement d’un sujet. Pas forcément
désagréable, mais autant être prévenu : on
n’est pas chez Marcel Ophuls ou Nicolas Philibert (Etre
et avoir) !
Didactiques et agréables, riches en documents rares (images d’une
fête chez Julia Philip réunissant les tout jeunes Coppola,
Scorsese, Spielberg et DePalma pour Bowser - images infrarouges du public
en transe lors d’une séance de Jaws pour
Demme/LaGravanese), ces deux documentaires feront sûrement moins
parler que le pavé de Peter Biskind. Ceci dit, moins rentre-dedans
et plus mainstream, ils laissent toutefois la place au débat
et ne manqueront pas d’opposer les cinéphile sur divers
points, dont le crépuscule supposé de cet âge d’or.
Mis au pilori, Spielberg et Lucas ne sortent guère grandis de
ces deux reportages, même si une fois de plus c’est Biskind
qui charge la barque le plus sévèrement, accusant en creux
les deux cinéastes d’avoir mis à mort cette période
faste avec deux blockbusters décérébrés
: Les Dents de la Mer et La Guerre des Etoiles.
On imagine déjà notre Roy Neary fulminer à la lecture
de ces lignes, lui qui avait déjà mis un contrat sur l’auteur
d’Easy Riders & Raging Bulls il y a quelques
années ;-) Qu’il soit rassuré, si Demme et LaGravanese
ne sont pas loin de penser de même, ils offrent tout de même
à Robert Towne ce beau droit de réponse : "On
n’a jamais dépassé Les Dents de la Mer.
Un cinéaste de talent a fait un très bon film. Et ce n’est
pas qu’on en a tiré les mauvaises leçons mais on
a juste suivi les leçons à l’excès".
Belle conclusion pour deux films peut être un peu redondants,
mais néanmoins indispensables aux fans des seventies hollywoodiennes.
(1) Le nouvel Hollywood
- Peter Biskind
503 pages - Editions le Cherche Midi