Lorsque
les images du générique
de In a lonely place (Le violent) apparaissent
à l’écran, la première réflexion
qui vient à l’esprit est la similitude frappante
entre ces quelques plans et ceux qui introduisent On
a dangerous ground (La maison dans l’ombre,
1951). Dans les deux cas, la caméra de Nicholas Ray
est placée à bord d’une automobile et
nous transporte dans les artères de la ville. D’autres
films de Ray renvoient moins directement à ces images
: l’introduction de Johnny Guitar montre
le héros à cheval (la voiture des cowboys
!!) sur les lieux où va se dérouler le récit.
Une autre similitude avec Le violent est à
signaler dans cette scène puisqu’elle est ponctuée
par une explosion : une mine dynamitée pour Johnny,
une colère piquée à l’encontre
d’un automobiliste pour Dixon Steele, chacun de ces
évènements symbolisant le drame en devenir
du héros. De la même façon Rebel
Without a Cause démarre par un plan cadrant
Jim Stark avec un ours en peluche. Lui aussi est dans la
rue, l’absence de véhicule indique qu’il
est encore un enfant tandis que l’"explosion"
prend la forme d’une sirène de police et annonce
l’opposition de Jim avec toute forme d’autorité.
Nous pourrions encore creuser la filmographie de Nicholas
Ray pour en extraire les échos que se renvoient chacune
de ses œuvres maîtresses. Certains y verraient
une pure coïncidence ou au mieux un clin d’œil,
mais il s’agit plus sûrement d’une signature,
une empreinte indélébile qui, à l’instar
d’un ‘caméo’ hitchcockien ou d’une
digression ‘hawksienne’, marque l’œuvre
d’un réalisateur, d’un auteur…
In a lonely place, trop simplement
traduit Le violent en français, est un film
rare. Comme souvent chez Ray, il décrit le caractère
pulsionnel de son héros. Mais au-delà de ce
simple constat, c’est aussi le témoignage d’un
homme dénonçant les vices de l’industrie
du rêve et la difficulté d’être
un artiste dans un monde dominé par l’idée
de profit.
A
l’instar de personnages comme Jim Stark (Rebel
without a cause) ou Jim Wilson (On dangerous ground),
le héros de In a lonely place est en proie
à des crises de colère. Dès la première
scène, il est insulté par un automobiliste,
tente de se retenir et finit par exploser. Il s’apprête
alors à sortir de sa voiture mais son agresseur s’enfuit
… Cut ! En un plan dénué du moindre
dialogue, Ray caractérise son personnage principal
: pulsionnel, violent. Après ce tour de force, nous
découvrons le caractère complexe du héros
‘rayen’ : isolé dans un monde dont il
se sent rejeté, il n’a de cesse de lutter contre
ses démons. A force de les contenir, ils finissent
par ressurgir dans des scènes à la fois fulgurantes
et hypnotisantes. A titre d’exemple, le dîner
où Dixon apprend que Laurel a donné son script
à son agent sans l’en informer est édifiant
: la caméra fixe Bogart, un rayon de lumière
se pose sur ses yeux et symbolise une fêlure qu’il
ne pourra pas contenir. Fou de rage, il explose dans un
accès de bestialité dont personne ne sortira
indemne. A chaque crise du héros, Ray utilise ce
faisceau de lumière comme une alerte à la
colère de Steele. Ce petit gimmick cinématographique
associé à la brutalité naturelle de
Bogart est d’une efficacité redoutable. Car
si Ray n’est pas le cinéaste de la violence
filmée, il est sûrement celui de la violence
suggérée. Contrairement à Aldrich ou
Mann, l’idée d’exhiber la violence n’est
pas dans la nature de Nicholas Ray. Il préfère
saisir les instants de doute, ceux où les personnages
sont prêts à basculer du côté
obscur de leurs sentiments. Ray, surnommé "le
cinéaste du crépuscule" est un artiste
de la limite, et s’il est un domaine dans lequel son
art prend forme avec virtuosité c’est assurément
celui des situations de déséquilibre.
