A
l’instar de That’s Entertainment,
There’s no Business like Show Business tient
une place particulière dans la culture américaine.
Elle est devenue la chanson symbole de la comédie
musicale, l’emblème d’un spectacle donnant
toujours la priorité au merveilleux. Un spectacle
défendu par des artistes complets, moines soldats
d’un genre qui doit survivre aux différentes
difficultés que ceux-ci endurent au quotidien. La
Joyeuse Parade est ainsi une œuvre qui se veut
un hommage vibrant à la comédie musicale et
à ceux qui la font vivre sur les planches comme au
cinéma. Le film est aussi et surtout un hommage à
Irving Berlin, musicien américain d’origine
russe grandement influencé par le Jazz, l’un
des compositeurs les plus talentueux et respectés
de la comédie musicale à Broadway et à
Hollywood. Il composa une vingtaine de chansons pour des
films comme Top Hat, En suivant la flotte
ou Noël Blanc. Irving Berlin fut également
l’auteur du célèbre hymne patriotique
"God Bless America". Jerome Kern, autre grand
compositeur qui révolutionna le musical dans les
années 1910 et 1920, dit de lui un jour : "Berlin
ne tient aucune place particulière dans la musique
américaine… il EST la musique américaine".
Pour toutes ces raisons, on aurait donc
bien voulu encenser un tel film, s’enflammer devant
la perspective alléchante d’un aussi beau spectacle.
Malheureusement, il nous faut vite déchanter face
à un film poussif, dénué de toute émotion
et de talent proprement cinématographique. Le problème
se situe véritablement à la base : le scénario
n’est manifestement qu’un prétexte à
un enchaînement de numéros musicaux. Daryl
Zanuck, initiateur du projet, ne s’est pas trop soucié
de produire un film soutenu par une véritable intrigue
et de réels enjeux dramatiques. Le sujet de La
Joyeuse Parade se résume à une historiette
insipide faisant vaguement le lien entre les différentes
et nombreuses chorégraphies. De plus, le film ne
se trouve pas vraiment être une comédie musicale
dans le sens où les segments musicaux ne s’insèrent
pas dans la dramaturgie du récit, exception faite
de la chanson "A Man chasses a Girl" interprétée
par Donald O’Connor.
Ensuite, la Fox eut la volonté d’utiliser
un nouveau format de pellicule apparu depuis un an : le
Cinémascope. Grâce à ce dernier, les
spectateurs allaient voir sur l’écran un spectacle
inédit. Le film fut en effet la première comédie
musicale tournée dans ce format. Mais innovation
technique n’est point synonyme d’innovation
artistique. Et le metteur en scène Walter Lang, à
qui Zanuck confia la réalisation du film, le prouve
brillamment si l’on puis dire. Walter Lang fut un
réalisateur docile et appliqué comme il y
en eu des dizaines à Hollywood. Il signa de nombreuses
comédies (musicales ou non) dont la plus célèbre
reste sans doute la version du Roi et moi de 1956.
Mais ce dernier film doit sa réussite bien plus à
la qualité de son livret (signé Rodgers &
Hammerstein), à ses interprètes (Deborah Kerr
et Yul Brynner) et à ses qualités plastiques
qu’à la réalisation désespérément
plate de Lang. Ancien illustrateur de mode, le metteur en
scène ne fait justement que cela : illustrer. Et
La Joyeuse Parade en est l’exemple le plus
frappant. La caméra se contente de suivre les prestations
des comédiens en plans larges, se rapprochant par
moments de la scène mais pas trop près car,
comprenez-vous, le cinémascope est là pour
faire entrer tout ce joli monde dans son cadre extra large.
On a donc véritablement l’impression d’assister
à du théâtre filmé ou plutôt
du music-hall filmé, devrait-on dire. Et en dehors
des numéros musicaux, Walter Lang continue de plus
belle en appliquant le même principe, la caméra
ne faisant qu’honorer misérablement son format
: plan large / léger travelling avant / léger
travelling arrière, etc...
