Auréolé
du succès public et critique de French Connection
(1971) qui le vit remporter deux Oscars, William Friedkin s’attèle
un an plus tard à la réalisation d’un film qui marquera
le fantastique d’une pierre blanche. Adapté du roman de
William Peter Blatty qui s’inspira d’un article de 1949
relatant un fait divers réel pour écrire une histoire
effroyable, L’Exorciste imposa un cinéaste
qui allait connaître son second et dernier triomphe au box-office.
Friedkin se posait dès le début de sa carrière
comme un homme fasciné par les dualités et créant
des ambiances à la limite de la rupture dont il se vantera toujours
de donner une image moderne. L’Exorciste n’échappe
pas à cette règle. Mais il se montra aussi contradicteur
farouche, essayant d’imposer ses idées contre ses scénaristes
ou acteurs, en contestant certains choix de William Peter Blatty et
de son script, comme il s’opposera à certains choix de
casting -Jane Fonda ayant été approchée pour jouer
la mère avant qu’Ellen Burstyn ne décroche le rôle-
ou se mettra en conflit avec Steve McQueen ou Al Pacino durant Cruising
(1982).
L’histoire de possession à la base de L’Exorciste
est l’occasion pour lui de mettre en évidence le thème-clé
de son univers de cinéaste : la lutte éternelle entre
le Bien et le Mal. Littéralement fasciné par cette problématique
il développe ici cette idée obsessionnelle en recourant
à un filmage lorgnant vers le documentaire pour plus de réalisme
voire d’hyperréalisme. Il veut que le spectacle soit le
plus crédible et effrayant possible, en prenant le spectateur
par les tripes ni plus ni moins. Caméra à l’épaule,
lumière naturelle ou éclairage minimaliste, rigueur de
la mise en scène, grain de pellicule, etc.… Le metteur
en scène s’en remet à la technique du documentaire
qui répond à des exigences souvent économiques
auxquelles il se plie. L’horreur est ici clinique et glaçante.
Une approche qui livra au début et jusqu’à la fin
des années 70 des chefs-d’œuvre d’effroi : La
dernière maison sur la gauche (1973), Massacre
à la tronçonneuse (1974), La colline
a des yeux (1977) et beaucoup d’autres. Une décennie
dorée dont, au milieu des années 80, John McNaughton retrouvera
l’esprit dans Henry, portrait of a serial killer
(1986), par ses partis pris, proche du document filmé pris sur
le vif.
L’Exorciste,
premier du nom, demeure en le regardant aujourd’hui, doté
d’un grand savoir-faire sur le plan de la photo et du son, la
gestion des effets et le mixage général étant admirables.
Ce n’est pas pour rien qu’à ce titre le film remportera
l’Oscar en 1973 pour cette partie technique. Dans un autre registre,
celui du visuel, la photo assure une ambiance cauchemardesque avec ses
nombreux plans plongés dans l‘obscurité. Ce qui
lui permet d’être parfois excessif dans le sens où
le cinéaste cherche le malaise dans des scènes très
dérangeantes pour leur violence morale, comme le premier examen
de Regan avec le son strident des machines. Le film affiche aussi des
contrastes désespérés, une grande froideur, l’absence
de couleurs vives montrant un quotidien morne et triste. Une parfaite
cohérence, une alchimie entre le fond et la forme où les
deux se rejoignent parfaitement et qui débouche sur une impression
de spleen et d‘étouffement. Les scènes d’intérieur
sont bien plus nombreuses que les scènes d’extérieur
et pour cause : le Mal a pris racine à l’intérieur
d’un être et c’est dans celui-ci qu’il se développe.
Les intervenants extérieurs devront dans un sens comme dans un
autre s’y accoutumer, puis y faire face pour le vaincre. C’est
là qu’intervient la patte de Friedkin si l‘on peut
dire. Il montre des spécialistes tentant de trouver les origines
réelles du problème de Regan, et s‘en remettant
toujours à la raison scientifique. 'Nous ne croyons que ce
que nous voyons' en somme. Les signes de meurtrissures physiques
sont des pistes très graves pour être prises à la
légère et ne sont pas ignorées sans pour autant
être considérées comme une explication raisonnable
à la violence comportementale alors qu‘ils sont indissociables
de celle-ci. Le réalisateur filme des neurologues qui s’en
remettent en ultime recours à l’exorcisme, une vieille
méthode décriée au sein même de la théologie.
La confrontation du Profane et du Sacré met en lumière
les doutes de chacun, et la religion est vue comme le dernier rempart
au Mal, même si on le verra par la suite, elle est représentée
par deux hommes d’Eglise opposés l’un et l’autre
en terme d’âge, de convictions personnelles et qui, comble
pour des croyants, continuent de douter. Pourtant, Karras, homme seul
et dévasté par la maladie mentale de sa mère (
qui donne lieu à un cauchemar incluant un plan subliminal du
Malin à la sortie d’une bouche de métro ) cherche
encore la Foi, sa Foi, et officie à ses cérémonies
dominicales. Max Von Sydow, le père Merrin, quant à lui,
apparaît les traits volontairement tirés et vieillis.
