1958.
La décennie ayant marquée l’apogée
du classicisme hollywoodien touche à sa fin.
Décennie bénie de tous les cinéphiles
pour le nombre de chefs d’œuvres qu’elle
recèle, et chérie par tous les amoureux du
western, la majorité des plus grands films du genre
ayant été réalisé durant cette
période. Une décade qui se terminera en apothéose,
l’année suivant la sortie de Cow-boy,
par l’éternel et inusable Rio Bravo
de Howard Hawks. On peut dire, sans grand risque de se tromper,
que les meilleurs cinéastes ayant œuvré
dans le genre ont chacun réalisé au moins
deux chefs d’œuvres durant cette courte période,
que ce soit Anthony Mann, Howard Hawks, John Ford, Henry
Hathaway, Robert Aldrich, William Welmann, Alan Dwan, Budd
Boetticher, André De Toth, John Sturges, et d’autres
encore. Delmer Daves a lui aussi contribué à
cette ‘époque glorieuse du western’ avec,
dès 1950, le premier film ouvertement ‘pro-indien’,
La flèche brisée, mais surtout grâce
aux deux sommets de sa filmographie que sont La dernière
caravane (1954) et 3h10 pour Yuma (1957).
D’où une partie de la déception que
nous cause la vision de Cow-boy, ce dernier faisant
quand même assez pâle figure placé au
milieu de toutes ces pépites.
Sixième des 9 westerns de Delmer
Daves, Cow-boy est tiré d’une chronique
authentique de Frank Harris dont le rôle est tenu
à l’écran par Jack Lemmon. L’idée
de départ avait tout pour plaire, ayant pour ambition
de narrer simplement et sereinement la vie de tous les jours
d’un groupe de cow-boys à travers leur peines
et leurs joies. Le scénario est attribué au
générique par Edmund N. North, auteur entre
autre du magnifique script de La fille du désert
de Raoul Walsh. En fait, il ne s’agit pas du
véritable auteur, celui-ci étant Dalton Trumbo,
ne pouvant à cette époque pas le signer, car
faisant partie de la tristement célèbre ‘liste
noire’. C’est donc Edmund N. North, connu pour
ses positions libérales, à qui l’on
demande d’apposer son nom sur le scénario qui
est remis entre les mains du réalisateur. Ce sera
la dernière ‘œuvre non créditée’
de Dalton Trumbo.
Delmer Daves s’attelle donc à
la tâche et reprend quasiment la même équipe
ayant travaillée l’année précédente
sur 3h10 pour Yuma. Mais cette fois le film ne
s’avère être qu’une semi-réussite,
et ceci à tous les niveaux. George Duning, qui avait
signé l’une de ses plus belles partitions pour
‘Yuma’ nous concocte ici une musique bien sympathique
mais très loin d’atteindre les sommets d’émotion
que dégageait son score précédent.
Charles Lawton Jr. pare le film de couleurs chatoyantes
mais sa photographie ne marquera pas la rétine comme
celle en somptueux noir et blanc du film antérieur.
Et Delmer Daves, certainement lassé d’avoir,
sur 3h10 pour Yuma, réglé tous ses
cadrages à la perfection, ne nous laisse cette fois
aucun souvenir précis d’une quelconque image
ou d’un seul plan inoubliable. Certains parleront
de nonchalance, mais si nonchalance et sobriété
il y a, elles sont malheureusement accompagnées d’une
certaine paresse de la mise en scène. Tout ceci est
d’autant plus regrettable que le potentiel suggéré
par l’idée de départ pouvait nous laisser
espérer un nouveau chef d’œuvre du genre.
On ne ressent malheureusement qu’à
de trop rares instants, la conviction qu’a du pourtant
avoir Delmer Daves à diriger ce film : ce n’est
qu’une impression puisque ce dernier demeure fier
du résultat, son amour pour les situations et ses
personnages n’étant pas à mettre en
doute, et s’estimant avoir réussi à
montrer ce qu’il avait voulu : "La vie des cow-boys
était pénible, leur humour était rude,
et nous l’avons montré. Les nuits étaient
de véritables nuits et non ces crépuscules
bleutés en Technicolor, des nuits comme on les vit
dans la prairie, dans les canyons" dira t’il
à l’un de ses plus grands défenseurs,
Bertrand Tavernier, lors d’une interview reprise dans
son passionnant ‘Amis américains‘. Mais
peut-on imputer au seul réalisateur cette impression
de semi-échec ? Delmer Daves était-il vraiment
l’homme de la situation pour mettre en image un scénario
mélangeant maladroitement les genres ? Car là
où le bat semble blesser le plus, c’est assurément
au niveau de l’écriture. Le film mélange
les tons sans que jamais ceux-ci se marient harmonieusement
entre eux. Il démarre en trombe, quasiment comme
du Billy Wilder, la présence de Jack Lemmon accentuant
ce sentiment, mais l’histoire d’amour, qui fait
dès le début son apparition, est bien terne
et nous aurions pu très aisément nous en passer.
Même s’il est vrai que l’histoire ne se
prêtait guère à un crescendo dramatique,
nous aurions pu quand même préférer
ressentir un certain ‘liant’ entre les scènes,
ce qui nous aurait permis d’être plus en phase
avec ces personnages qui nous restent un peu extérieurs
bien qu’ils soient croqués avec humanité
par le réalisateur.
