Cabaret
Avec Liza Minnelli, Michael York, Joel Grey, Marisa Berenson, Helmut Griem
Réalisateur : Bob Fosse
Scénario : Jay Presson Allen (livret de Joe Masteroff d’après la pièce de John Van Druten et le roman de Christopher Isherwood)
Musique : John Kander
Lyrics : Fred Ebb
Chorégraphie : Bob Fosse
Un film ABC Pictures Corporation
USA - 124 mn - 1972



Zone 1
124'
1.85:1
1 face
Langue: anglais
Sous-titres : anglais/français/espagnol
Son Dolby 2
Chapitrage et menu fixes


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Sally Bowles (Liza Minnelli), une chanteuse américaine dans le Berlin des années 30, travaille chaque soir au ‘Kit Kat Club’ et traverse la vie avec des faux-cils et les ongles vernis en vert. Légère et frivole, adorablement amorale, elle tombe amoureuse d’un jeune écrivain britannique homosexuel, Brian (Michael York) qui partage la même pension de famille et qui donne des leçons d’anglais pour vivre. Tous les deux sont séduits par un aristocrate fortuné, Maximilian (Helmut Griem), alors que Natalia Landauer (Marisa Berenson), jeune héritière juive tombe sous le charme de Fritz, un chasseur de dot attendrissant qui garde le silence sur ses origines. Le bonheur et surtout l’insouciance seront rattrapés par l’ombre menaçante qui commence à obscurcir le ciel de l’Histoire.

Avant d’entrer plus avant dans le vif du sujet, il convient de rappeler brièvement l’histoire de l’œuvre et de ses protagonistes. Le point de départ en est un des récits à connotation très autobiographique de Christopher Isherwood dans son roman Adieu à Berlin dans lequel il relate ses propres expériences de jeune écrivain novice au début des années 30. A partir de ce premier matériau, John Van Drutten imagina une pièce de théâtre, qui forte de son succès à Londres, fut transposée au cinéma sous le même titre I am a Camera (1955). Au milieu des années 60, un parolier et un compositeur presque inconnus contactent Bob Fosse afin de monter un musical à Broadway. Le célèbre chorégraphe ne s’intéresse pas au projet qui échoit dès lors à Harold Prince que le succès accompagne. "Anecdotiquement", on ne manquera pas de signaler que de la même manière que Bob Fosse refusa le sujet, Harold Prince n’engagea pas Liza Minnelli qui avait tenté vainement à quatorze reprises d’obtenir le rôle qui devait, six ans plus tard, lui valoir un Oscar mérité.

Lorsque Bob Fosse entreprend le tournage, il n’a réalisé qu’un seul (Sweet Charity) des cinq films que comptera sa carrière de cinéaste. Et ces deux œuvres ont suffit à lui conférer une reconnaissance et un statut enviable à Hollywood. Il commença à exercer son talent au théâtre à l’age de 13 ans : son expérience en la matière était solide et s’y ajoutait son travail de chorégraphe dans de nombreuses comédies musicales à succès de Broadway comme Pajama Game, Damn Yankees, etc. En outre, le cinéma ne lui était pas étranger, il y fit des apparitions remarquables comme chorégraphe à nouveau ou comme danseur, notamment dans Kiss me, Kate ou Give a girl a break. Mais le succès est mondial avec son second film Cabaret.

Qui aurait pu imaginer que le Berlin pré-hitlérien des années 30 puisse servir de sujet à une comédie musicale filmée ? Fosse osa sauter le pas et non content de cela, il n’hésita pas ainsi à aborder les rivages d’un terrain qui jusqu’alors était réservé à un cinéma bien délimité et à ses habituelles réflexions politiques. Ou comment mettre à la portée du grand public une analyse subtile d’un des plus tristes épisodes de notre Histoire ?

