"Et
les dépossédés, les vagabonds, affluèrent
en Californie, 250 000 puis 300 000. Derrière eux les tracteurs
tout neufs investissaient la terre et les fermiers étaient expulsés
de force. De nouvelles vagues se formaient, de nouvelles vagues de dépossédés
et de sans abris, durs, résolus et dangereux …" -
Les raisins de la colère, John Steinbeck
De 1929 à 1939, les Etats-Unis connaissent la crise économique
la plus importante de leur histoire. En 1932, un tiers de la population
est au chômage et les démunis affluent sur les routes de
l’Ouest en quête de travail. John Steinbeck, en prise avec
son temps, écrit Les Raisins de la colère. Le
roman sort en librairie en 1939 et rencontre un large public ému
par le drame vécu par ces fermiers de l’Oklahoma, ceux
que l’on surnomme familièrement les Oakies. Les studios
hollywoodiens, en quête du moindre succès théâtral
ou littéraire, s’intéressent au roman afin d’en
réaliser une adaptation grand public. Finalement c’est
la 20th Century Fox qui en acquiert les droits contre 75 000 dollars.
Darryl Zanuck, nabab du studio, souhaite profiter du succès du
livre et réaliser une grande fresque dans les meilleurs délais.
Nunnally Johnson est chargé de scénariser le roman tandis
que Zanuck part en quête d’un réalisateur. Rapidement,
il se tourne vers John Ford qui trouve dans le texte de Steinbeck un
terreau idéal pour exploiter certains de ses thèmes de
prédilection que sont l’homme face à l’injustice,
l’éclatement de la famille ou encore le conflit des générations
devant la modernisation de la société.
Le
tournage du film, qui se présente comme un des premiers grands
"road movies" de l’histoire du cinéma américain
(1), débute en Oklahoma pour se terminer en Californie. Ford
et son équipe suivent le chemin des Oakies et tournent l’essentiel
des séquences en milieu naturel. Au terme de la réalisation,
le film est rapidement monté et sort sur les écrans en
mars 1940. Le succès est au rendez-vous, le film remporte deux
Oscars et aujourd’hui encore, Les raisins de la colère
est acclamé par la critique comme un chef-d’œuvre
d’humanisme. Ce film aux valeurs universelles n’est pas
le simple témoignage d’une crise sociale et économique,
il va bien au-delà.
Dans un premier temps, il est bon de rappeler que l’histoire des
Oakies ne reflète pas la situation de l’ensemble des paysans
américains puisque dès 1932, la majorité des travailleurs
agricoles reçut des aides de l’état. Le cas des
familles de l’Oklahoma était donc exceptionnel et il faut
rappeler que la crise, appelée couramment "Great depression",
a essentiellement touché la population des villes. Dans The
grapes of wrath, John Ford crée une opposition entre
le monde citadin et celui de la campagne qui n’est pas juste au
regard de l’histoire : dans chacune des scènes qui voient
la famille Joad entrer en ville, Ford dépeint un monde riche
et renfermé qui rejette et met en exergue la pauvreté
des Joad et par extension celle du monde rural. Dans la ville, tout
est payant (Ford filme de façon récurrente des panneaux
annonçant le tarif de l’eau ou du camping), les voitures
modernes klaxonnent et bousculent le vieux camion des Joad, le regard
des citadins fuit le spectacle de la misère… Pourtant la
pauvreté n’était pas absente de la cité,
bien au contraire : c’est au sein des grandes mégalopoles
que la crise atteignait son paroxysme et sur ce point Chaplin, avec
ses Temps modernes (1936), avait une approche
plus fidèle de l’Histoire. Ceci prouve que l’objectif
de Ford n’était pas de signer un film documentaire mais
plutôt de se poser au carrefour des civilisations. Comme souvent
chez le cinéaste, les symboles embrassent l’histoire avec
une ampleur infiniment plus large que celle décrite par le scénario.