Mais attention, par bien des côtés,
le film demeure extrêmement intéressant. Daves
a recherché le côté vériste sans
jamais cependant verser dans la démystification à
la manière d’un Peckinpah. Si effectivement
le côté romantique du ‘cow-boy Marlboro’
en prend un sacré coup, le réalisateur demeure
un chantre du classicisme, généreux et sensible,
jamais cynique ni même ironique. Il a cherché
d’une manière assez documentaire, sans dramatisation
outrancière, à nous faire découvrir
les vrais aspects d’un métier rude et non ‘exotique’
comme tous les adolescents se l’imaginait à
la vision de multiples autres westerns. Pour comprendre
cet aspect le plus passionnant du film, il suffit de citer
deux extraits de ses dialogues. Au tout début, lorsque
Reece, dans son bain, se fait livrer une bouteille par le
garçon d’hôtel, en l’occurrence
Jack Lemmon, ce dernier lui disant son admiration et son
attirance pour le métier de cow-boy, Reece lui rétorque
sans ménagement et avec une ‘savoureuse cruauté’
: "Oui, dormir à la belle étoile, les
chants autour du feu de camp. Et votre fidèle cheval
broutant à vos côtés…Vous êtes
un idiot, un idiot rêveur et c’est la pire espèce
d’idiot ! Savez vous vraiment ce qu’est la piste
? Nuages de poussière et trombes d’eau. Seul
un idiot peut aimer cette vie. Et les boniments sur les
chevaux ! La loyauté et l’intelligence du cheval.
Les chevaux ont une cervelle de la taille d’une noix.
Ils sont méchants, traîtres, stupides. Même
pas assez intelligents pour s’éloigner du feu.
Aucuns homme doué d’intelligence peut aimer
les chevaux. L’homme tolère la sale carne parce
que vaut mieux chevaucher que marcher." Pour qu’un
sourire se dessine sur vos lèvres, je vous laisse
imaginer la figure ahurie de Jack Lemmon à cet instant,
qui reste bouche bée par ces explications.
Un autre moment très réussi,
mais plus du tout drôle, est celui au cours duquel,
une nuit, par excès de fanfaronnade, un homme lance
un serpent venimeux au milieu du groupe, trop calme à
son goût. Malheureusement l’animal retombe sur
les épaules de l’un d’entre eux et le
tue. Dans n’importe quel autre film, le responsable
aurait été puni mais là, devant le
regard étonné du ‘tenderfoot’,
rien de tel ne se passe, tout le monde comprenant que ce
n’était qu’un jeu stupide mais n’en
faisant pas grand cas. Reece, lors de l’enterrement,
dira : "Devant pareille chose, on se demande comment
c’est arrivé. Par sa faute ou par celle d’un
autre ? La seule certitude que nous ayons c’est qu’il
y a un mort. La cause n’a aucun intérêt.
Si ce n’avait pas été un serpent, ça
aurait pu être un taureau ou un Comanche ou bien son
cheval aurait pu trébucher dans un trou de chien
de prairie par une nuit sombre." Et le responsable
continue à tenir sa place au milieu du groupe comme
si de rien n’était, sans même que sa
conscience en soit affectée. C’était
le destin, la vie continue !
Ces deux scènes montrent à
quel niveau le film aurait pu s’élever si toutes
les autres avaient été de cette qualité,
mais il aurait fallu aussi que le thème de l’amitié
entre les deux hommes ait été un peu plus
creusé car, là encore, ça ne fonctionne
qu’à moitié : nous avons vraiment du
mal à croire au changement de caractère si
rapide de Frank Harris après ce ‘voyage initiatique’.
En effet, après sa déception au début
du voyage, et après avoir partagé quelques
temps la vie ce ces cow-boys, il va finir par comprendre
Reece, sa dureté envers lui, et nous allons assister
à la naissance d’une amitié à
la toute fin du film. Ce qui nous empêche aussi de
croire à ce revirement brusque du personnage, c’est,
il faut l’avouer, le fait que Jack Lemmon se révèle
bien moins à son aise dans le genre que le toujours
impeccable Glenn Ford. Alors que dans la première
partie assez enjouée, l’acteur se retrouve
dans son élément de comédie quand il
joue au ‘pied tendre’ naïf et maladroit,
il est bien moins convaincant dans son rôle de ‘dur
à cuire’ de la seconde moitié du film.
Un scénario qui aurait donc
mérité, à mon sens, d’être
étiré pour obtenir un film plus long, plus
ample, moins saccadé, aux scènes d’actions
mieux intégrées au reste du récit et
pour ne pas avoir cette fâcheuse impression que le
réalisateur n’a pas su comment boucler son
film puisque le final nous apparaît purement et simplement
bâclé. Cependant, et pour conclure sur une
note plus positive, il serait exagéré d’accabler
plus longtemps ce film honnête et généreux
qui se regarde malgré tout avec beaucoup de plaisir.
Delmer Daves n’a pas franchement un style reconnaissable
car il a tout au long de sa carrière fourni un continuel
effort pour adapter un style différent suivant le
sujet qu’il traitait. L’ensemble de ses westerns,
même s’il ne possède pas l’homogénéité
de celui d’un Anthony Mann, est l’un des plus
intéressant de l’histoire du genre, comprenant
outre les titres déjà cités d’autres
œuvres estimables comme L’aigle solitaire,
Jubal, La colline des potences ou L’or
du hollandais. Pour les fans du genre, il serait quand
même dommage de passer à côté
de Cow-boy malgré les réticences
qui ont été notifiées ci-dessus.