Dans Rebel without a cause, les
adolescents rivalisent d’audace dans de folles courses
automobiles et positionnent ainsi leur existence entre la
vie et la mort. Non loin de là, In a lonely Place
ou On a dangerous Ground s’inscrivent dans
le monde des adultes et mettent en exergue l’équilibre
qui sépare les pulsions et la raison des héros
‘rayens’. Comme toujours chez le cinéaste,
le protagoniste principal est maître de son destin.
S’il contient ses instincts destructeurs, il connaîtra
l’intégration sociale, dans le cas contraire
il plongera dans l’isolement le plus profond. Là
encore, le héros se positionne entre la vie et la
mort, non pas physique cette fois-ci (c’était
le cas dans Rebel without a cause) mais sociale.
Lorsque
Dixon Steele est calme il peut écrire des adaptations
de romans, partager son amitié avec son agent ou
chérir sa petite amie. Il vit alors des instants
apaisants et en accord parfait avec une société
qui l’accepte et reconnaît sa valeur. Dans une
séquence inoubliable, Ray filme le couple au restaurant
: un pianiste joue un air de jazz, les deux amants semblent
converser, sourient et se jettent des regards tendres. Les
mouvements de caméra et le montage confinent ici
au génie et rappellent l’élégance
avec laquelle Hitchcock filmait le couple Bergman/Grant
dans Notorious. Bogart rayonne de toute sa classe
et - auprès de l’excellente Gloria Grahame
- donne l’image d’un bonheur parfait. Ray filme
alors une sorte de paradis illusoire, un rêve que
Dixon Steele ne pourra qu’effleurer. Car lorsque sa
raison ne répond plus, rien ne peux arrêter
sa furie.
Dans ces instants, il exprime son dégoût
du monde et laisse sa haine le submerger. En vrai rebelle,
il rejette tout, se noie au plus profond de sa solitude
et entre inexorablement dans une spirale d’autodestruction.
Non enclin à vivre dans notre société,
il est exclu par ses amis, ses collègues ou Laurel
pour qui il ressent pourtant une passion réelle.
A l’encontre de tout schéma hollywoodien classique,
le final se terminera de façon assez typique pour
le réalisateur puisqu’il n’offrira aucun
happy end : dans une tension dramatique extrême, Laurel
quitte Dixon et le laisse sombrer dans sa triste destinée.
Sur ce point il est remarquable de rappeler que Gloria Grahame,
qui interprète Laurel, était l’épouse
de Nicholas Ray au début du tournage. Deux mois plus
tard, le couple finit par se séparer et déclare
le divorce. La réalité rejoint alors la fiction
et laisse imaginer l’implication de Ray dans le personnage
de Dixon Steele. A l’image du cinéaste, Steele
est un artiste en proie au doute. La biographie de Nicholas
Ray marquée par les conflits de toutes sortes (divorces,
censures, projets inachevés…) renvoie évidemment
au personnage de Steele qui remet en cause la loyauté
de son agent, de Laurel ou même les studios pour lesquels
il ne ressent pas la moindre confiance.
C’est peut-être là une
des composantes les plus fascinantes de In a lonely
place. Comme dans Sunset Boulevard (Billy
Wilder, 1950), The bad and the beautiful (Vincente
Minnelli, 1952) ou plus récemment The player
(Robert Altman, 1992), Nicholas Ray signe une œuvre
miroir. Miroir de l’industrie du rêve, ce quatrième
film de Ray se présente comme un pamphlet contre
le système mis en place dans les studios. En racontant
l’histoire d’un scénariste privé
de liberté créatrice (on demande à
Dixon Steele d’adapter un roman et d’en rester
très proche), le film ne cesse de dénoncer
les méfaits d’Hollywood. Tout d’abord
il y a ce personnage du "Tragédien" : comédien
abandonné par ses pairs, il ne trouve plus aucun
contrat et sombre peu à peu dans une sorte de sénilité
alcoolique. A force de déclamer de grandes tirades
du registre classique, il témoigne d’une certaine
nostalgie de l’art dramaturgique et manifeste ainsi
un rejet du système. Seul Dixon Steele continue à
le soutenir en lui offrant son écoute, sa générosité,
et quelques aumônes. Comme souvent chez Ray il est
ce personnage déjà marginalisé par
la société (Sal Mineo dans La fureur de
vivre), celui qui symbolise l’isolement définitif
dans lequel peut définitivement sombrer le héros.
