Niagara
est un film cher pour nombre de cinéphiles.
L’œuvre doit son importance dans l’histoire
du cinéma hollywoodien aussi bien à la mise
en scène méticuleuse du réalisateur
Henry Hathaway qu’à l’avènement
de la légende cinématographique qu’incarne
toujours aujourd’hui Marilyn Monroe. Il est donc aisé
d’aborder Niagara sous ces deux aspects.
En ce début 1953, Marilyn ne rayonne
pas encore au sommet de l’Olympe hollywoodien. Ses
rôles précédents, de premier ou de second
plan, ont progressivement permis à la comédienne
de se faire remarquer, puis de titiller l’imagination
des spectateurs grâce à une plastique de rêve,
une apparente ingénuité et une charge érotique
plus ou moins discrète.
Dans Niagara, même si Marilyn
Monroe est bien moins présente à l’écran
qu’on pourrait le penser, on ne voit qu’elle
(on ne révélera rien ici qui pourrait gâcher
le plaisir du lecteur). Même hors champ, son existence
conditionne celle de tous les autres protagonistes. Associée
aux chutes du Niagara, son personnage est le centre d’intérêt
pour tout ce qui concerne l’action et les passions
contenues (ou non) du film.
La métaphore avec le paysage est évidemment
explicite et même avouée ( la bande annonce
affirme clairement : "A raging torrent of emotion that
even nature can’t control"). Aucun autre décor
ne pouvait être aussi propice au déchaînement
des passions, et à la sexualité agressive
affichée par l’actrice, que le torrent puissant
et continu des chutes du Niagara.
La première apparition de Marilyn donne le ton. Elle
fait suite à la scène qui voit Joseph Cotten
écrasé à l’image par les plans
larges des cascades. Au petit matin, à l’intérieur
de son bungalow, Marilyn est nue sous les draps de son lit,
une cigarette à la bouche. Son rouge à lèvres,
d’un rouge incandescent, attire le regard du spectateur.
L’érotisme qu’elle véhicule, si
audacieux pour son époque (et qui ne s’affadit
pas avec le temps) est présent tout le long du film.
Au delà de ses poses lascives, on la voit embrasser
goulûment son amant sous les cascades, se doucher
derrière un rideau qui laisse deviner ses formes
pulpeuses, porter une robe rose vif avant d’entonner
une chanson qui est un vrai appel à l’amour
et au sexe.
Dans un univers gentillet et propre sur
lui, un paysage idyllique rempli de touristes en voyage
de noces, Rose Loomis, le personnage incarné par
Marilyn, détone. Elle est mariée à
un homme mûr au comportement erratique, victime de
problèmes psychologiques intenses. Mais rien ne nous
n’empêche d’imaginer qu’elle est
la cause de ces troubles. Car Rose incarne l’enthousiasme
fou de sa jeunesse, la chaleur, la fièvre amoureuse,
l’appétit sexuel, la recherche de liberté.
Et elle ne s’embarrasse pas de considérations
morales pour arriver à ses fins. Son personnage est
donc celui qu’on nomme habituellement une femme fatale,
vecteur de mort et de destruction. Mais il n’est pas
interdit de penser que Charles Brackett, le scénariste
producteur, et Henry Hathaway firent une légère
satire des mœurs trop sages et consensuelles de leur
époque. On pensera au couple Kettering, suffisamment
caricatural et enfermé dans leur petit confort, pour
s’en laisser convaincre.
Néanmoins, il apparaîtra évident que
la véritable héroïne (au premier degré)
du film restera le personnage interprété par
Jean Peters, ménagère exemplaire et obéissante,
jolie mais non sensuelle. Il faudra donc encore attendre
quelques années pour que Hollywood ne réserve
pas les rôles de femmes intelligentes et libérées
à des personnages féminins ouvertement intrigants,
fourbes et cruels.
Marilyn femme fatale assurément,
mais Niagara est-il un film noir traditionnel ?
La caractéristique visuelle la plus évidente
de Niagara est l’utilisation de la couleur,
fait plutôt rare dans ce genre de film à l’époque.
Cependant, même si certains éléments
narratifs représentatifs du film noir sont bien présents,
la mise en scène prend une direction différente,
moins ouvertement symbolique, plus souvent documentaire
et réaliste. Plus proche, dirons-nous, de Appelez
Nord 777 que du Carrefour de la mort, deux
autres œuvres majeures du réalisateur. Dans
Niagara, on pourrait dire que l’utilisation
du Technicolor flamboyant, grâce ses couleurs saturées
et évocatrices (la garde-robe et le maquillage de
Marilyn sont, à ce titre, révélateurs),
joue un rôle équivalent à la lumière
dans le film noir classique et expressionniste.
La réussite artistique du film se
situe aussi à ce niveau : l’originalité
du traitement visuel apporté par Hathaway à
un sujet propre au film d’atmosphère, si bien
représenté à cette époque de
l’âge d’or hollywoodien. Niagara
reste plutôt un thriller aux accents de film noir,
servi par une réalisation faisant la part belle à
une certaine rigueur documentaire, marque de fabrique de
Henry Hathaway dans les années 40 et 50.
Le cinéaste opte souvent pour une approche documentée
de l’univers à dépeindre. On peut remarquer
le soin qu’il apporte à décrire le paysage
des chutes du Niagara, ainsi que la petite ville où
se situe l’action. Grâce à des plans
larges, on déambule en plein jour dans les rues,
on suit le parcours touristique en observant les différents
corps de métier. On suit également, avec la
même méticulosité, les allées
et venues des protagonistes prisonniers de leurs destins.
Hathaway prend son temps et inscrit parfaitement son intrigue
dans un cadre qui amène le spectateur à parfaitement
comprendre la géographie des lieux et des personnages.
Même la séquence d’action finale, qui
prend place – comme on pouvait s’y attendre
– au milieu du torrent, est caractéristique
de ce traitement naturaliste, fait de précision,
d’efficacité et de simplicité (on pourra
la comparer avec la scène finale des Nerfs à
vif (1962) de Jack Lee-Thompson et son visuel hérité
de l’expressionnisme symbolique).
L’approche réaliste n’empêche évidemment
pas quelques fulgurances visuelles plus osées, comme
la scène du meurtre à l’intérieur
du clocher et l’utilisation que fait le réalisateur
du grand angle et des ombres portées pour donner
un aspect plus violent, tragique et lourd de sens à
l’action filmée.
Malgré quelques longueurs
et certains raccourcis de scénario un peu faciles
dans sa conclusion, Niagara reste un œuvre
majeure dans la carrière de Hathaway. Un film qui
lui permet de faire preuve d’originalité au
sein d’un thriller plutôt classique dans son
écriture, en prenant ainsi quelques distances par
rapport à Hitchcock et à Welles.
Niagara demeure, aussi et surtout, le film qui
montre la première étape d’une métamorphose
d’une actrice au fort potentiel (dramatique dans le
cas qui nous occupe) en une icône chargée d’érotisme,
avant que Billy Wilder, dans Sept ans de réflexion,
deux ans plus tard, ne la transforme en mythe éternel.