Dès la première scène, le film apparaît comme la caisse de résonance des événements tant privés qu’historiques qui vont se dérouler sous nos yeux.. Les numéros musicaux sont l’écho stylisé du récit et le maître de cérémonie, savoureux et inoubliable Joel Grey, en est le commentateur avisé et sarcastique. Il endosse définitivement la fonction du Chœur Antique de la tragédie qui se joue. Le cinéaste filmant ses "héros" d’une part et le maître du cabaret d’autre part, lui-même commentant l’histoire dans laquelle sont emportés, impuissants, des personnages à la tendresse désarmante, confère à l’ensemble une dimension quasi "brechtienne". Dans cette architecture doublement narrative, rien de ce qui se trame n’échappe ni à l’un ni à l’autre. Bob Fosse le raconte d’un point de vue dialectiquement critique mais jamais manichéen en utilisant à la perfection la lumière (magique !), les décors, maquillages et costumes, sa chorégraphie, la musique de John Kander et un splendide montage nerveux et incisif. L’ensemble suggère au spectateur par le biais de brefs coups de pinceau, "balancés" comme autant d’images subliminales, une société qui rend possible l’ascension du nazisme et de l’antisémitisme, axe fondamental de la construction narrative. La première séquence, qui présente aussi les deux protagonistes qui se rencontreront, l’illustre à la perfection : il ne s’agit pas de d’exposer superficiellement le Berlin de l’apparition d’Hitler mais de pénétrer ces zones plus obscures où cohabitent l’ambiguïté sexuelle, la corruption et la décadence putride de la bourgeoisie berlinoise. Et progressivement, sans pesanteur, les pièces du puzzle se mettent en place pendant toute la première moitié du film pour crier enfin la vérité lors d’une des scènes cruciales : la scène de l’auberge.

Emblématique du film, cette scène est de toute beauté. Par une claire et tiède fin d’après-midi à la lumière apaisante, Brian et Maximilian, en pleine séduction réciproque, font une halte dans une brasserie de plein air. S’élève, radieuse, une voix d’adolescent qui entonne Tomorrow belongs to me (Le futur nous appartient). Puis apparaissent le visage et le sourire angélique d’un jeune homme blond alors que très lentement la caméra s’attarde pour nous donner à voir qu’il porte un uniforme, celui des jeunesses hitlériennes. Peu à peu, d’autres voix, celles des clients de l’auberge, s’unissent au chant pour converger en un chorus idéologique. A l’aide de très légères contre-plongés et plongées, Bob Fosse magnifie cette force tout en insistant sur le visage d’un vieil homme qui considère avec dédain et incompréhension cette ‘armée’ en devenir. Le visage buriné de l’homme qui est revenu de tout, le seul à comprendre les leçons de l’Histoire. Le jeune homme coiffe alors sa casquette et son bras se lève. Le chant s’est fait triomphal ! Alors qu’ils rejoignent la voiture, Brian dit à Maximilian : "Vous croyez toujours pouvoir les mettre au pas". Un bref insert de quelques secondes et on découvre la grimace sardonique du narrateur Joel Grey. Malgré de nombreuses visions cette scène ne perd rien de sa force et un frisson vous parcourt l’échine à chaque fois. Jamais on n’avait révélé au cinéma de manière aussi évidente et avec une apparente simplicité la dimension totalitaire du Nazisme. Effrayant et efficace.

Pendant ce temps au cabaret la vie musicale suit son cours agité. Mais le point de non retour est atteint et le film dès lors s’installe dans une atmosphère de mélancolie teintée de désespoir. Et les quelques instants "comiques" qui restent à découvrir seront toujours contrebalancés par une subtile amertume. Les évènements se précipitent, l’ellipse s’accentue dans un montage toujours époustouflant de virtuosité. La dénonciation de ce qui est en train de se passer est désormais constante : c’est à Natalia, la jeune héritière juive qu’il revient de prononcer enfin ce qui n’a jamais été formulé : "Ne voyez vous pas ce qui se passe en Allemagne aujourd’hui ?"