En dehors de ce rôle, ce sont des
petites phrases qui viennent souligner l’immoralité
des studios. Ainsi lorsque Steele, imagine la reconstitution
du meurtre pour aider son ami policier, il finit par lui
dire avec une ironie grinçante "Je connais ce
genre d’histoires. J’ai tué tellement
de gens dans les films". Dans une autre scène
il s’accroche avec un réalisateur et déclare
"On fait tous des bides sauf toi. Parce que tu refais
le même film depuis 20 ans… Tu vends des esquimaux
!!". Quelques secondes plus tard il ne contient plus
sa colère et se jette sur son adversaire. Cette scène
suffit à Ray pour donner un coup de griffes aux bureaucrates
des studios et crier sa volonté d’indépendance.
Pour interpréter Dixon Steele, Nicholas
Ray collabore pour la seconde fois avec Humphrey Bogart
après Les ruelles du malheur (Knock
on any door) en 1949. Dans un premier temps les
deux
hommes s’associent pour donner naissance au projet
via la société de production de Bogart (Santana
productions), puis la collaboration devient artistique lorsque
Ray dirige Bogey. Même s’ils n’ont collaboré
qu’une seule fois auparavant leur entente paraît
naturelle. Il faut avouer que le choix de Bogart est parfait
pour incarner ce personnage qualifié "d’erratique
et violent" dans le script. Le comédien qui
débuta sur les planches de Broadway a toujours exprimé
un profond mépris pour le cinéma. Avant de
devenir son ami, Hawks, Walsh ou Huston se sont souvent
heurtés à sa personnalité lunatique.
Tantôt tendre et généreux, il pouvait
soudain quitter le plateau et insulter tout le monde avant
de revenir s’excuser piteusement et inviter toute
l’équipe pour faire la fête dans sa demeure.
Huston dira de lui "Bogart aimait boire, insulter les
gens et puis sourire, cela l’amusait énormément".
Mais outre son caractère bien trempé, Bogey
était également un grand défenseur
des libertés individuelles. Son engagement auprès
du comité pour le premier amendement (qui lutta contre
la liste noire), son implication dans les grèves
de dockers ou encore le soutien qu’il apporta à
la candidature de Roosevelt suffisent à le prouver.
Auprès de Ray, il trouve un professionnel de talent
dont il respecte les idées. Leur entente est sans
faille, il ne force jamais son jeu et à sa façon,
Bogart était déjà Dixon Steele. La
critique salua sa performance exceptionnelle et dans le
NY Times du 18 mai 1950 on peut lire "Bogart joue le
rôle dans toute sa profondeur insufflant une fureur
maniaque dans les colères et une grande intensité
dans les expressions de sympathie".
A ses côtés Gloria Grahame
qui avait collaboré avec Ray en 1949 (A woman’s
secret), avant de devenir son épouse quelques
mois plus tard, signe également une performance mémorable.
Sans jouer de son physique comme le ferait une quelconque
starlette des studios, elle participe à la création
d’un personnage énigmatique, sensible et attachant
et forme, auprès de Bogart, un couple inoubliable.
Lorsque les dernières images
défilent sous nos yeux, Gloria Grahame pleure tandis
que Bogey s’enfuit vers sa ténébreuse
destinée. Inutile de chercher des points de comparaison
avec d’autres films de Nicholas Ray. Il est désormais
temps pour les spectateurs de quitter la salle, imprégnés
de cette sensation d’avoir vécu une tranche
de vie à la fois brutale et passionnée. Ray
est un témoin des sentiments, anthropologiste de
la passion et du doute, un artiste rare et donc indispensable
!