Allons-y
gaiement : si l’on devait chercher le film
référence du polar à la française,
la matrice des œuvres du genre à venir, Touchez
pas au grisbi s’impose comme une évidence.
Le film de Jacques Becker a donné le la de toutes
les productions qui vont lui succéder, tant par sa
description réaliste du "milieu" et de
ses personnages que par sa forme, entre chronique sociale
dépoussiérée de toute lourdeur psychologique
et film aux séquences d’action brutales dessinant
en creux une mythologie du gangster français. Cela
dit, il va sans dire que le style de Jacques Becker est
immédiatement reconnaissable et que les futurs réalisateurs
qui s’en inspireront orienteront le matériau
disponible dans des directions plus personnelles. Mais l’on
peut affirmer sans trop se tromper que sans Touchez
pas au grisbi, point de Rififi chez les hommes,
de Bob le Flambeur ou de Classe tous risques.
Dans les années 50 et 60, les films de Melville,
Giovanni, Grangier, Verneuil, pour ne citer que ceux-là,
s’ils lorgnent assurément du côté
d’Hollywood et de ses films noirs, auront surtout
une grande dette envers le travail lumineux de Jacques Becker
et de Albert Simonin.
Avant d’être une création
de Becker, Touchez pas au grisbi est d’abord
un roman de l ‘écrivain Albert Simonin. Le
livre, à sa sortie, connut un succès critique
et public retentissant. Le romancier, fort d’une expérience
acquise dans la rue (il fit plusieurs métiers dont
chauffeur de taxi, après avoir goûté
moyennement au journalisme), recrée un monde populaire,
habité par des truands impitoyables mais pittoresques,
parlant un langage savoureux et fleuri. Simonin introduit
ainsi l’argot des voyous dans la littérature
policière puis au cinéma, en participant à
l’adaptation de ses romans (Le Cave se rebiffe
de Grangier et Les Tontons flingueurs de Lautner)
et en travaillant, également en tant que scénariste/dialoguiste,
sur des films comme Mélodie en sous-sol
de Verneuil ou Les Barbouzes de Lautner.
La description minutieuse du milieu de
la pègre parisienne, les rapports de classe, l’histoire
d’une profonde amitié, les ravages de la trahison
ou les soubresauts d’un monde ancien qui vacille,
tous les thèmes contenus dans le roman de Albert
Simonin semblent avoir été conçus pour
Jacques Becker, dont on reconnaît les obsessions dramatiques
depuis Dernier atout jusqu’à Casque
d’or. Le réalisateur fait à nouveau
preuve de sa technique d’entomologiste pour parfaire
la représentation de cet univers peuplé de
personnages truculents fortement marqués par la solidarité
de classe (il n’y a qu’à voir l’accueil
moqueur reçu par de simples clients entrés
dans le restaurant qui leur sert de lieu de réunion
et de détente). Comme bien souvent, le cinéaste
fait sortir la vérité de ses personnages et
des situations en privilégiant la somme des petits
détails qui compose une toile vivante et impressionniste.
Becker est un maître de la digression ; comme il le
disait lui-même : « les sujets ne m’intéressent
pas en tant que sujets (…) seuls les personnages de
mes histoires m’obsèdent vraiment au point
d’y penser sans cesse. ». Les petits gestes
du quotidien prennent le pas sur l’intrigue mais sans
toutefois l’écraser. Ses personnages sont abordés
comme des gens normaux, occupant une fonction sociale déterminée.
« Je ne peux concevoir un personnage sans m’inquiéter
de la manière dont il vit, de ses rapports sociaux,
quelle que soit, d’ailleurs, la classe à laquelle
il appartient. » C’est dans ces moments précis
que Becker étire le temps et rend ses personnages
réalistes tout en leur conférant petit à
petit un statut mythologique (déjà présent
dans le livre de Simonin, mais ici amplifié) qui
les rend immortels. Ainsi, le cinéaste articule l’humanisme
et la légende, ce qui fait en grande partie la force
de son film. C’est avec ce récit d’amitié
fatale que surgit aussi le Becker romantique éperdu
et désespéré.