Le destin de nos protagonistes se met au diapason de ce monde en folie : incompréhension, peur de l’avenir, grossesse inattendue et son inéluctable conséquence, ruptures, sous-tendent la décomposition plus générale. Seule embellie qui vient quelque peu adoucir l’ironie ambiante, le mariage de Natalia dans la tradition juive, filmé avec un grand souci de sobriété. Quelque chose comme une lueur, certes pâle et timide, mais cependant présente, d’un espoir encore possible. Jamais on n’oubliera le petit signe de la main de Sally devant cette gare comme métaphore finale de l’échec accepté avec sourire ou inconscience : the show must go on ! Rarement, on aura quitté avec autant de regrets les personnages d’un film, tant ils sont chacun d’entre nous, si proches lorsqu’ils sont entraînés par une tourmente qui les dépasse.

Le film se clôt comme il avait commencé, au cabaret, dans un ultime numéro où les roulements de la batterie soulignent que les miroirs déformants de la scène ne peuvent plus occulter les brassards nazis présents dans la salle. La réalité ne peut plus être cachée. Tout est enfin en place. Le cataclysme peut s’abattre sur le monde .

Cabaret est-il à proprement parler une comédie musicale ? Incontestablement quelque chose de plus et quelque chose de moins. Mais avant tout, c’est un drame parfait et sans doute un musical à la croisée des chemins. Si A Star is born (Cukor) est le premier musical tragique, It’s always fair weather (Donen) le premier musical pathétique et Oliver (Reed) le premier musical misérabiliste, Cabaret est le premier musical politique. Le premier et le dernier, tant il est vrai que le genre s’est peu aventuré à remuer ces sables mouvants comme Bob Fosse l’a fait. Plus notable encore, après Cabaret, les comédies musicales se sont faites plus dramatiques et plus crépusculaires (New-York, New-York), plus pessimistes (Nina), etc, jusqu’à suggérer que dorénavant la musique et la danse n’ont plus leur place dans la réalité mais dans la tête des personnages comme le confirment les récents Dancer in the dark (Von Trier) et Chicago (Marshall).

Cabaret, c’est aussi et beaucoup Liza Minnelli qui démontrait à l’âge de 25 ans qu’elle était une Etoile parmi les plus grandes. Elle aurait dû avoir une autre carrière, hélas ! Sans elle, Cabaret serait un tout autre film. Mais, que les dieux soient remerciés, nous avons la chance d’avoir à notre disposition une œuvre fabuleuse et inoubliable, absolument incontournable et sans aucun doute le dernier grand film musical jusqu'à aujourd’hui.

Et maintenant, Mesdames et Messieurs : Life is a cabaret…come to the cabaret !

Image : un assez beau transfert 1.85 malheureusement non anamorphique rendant correctement justice à la photographie très douce de Geoffrey Unsworth. L’ensemble, loin d’être transcendant, est cependant traité avec soin : le master bénéficie d’un bon contraste, d’une bonne définition et d’un rendu tout à fait honorable des couleurs. En attendant mieux, nous tenons tout de même là un DVD correct mais nous déplorons une nouvelle fois l’absence de 16/9.

Son : essentiellement centré dans le milieu du spectre, ce qui rend par instants les dialogues difficiles à capter. Rien qui ne puisse en tout cas empêcher de profiter agréablement du film et de sa bande son . La bande originale anglaise est la seule présente, les sous titres optionnels en anglais, français et espagnol intègrent les lyrics. Cependant, une particularité qui doit être mentionnée : l’hymne Tomorrow belongs to me n’est pas sous-titré en français mais en anglais ou en espagnol.

Bande annonce d’époque, galerie de photos, notes de production auxquelles s’ajoutent un documentaire sur le making of, et des interviews de 1997 (lors du 25e anniversaire de la sortie du film) des acteurs participant au film. Rien de transcendant et le tout non sous-titré, comme de coutume.

En conclusion, il convient de regretter que ce chef d’œuvre n’ait pas donné lieu à une édition plus soignée car voici un film qui méritait une édition de très grande qualité avec force bonus sans nul doute. L’ensemble de ce qui est proposé l’a été pour le 30e anniversaire du film et il y a peu de chances de voir une nouvelle édition fleurir bientôt.


Un film chroniqué par Kurwenal