Dés
la première séquence qui montre Tom Joad marcher vers
un carrefour puis entrer dans une station essence (nommée symboliquement
"Crossroad"), John Ford impose sa vision : à l’instar
de L’homme qui tua Liberty Valance (1962), Les
raisins de la colère raconte la transformation d’une
civilisation qui quitte un monde de tradition pour s’inscrire
dans celui de la modernité. Aux yeux de certains, le choc provoqué
par la modernisation de la société est synonyme de progrès,
mais pour Steinbeck et Ford, il est une source de souffrance endossée
par les délaissés, ceux qui comme les cow-boys de Valance
ou les mineurs de How Green was my valley (1941) sont
inexorablement abandonnés au "carrefour" des civilisations.
Quand Tom arrive, les propriétés sont vides, les familles
parties et les tracteurs Caterpillar écrasent tout sur leur passage.
Les images des machines détruisant les cultures de maïs
sous le regard incrédule des derniers paysans sont particulièrement
touchantes. Ici, Ford décrit une forme d’injustice qu’il
exprime intensément dans d’autres scènes comme celle
où le grand-père Joad crie son désespoir devant
la situation : "Je ne vais pas en Californie. C’est mon
pays et ma place est ici. Ma terre, elle n’est pas bonne, mais
c’est à moi, tout à moi". Le vieillard
pleure cette terre qui a vu naître et mourir tant de générations,
cette terre qui, plus qu’un simple titre de propriété,
est celle sur laquelle s’est inscrite leur lignée, celle
qui a vu couler leur sang… Leur terre !
Dans
la deuxième partie du récit, Tom a rejoint sa famille
et part sur la route avec un ancien prêtre nommé Casy (John
Carradine). A ses côtés, Tom prend conscience des injustices
dont sont victimes ceux que la modernité délaisse. Au
début du récit, notre héros sort de prison et ne
veut pas faire de vagues. Il dit "J’essaie de vivre sans
bousculer personne, c’est tout" mais au contact des
événements, il prend conscience de sa force et du rôle
qu’il doit jouer pour aider son peuple. Il fera face. Cependant,
ce choix mettant en danger sa famille, Tom doit continuer son chemin
en solitaire. Dans la fabuleuse scène qui le voit dire adieu
à sa mère, il se métamorphose en symbole de la
souffrance humaine et déclare dans une tirade que l’on
pourrait presque qualifier de christique : "Un homme n’a
pas d’âme qui lui est propre, juste un petit morceau d’une
grande âme, et cette grande âme appartient à tout
le monde […] Je serai partout dans l’obscurité. Je
serai partout où que tu regardes. Là où il y a
un combat pour que les gens puissent manger, je serai là. Là
où un flic frappe un homme, je serai là …".
Tom part. La famille Joad éclate…
Derrière l’injustice sociale provoquée par la crise,
Ford montre l’éclatement de l’unité familiale.
Au fur et à mesure du voyage la famille Joad va se réduire
: le grand-père succombe à une crise cardiaque juste après
avoir quitté la ferme. Par la suite, la grand-mère ne
résiste pas non plus aux difficultés du voyage et s’éteint
en pleine traversée du désert. Enfin, le fiancé
désespéré de Rosasharn (la sœur de Tom) s’enfuit
et l’abandonne malgré sa grossesse. Les Joad disparaissent
et aucune naissance ne vient contrecarrer ce mouvement. Certes Rosasharn
est enceinte, mais Ford ne filme que ses souffrances. Elle n’est
pas porteuse d’espoirs…
On
perçoit aussi un conflit générationnel sous-jacent
: à la différence de leurs parents et grands-parents,
les petits Joad (Ruthy et Winfield) s’amusent du voyage. Pour
eux l’avancée vers ce monde plus moderne est source de
bonheur. "We’re going to California, we’re going
to California" chantent-ils à tue-tête lors du
départ. La scène la plus symbolique est celle où
Winfield et sa sœur découvrent pour la première fois
des lavabos : ils sont fascinés par ce spectacle et éprouvent
un intense plaisir à observer ces robinets modernes et rutilants,
symboles d’un monde tourné vers le futur. Leur vision est
en totale opposition à celle des parents chez qui prédomine
la méfiance.