Touchez pas au grisbi raconte
la quête impossible d’un homme qui ne peut échapper
à sa condition de truand et dont le point faible,
et donc aussi son honneur, reste l’attachement profond
à son ami Riton. D’ailleurs le film est construit
en forme de boucle : on part du restaurant "Bouche"
et on y revient. Comme si ce qui s’est passé
entre les deux ne formait qu’une parenthèse.
A la fin, "Max le menteur" (surnommé ainsi
par Simonin dans ses livres pour son bagout devant les femmes)
finit par être obligé de mentir à son
entourage sur sa situation. Max est ainsi doublement prisonnier,
et de sa condition et de son destin. Plus on avance dans
le film, plus celui-ci devient noir. D’une chronique
quasiment sociale et urbaine avec ses accents débonnaires,
Touchez pas au grisbi devient vite un véritable
film noir. L’image, partant de tons gris et détaillés,
s’obscurcit progressivement pour finir dans une tonalité
très sombre, même si l’ensemble du récit
se passe majoritairement de nuit. C’est également
le cas de la topographie des lieux : on part de scènes
conviviales de restaurant et de boite de nuit, on descend
à la cave puis on aboutit sur une route déserte
pour l’affrontement final. C’est un monde brutal,
d’une violence sèche, un univers d’homme
dans lequel la femme n’a pas de véritable place.
L’amitié comme valeur suprême empêche
l’accomplissement de l’amour. A ce propos, les
femmes dans Touchez pas au grisbi sont réduites
à deux stéréotypes : la jeune et jolie
"greluche", attirée par le luxe et un brin
écervelée, et la matrone veillant aux bons
soins de son homme. Seule une femme s’affranchit de
ces représentations et symbolise justement le milieu
petit-bourgeois que Max tente vainement de rejoindre.
La solidarité de clan et les profonds
sentiments d’amitiés pour Riton définissent
la morale de Max. Becker les filme amoureusement comme un
vieux couple. Dans la boite de nuit tenue par leur ami Pierrot
et surtout dans son appartement, Max s’occupe de nourrir
son camarade et de pourvoir à ses besoins. La chaleur
humaine qui se dégage de ces scènes intimistes
reste à jamais gravée dans l’esprit
du spectateur. On verra bientôt Max hésiter
un instant à voler au secours de son ami Riton détenu
par Angelo. A noter, à ce sujet, cette belle séquence
où Max se trouve chez sa maîtresse bourgeoise
: le truand, après un moment d’amour passé
avec son amante dans cet appartement luxueux et lumineux,
honteux d’avoir songé à laisser son
ami se débrouiller seul avec ses ravisseurs, revient
se positionner dans l’ombre, éclairé
par la seule lumière d’une allumette. La mise
en scène renvoie donc Max dans l’obscurité,
un univers ténébreux vers lequel il ne peut
s’empêcher de revenir. (C’est aussi à
cet instant précis qu’on entend la voix off
de Gabin, technique qui resserre l’intrigue autour
du cheminement personnel du parrain).
Le célèbre thème musical
composé par Jean Wiener accompagne Max comme une
ombre dès que le grisbi et/ou Riton redevient l’enjeu
principal. Le réalisateur, conformément à
ses habitudes, n’utilise que très peu de musique
; il a ainsi éliminé la quasi totalité
de la composition écrite par le musicien. Cet air
profondément mélancolique joué à
l’harmonica, le morceau de musique préféré
de Max, agit comme une ponctuation dramatique qui à
la fois définit et enferme Max dans son monde déclinant.
Car c’est de cela aussi que parle Becker dans son
film : les jeunes prennent le pas sur les anciens et n’ont
que faire d’un vieux code d’honneur qu’ils
jugent dépassé. Mais les vieux lions comme
Gabin le distributeur de baffes et Frankeur le pourvoyeur
de sulfateuses, même renvoyés dans les cordes,
se battent toujours et assurent la pérennité
de leur lignée. Le pessimisme de Becker trouve sa
marque dans la conservation de l’amitié, la
seule valeur qui subsiste quand tout le reste s’écroule.