D’où vient la force manifeste de ce film ? De son économie
d’effets qui ménage de longues plages de suspens coupant
subitement l’aspect monotone des situations par un effet choc.
Non pas du gore, non pas des éviscérations en gros plan,
mais un dosage subtil et équilibré destiné à
tenir en haleine - on ne sait jamais ce qui va se passer - et une habileté
à nous plonger dans une horreur quotidienne, décrite comme
tout à fait plausible (évolution psychologique des personnages,
allers et retours incessants des prêtres, de l’inspecteur
de Police, bruits et râles de Regan se retournant dans son lit,
etc.). Au final on tremble et on se met à la place de cette mère
de famille en se demandant quelle horreur va bien pouvoir frapper. On
évoquera pour illustrer cela, la terrible séquence du
crucifix que Regan s‘enfonce elle-même dans le vagin en
hurlant 'Let Jesus fuck me ! Let Jesus fuck me !', scène
spectaculaire s’il en est, mais pas du tout gratuite et fonctionnant
encore avec des effets spéciaux dont cette tête se retournant
sur elle-même avant de déclamer un sourire abominable aux
lèvres : 'Do you know what she did your cunting daughter
?'.
Les effets et les scènes chocs se reproduisent vers la fin du
film. On y voit cette même fillette se soulevant au dessus de
son lit les yeux révulsés, les stigmates tout le long
des jambes. C’est vrai aussi durant le final, le personnage de
Karras, hors de lui se précipitant sur Regan et la plaquant au
sol en demandant au Diable de sortir de son corps, sont les images les
plus frappantes du film. Autant de scènes anthologiques, restées
en mémoire, mais qui posent aussi une question. Dans ce final,
Friedkin montre un prêtre possédé à son tour,
la seule alternative, en fait la seule solution pour éradiquer
le Démon intérieur. Couché à terre et étranglant
Regan, le Mal se transmet dès lors d’une personne à
une autre dans un instant de bouleversement physique et mental. Friedkin
montre-t-il que le Mal se transmet de corps à corps par la pensée
et les gestes, mettant ainsi de côté le réalisme
précédent cent dix minutes de film, ou pense t--il que
le Mal se transmet comme une maladie, et que la seule façon de
sauver Regan était de sacrifier un homme lui-même contaminé
? L’image du père Karras manquant de tomber à la
renverse avant de se redresser pour se jeter par la fenêtre est
une image plus fantastique que crédible, mais à vrai dire
au vu des circonstances qui conduisent à sa mort, ce n‘est
pas si grave. Les notes musicales apportées dans les dernières
images s’ajoutent à une ambiance tout du long glaciale.
Cependant, Friedkin, après ce tournage, gardera l’image
d’un réalisateur tyrannique qui n’hésite pas
à malmener ses acteurs afin d’obtenir satisfaction. Ellen
Burstyn fut ainsi sérieusement blessée au bas du bassin
sans qu’il ne bronche, tandis qu’il tirait des coups de
feu ou faisait sonner le téléphone pour capter des émotions
sur les visages. Une méthode peu orthodoxe qui fit son effet.
Malgré
le fait que le film soit une réussite, on peut faire quelques
reproches à L’Exorciste. Il est lent -
ce peut-être une qualité comme un défaut - et l’ennui
peut poindre si l’on s’attend à une narration et
un rythme plus soutenus. Les dialogues sont très nombreux, parfois
trop explicatifs et il y a pas mal de longueurs, bien que le film s’emballe
dans la dernière demi-heure. Trop long ? Certainement. Reste
que le tout conserve sa maîtrise, son statut de film culte qui
imprègne la pellicule, à l’origine de bien des cinéphilies,
mais dont une vision avec du recul permet de souligner les flottements,
sans qu’il ne soit devenu soudain mauvais pour cette même
raison. Hit mondial de l’horreur, L’Exorciste
sera le dernier William Friedkin à avoir autant d’affluence
et d‘influence. Le convoi de la Peur réalisé
en 1977 sera quant à lui un gros bide. Linda Blair sera par contre
cataloguée dans ce rôle sans parvenir à en sortir,
car elle enchaînera avec le baroque et plus païen L’hérétique
(1977), tandis qu’Ellen Burstyn ici plus que convaincante, continuera
une carrière plutôt brillante. L’Exorciste
étouffe, ne distille aucun humour y compris au second degré.
Il cherche dans le quotidien la raison des horreurs les plus viscérales.
Le démon a un visage, et ici il porte celui d’une fillette.
Difficile de faire plus pictural et osé que cette image. Ainsi
se construisent les mythes du Fantastique (avec son lot d’histoires
funestes - des morts sur le tournage du film, des conditions difficiles
dans une chambre froide qui est celle de Regan la raison pour laquelle
de la vapeur sort de la bouche des acteurs) qui peuplèrent autrefois
les cauchemars des adolescents en manque de sensations fortes avec cette
histoire aussi épouvantable que purement cinématographique.