Face à l’érosion de l’unité familiale,
la seule personne qui tente de maintenir le lien est Ma Joad. Elle est
le moteur de la famille, celle qui pousse les Joad à aller de
l’avant : lorsqu’ils quittent la ferme, Ma refuse de regarder
derrière elle. Les yeux rivés sur la route, c’est
grâce à sa volonté et ses sacrifices que la famille
peut rester unie. Dans une autre scène, Ma Joad range ses souvenirs
avant le grand départ. Seule face à son passé,
elle regarde une dernière fois ses petits objets qui ont fait
son histoire : en quelques images poignantes, Ford exprime la nostalgie
intériorisée de Ma Joad. Pour que la famille reste unie,
Ma sait qu’il faut cacher sa souffrance et ses peines. Sa détermination
est sans faille et dans la dernière scène du film elle
fait cette déclaration : "Ils ne peuvent pas nous anéantir,
ils ne peuvent pas nous écraser. Nous continuerons pour toujours
Pa, parce que nous sommes le peuple". Avec ces mots, Ma prouve
que malgré l’éclatement de la structure familiale
et les difficultés qu’il y a à survivre, l’espoir
demeure. De tous ses films, c’est sûrement dans celui-ci
que Ford montre l’amour maternel avec le plus d’émotions,
de profondeur et d’intelligence.
Certains
diront que le lyrisme qui coule de ces Raisins de la colère
n’est pas l’œuvre de Ford : au fond, le roman de Steinbeck
contenait déjà toutes ces thématiques. Dans une
lettre adressée à Lindsay Anderson (2), Nunnally Johnson
(scénariste du film) écrivait : "La contribution
de réalisateur est, à mon avis, celle dont on peut tirer
le moins de fierté. Il ne contribue pas à l’écriture
de l’intrigue, ne fournit pas un seul personnage, ne crée
pas une seule ligne de dialogue, tous ces éléments étant
ce que j’appellerai les parties prépondérantes […]
La marge de manœuvre permettant à un réalisateur
d’exercer ses capacités d’invention et de création
me semblent trop étroite pour justifier le mérite qu’on
lui accorde". Les propos de Johnson incitent évidemment
à la réflexion. Il est sûr que John Ford n’invente
pas de personnages, mais Johnson oublie que le cinéaste les met
en scène. Derrière un texte, il y a une phase de création
qui semble totalement échapper au scénariste. On pourrait
reprendre l’exemple de la séquence d’introduction
du film décrite précédemment (Tom Joad marchant
vers un carrefour), mais il faut également évoquer ces
plans rapprochés sur les visages des protagonistes qui permettent
à Ford de montrer toute la détresse humaine. Détresse
qu’il oppose à l’opulence des citadins en utilisant
la profondeur de champ : ainsi cette scène dans la station essence
qui voit Pa Joad demander une miche de pain tandis qu’en arrière
plan les badauds l’observent avec incrédulité !
Il faut aussi mentionner ces plans larges qui montrent l’espace
dans lequel se déplace la famille Joad mettant ainsi en exergue
la difficulté de leur tâche. Des plans dessinant l’immensité
et l’âpreté de l’Ouest américain, des
plans à la beauté infinie et sublimée par la superbe
photographie de Gregg Toland (qui signera un an plus tard celle de Citizen
Kane). Citons enfin ces quelques travellings dans les camps
de réfugiés et en particulier celui qui place la caméra
en regard subjectif sur le camion des Joad. L’objectif à
large focale avance avec lenteur au cœur d’une marée
humaine et nous permet d’en saisir chaque détail. Ici,
Ford a une approche quasi-documentariste qui nous plonge sans la moindre
emphase au cœur de la misère. Après ce plan, le regard
des Joad se pose sur celui des enfants du camp et, à travers
quelques portraits, Ford dresse un tableau sensible et bouleversant
de cette Amérique délaissée par le système.