La conclusion fort émouvante du film, le mensonge
douloureux de Max/Gabin, offre au personnage un statut aussi
bien immuable que tragique et finit de conférer à
cette œuvre une place de tout première ordre
dans la l’histoire du cinéma français.
L’auteur de ces lignes ne peut s’empêcher
de penser que l’influence de Touchez pas au grisbi
a dépassé les frontières nationales.
Le Parrain (The Godfather, 1972), fresque
familiale, sanglante et opératique, d’un certain
Francis Ford Coppola rappelle, par bien des aspects, certaines
figures narratives du film de Jacques Becker et la même
volonté de conjuguer chronique sociale et mythologie
du film de gangsters.
La naissance du film policier français
moderne s’accompagne également de la renaissance
d’une figure légendaire du cinéma hexagonal.
En effet, Jean Gabin, depuis la fin de la Seconde Guerre
Mondiale et son retour en France, n’avait jamais pu
regagner le rang qu’il occupait avant-guerre. Le comédien
le plus représentatif du cinéma français
des années 30, celui qui tenait le haut de l’affiche
des plus grandes œuvres de Renoir, Duvivier, Grémillon
ou Carné, le symbole de toute une industrie et de
tout un peuple, ne parvenait plus à fédérer
les foules. Une suite de films plutôt insignifiants
(à l’exception de La vérité
sur Bébé Donge de Henri Decoin) et un
ostracisme délibéré de l’industrie
du cinéma, dû à la mauvaise conscience
de ses responsables devant le résistant Gabin engagé
dans l’armée gaulliste, avaient fini par remiser
l’acteur au placard. Grâce à l’énorme
succès de Touchez pas au grisbi, sorti en
mars 1954, Jean Gabin va entamer une nouvelle carrière
florissante.
S’installant progressivement
dans le rôle d’un patriarche autoritaire, vieillissant
et expérimenté, Jean Gabin va devenir le parrain
du cinéma français, quelquefois pour le pire,
mais bien souvent pour le meilleur. Parrain dans les films,
mais également au sein de l’industrie. Car
autour de lui va se constituer une confrérie de producteurs,
réalisateurs, scénaristes, dialoguistes et
bien sûr comédiens qui fera l’honneur
d’un certain cinéma français populaire
(une expression malheureusement péjorative pour certains
salonniers condescendants et pontifiants). Des personnalités
comme celles de Giovanni, Verneuil, Enrico, Lautner, Audiard,
Blier, Ventura, Belmondo ou Delon vont composer une belle
communauté d’art et d’esprit dont les
milieux autorisés chantent aujourd’hui les
louanges après les avoir conspués pendant
des années. Dans Touchez pas au grisbi,
on retrouve donc quelques habitués de ce type de
productions comme Dora Doll (French Cancan, Elena
et les hommes, Mélodie en sous-sol)
ou le savoureux Paul Frankeur (Razzia sur la chnouff,
Le rouge est mis, Un singe en hiver).
Et bien sûr l’ancien champion de lutte Lino
Ventura, dont c’est le premier film (il reprendra
d’ailleurs le rôle de Max le menteur dans Les
Tontons flingueurs adapté de "Grisbi or
not grisbi" de Albert Simonin). Ventura qui débute
ici une carrière dans l’ombre de Gabin avant
de trouver toute sa place au sein d’un cinéma
français qu’il va éclairer de son charisme,
de son humour et de son humanité. On n’oubliera
pas non plus la présence de Jeanne Moreau dans un
de ses tous premiers rôles. Les dialogues délectables
et hauts en couleur de Albert Simonin trouvent en ces comédiens
des serviteurs dévoués et robustes qui achèvent
de rendre Touchez pas au grisbi essentiel et incontournable.