On constate enfin, et c’est bien
là le paradoxe avec La Joyeuse Parade, que
le cinémascope, évolution technique majeure
s’il en est, a fait reculer d’une demi génération
la représentation de la comédie musicale à
l’écran. On en est revenu, avec ce film, à
l’illustration pure et simple de superbes numéros
musicaux comme le furent ceux de Busby Berkeley. Il ne s’agit
évidemment pas de dénigrer cette merveilleuse
période des années 1930, source de tant de
beauté et de création. Mais comment peut-on,
en 1954, faire fi du renouveau apporté par le sublime
et baroque Vincente Minnelli, comme de la modernité
venue du couple formé par les fougueux Stanley Donen
et Gene Kelly ? Il faudra attendre jusqu’à
1961 pour qu’un cinéaste digne de ce nom utilise
le cinémascope à de réelles fins artistiques
dans une comédie musicale. On pense évidemment
à Robert Wise et West Side Story.
La distribution de La Joyeuse Parade
fait la part belle à des interprètes spécialistes
du genre. Ethel Merman fut une fameuse artiste de Broadway
qui avait créé sur scène deux célèbres
Musicals de Irving Berlin : Annie get your Gun
et Call me Madam. Dan Dailey était également
un acteur complet, chanteur et danseur, très apprécié
aux Etats-Unis bien qu’il ne fût pas véritablement
considéré comme une star. Il figura dans de
nombreuses comédies musicales dans les années
40 et 50. Ces deux comédiens, jouant le couple Donahue,
manquent néanmoins quelque peu de charisme. Lisses
et gentillets, ils ajoutent un peu trop de mièvrerie
à un scénario qui en regorge déjà
beaucoup. Ethel Merman et son côté "bobonne",
flanquée de la sympathique mais trop sage Mitzi Gaynor,
nous font amèrement regretter les personnages forts
et charismatiques qui peuplent les films de Donen ou Minnelli.
Heureusement, le jovial et sautillant Donald O’Connor
apporte sa fraîcheur et son énergie communicative
à un film qui en manque définitivement.
Mais ne restent-il pas des raisons de se
réjouir à la vision de La Joyeuse Parade
? En dehors des performances de Donald O’Connor et
de quelques tableaux enchanteurs (dont l’émouvant
tableau final reprenant la chanson titre), les quelques
instants de bonheur proviennent assurément de la
présence de Marilyn Monroe. Une Marilyn qui fit des
pieds et des mains pour ne pas figurer dans le film. Darryl
Zanuck, qui avait acquiescé à son désir
de renoncer au projet Pink Tights, l’obligea
à accepter ce second rôle qu’elle renâclait
tant à jouer. Le fameux contrat de sept ans qu’elle
avait signé avec la Fox, et qu’elle allait
bientôt casser, ne lui laissait pas d’autre
alternative. Alors qu’au même moment, le grand
réalisateur Henry Hathaway terminait l’adaptation
du roman "Of human bondage" de Somerset
Maugham, et espérait y faire jouer Marilyn Monroe
et James Dean, on n’ose pas imaginer ce que nous avons
perdu au change… Mais Zanuck fit la sourde oreille.
Dans la Joyeuse Parade, Marilyn Monroe
interprète trois chansons : "After you get what
you want", "Heat Wave" et "Lazy".
Dans le premier acte, sa présence lumineuse et sa
voix langoureuse avec ses vibratos donnent enfin un peu
de chaleur au film. Et cela même si Walter Lang ne
sait absolument pas la filmer, en la desservant avec ses
plans larges, alors que Marilyn est bien meilleure chanteuse
que danseuse. Nos vœux sont quand même exaucés
avec le tableau "Heat Wave" qui porte bien son
nom. La sensualité affriolante de Marilyn y fait
merveille. Ses déhanchements lascifs et son jeu de
scène suggestif affolent les rétines. Cette
séquence, plus gestuelle que dansante, parvient heureusement
à la mettre en valeur. Bizarrement, on a enfin le
droit à un gros plan, ce qui prouve que même
un réalisateur médiocre peut se sentir pousser
des ailes devant un tel phénomène. La chanson
"Lazy" est également propice à un
joli numéro dans lequel Marilyn, accompagnée
de Mitzi Gaynor et Donald O’Connor, impose à
nouveau sa sensualité et son tempérament.
Malheureusement, c’est lors
du tournage de ce film que la santé de Marilyn Monroe
commença à chanceler. Les effets secondaires
de sa consommation répétée de somnifères
commençaient à se faire sentir. C’est
également sur ce plateau qu’elle fit la connaissance
de Susan Strasberg qui allait bientôt jouer un rôle
important dans sa vie personnelle et professionnelle. Quant
à La Joyeuse Parade, on laissera le dernier mot à
Marilyn : " un rôle idiot dans un film idiot..
". Rideau !