Chez John Ford, il faut lutter pour vivre. L’American dream n’existe
pas.
Au-delà
de cette mise en image qui manifestement échappe à Nunnally
Johnson, John Ford déploie son art en s’entourant d’une
troupe d’acteurs qui lui est chère. Il faut évidemment
citer Henry Fonda qui signe ici une de ses plus belles prestations.
D’abord en quête de rédemption, son personnage se
transforme lentement au contact des événements. Fonda
joue en intériorité, il est habité d’une
force tranquille qui sied parfaitement au personnage de Tom Joad. Sa
douceur, son sourire innocent, ses regards d’une pureté
absolue en font un héros inoubliable. A ses côtés,
on trouve de nombreux comédiens qui, comme lui, ont déjà
officié chez Ford. John Carradine interprète le personnage
de Casy auquel il insuffle une folie permanente et à qui il donne
une dimension spirituelle fascinante. N’oublions pas non plus
les fidèles seconds couteaux de Ford tel Charley Grapewin (Grand
Pa), O.Z. Whitehead (Al) ou Dorris Bowdon (Rosasharn), chacun interprétant
leur rôle avec le plus grand professionnalisme. Enfin, la famille
Joad et par extension la famille fordienne ne serait pas au complet
sans Jane Darwell qui incarne une inoubliable Ma Joad. Sa performance
saluée par la critique et récompensée d’un
Oscar est empreinte, elle aussi, d’une force intérieure.
A l’instar d’Henry Fonda, on sent la lave couler dans ses
veines, il s’en dégage une puissance contenue qui ne s’exprime
que dans les yeux. Des yeux fixés sur la route, chargés
d’une volonté indestructible.
Pendant le tournage, le clan Joad évolue sous le regard bienveillant
de John Ford. Aucun geste, aucune parole ne dépasse, chaque mouvement
n’est qu’harmonie avec la caméra du cinéaste.
L’équilibre est parfait et concourt à la réussite
de l’œuvre.
Avec
Les raisins de la colère, John Ford reprend
évidemment le travail de John Steinbeck et de Nunnally Johnson
mais il y apporte sa vision. Une vision humaniste, semblable à
celle de Jean Renoir, Marcel Carné ou encore Kaneto Shindo (L’île
nue). Aujourd’hui, le travail de Ford inspire
de nombreux artistes issus de domaines différents. Il n’est
pas étonnant de retrouver parmi eux une autre légende
américaine qui avoue s’être inspiré du film
pour écrire un album mélancoliquement intitulé
The ghost of Tom Joad : Bruce Springsteen. Ce sera donc sur
ces quelques vers du poète du New Jersey, sortis du fantôme
de Tom Joad, que nous conclurons cette critique :
"Now Tom said : Wherever there’s
a cop beatin’ a guy
wherever a hungry newborn baby cries
Where there’s a fight ‘gainst the blood and hatred in the
air
Look for me Mom I’ll be there
Wherever there’s somebody fightin’ for a place to stand
Or decent job or a helpin’ hand
Wherever somebody’s strugglin’ to be free
Look in their eyes Mom you’ll see me." (3)
(1) "Les
raisins de la colère est l’ancêtre le
plus sublime des road movies du cinéma américain. Il
contient en tout cas l’une des plus poignantes et plus violentes
dénonciations de la misère qu’on ait vues dans
un film. Un monde disparaît : celui de la famille unie et des
traditions séculaires. Un autre monde, peut-être, va
naître, enfanté dans le désarroi, le doute, la
souffrance." Jacques Lourcelles
(2) Lettre publiée par Lindsay Anderson dans John Ford
(Ramsay Poche Cinema)
(3) Bruce Springsteen -1995 - The Ghost of Tom Joad - Columbia records