LA HARPE DE BIRMANIE
Dire
que La Harpe de Birmanie marque les esprits est un
doux euphémisme. En effet, son lyrisme et l’intelligence
du propos sont une véritable invitation à la tolérance
et à l’optimisme. De quoi réjouir tous ceux qui
cherchent un coin d’humanité où faire se reposer
leur cœur l’espace d’un instant privilégié.
Après Feux dans la plaine, épuré
et principalement axé sur la cruauté de la guerre, Kon
Ichikawa nous offre une vision atypique d’un autre conflit meurtrier.
Dans le cas présent, l’histoire se déroule sur
le territoire birman, au moment de la capitulation du Japon, à
la fin de la Seconde Guerre mondiale. Mais l’opposition avec
les troupes anglaises ne sera pas le principal enjeu du récit.
Celui-ci préférera se faufiler sur un chemin dérobé,
pour nous emmener au-delà de toutes nos espérances.
S’il est des films pour lesquels un mot suffit à mettre
en avant l’approche souhaitée par son réalisateur,
celui-ci en fait indubitablement partie. Et quel terme pourrait-il
mieux définir ce chef-d’œuvre que « Humanisme
». Par ce simple fait, un lien se crée avec un autre
monstre sacré du cinéma japonais, Akira Kurosawa. Comme
chez son compatriote, cette dominante n’est jamais surfaite,
mais respire au contraire la sincérité. Parfois naïve,
elle symbolise l’espoir et la volonté de se projeter
vers l’avenir, même en temps de guerre. Continuer à
vivre en restant soi-même, quelle que soit la situation, pour
que ses idéaux et l’envie de voir renaître le monde
survivent eux-aussi. La chose est claire, il est nécessaire
de
rester
unis et solidaires. La reconstruction et l’étape difficile
des débuts de l’après-guerre passent par là.
Il est aussi nécessaire de penser aux autres, qu’ils
soient morts ou vivants, et de ne jamais oublier ceux qui sont loin.
Proches ou inconnus, tout le monde est dans le même bateau,
et la souffrance, si elle diffère, n’épargne personne.
Il convient d’ailleurs de souligner une caractéristique
majeure de cette Harpe de Birmanie. Durant toute
l’histoire, la philosophie bouddhiste tient une place prépondérante,
et s’exprime jusque dans ses moindres recoins. Elle nous apporte
sa sagesse et transmet les messages qui lui sont chers avec une sensibilité
rare. A ce titre, les personnages sont toujours touchés par
un optimisme et une sincérité débordante, même
si ceux-ci ne masquent jamais la souffrance du monde qui les entoure.
Des rapports allant au-delà de la franche camaraderie, pour
se transformer en une véritable union sacrée. Car le
régiment japonais dont nous suivons le parcours, constitué
de personnes toutes différentes, ne forme qu’une seule
et même âme, soudée par les épreuves passées,
présentes, et futures. L’impact est saisissant et il
en découle une empathie mêlée à un fort
attachement envers ces êtres débordants d’humanité.
Mizushima, respecté de tous pour son intégrité,
son courage et sa gentillesse, est le symbole de ces militaires japonais,
et sa harpe en est le cœur. Un instrument essentiel, véritable
acteur du film, constituant un sublime fil rouge. En apparence si
fragile et futile, cette harpe fera office de moyen de communication,
de signal et de catalyseur d’émotions. Chaque fois que
sa mélodie s’élève, un bonheur immense
envahit toute présence, qu’elle soit birmane, japonaise
ou anglaise. Véritable lien entre les peuples, elle touche
au plus profond de l’être, et il est impossible de rester
insensible à ces sonorités, qui donneraient la larme
à l’œil à un char d’assaut. La composition
d’Akira Ifukube est à ce titre une merveille à
se passer en boucle tellement le bonheur est immense à écouter
ces musiques.

Alors que ses compatriotes se retrouvent dans un
camp de prisonniers, Mizushima se voit confier une mission dont dépend
la vie d’une poignée de résistants japonais. Suite
à l’échec de l’opération, il est
porté disparu. A partir de ce moment, son parcours différera,
le menant à une longue réflexion sur ses devoirs et
la nécessité de suivre la ligne de conduite imposée
par son cœur. Son périple solitaire au milieu d’un
chaos éprouvant, les rencontres effectuées et l’impact
qu’auront ses multiples visions d’horreur seront déterminants
dans ses décisions. Ainsi, Kon Ichikawa nous livre les doutes
et les hésitations d’un homme devant le choix de sa destinée.
S’il
est le personnage clé de l’histoire, aucun des protagonistes
n’est négligé, et l’unité à
laquelle il appartient tiendra elle aussi un rôle majeur. L''ensemble
de ses membres nous est montré comme autant d’êtres
sensibles et attachants, marqués par les craintes mais surtout
portés par un indicible espoir. Parmi les autres personnages,
on retiendra la « petite mère » avec laquelle les
prisonniers font du troc, et dont les rapports amicaux seront une
véritable ode au respect, à la gentillesse et à
la bonté. Il ne faudrait pas oublier non plus le jeune bonze
avec lequel Mizushima se lie d’amitié après s’être
lui-même destiné à une vie de privations. Il se
fond parfaitement dans l’esprit du film et apporte avec lui
toute la justesse de son interprétation. L’occasion de
tirer un coup de chapeau à tous les acteurs ; ils réalisent
une performance de haute tenue, donnant ainsi une réelle ampleur
au récit.
Pour que le tableau soit complet, il fallait pouvoir compter sur une
belle réalisation. Elle y est magnifique. L’espoir de
rencontrer une mise en scène de qualité et un traitement
en beauté des images était lui aussi présent.
Tout est au rendez-vous. Quand aux décors, ils sont merveilleux.
Ce chef-d’œuvre intemporel de Kon Ichikawa, primé
à Venise, m’aura transporté et ému comme
jamais. Il représente à mon goût sa réussite
la plus marquante et un film à placer au panthéon du
cinéma mondial. Pour cela, il n’y a qu’un mot à
dire. Merci.
KOKORO
Se
lancer dans une adaptation n’est jamais chose aisée.
Outre le risque de souffrir de la comparaison, éternelle épée
de Damoclès prête à influer sur la critique, ce
choix peu évident de prime abord nécessite un réel
talent et beaucoup de maîtrise formelle. Concernant l’histoire
tirée de l’œuvre de Natsume Soseki « Le
Pauvre cœur des hommes », il aurait été
facile d’alourdir un matériau de base résolument
pessimiste et d’étouffer le spectateur. Mais en l’occurrence,
sans connaître l’œuvre originale, je dois reconnaître
de nombreuses qualités et un savoir-faire bienvenu à
la réalisation de Kon Ichikawa.
Kokoro axe sa réflexion sur les rapports humains
et la complexité des sentiments. Il ausculte l’âme
humaine et en révèle les ambiguïtés en allant
toujours plus loin dans ses recoins, là où se terre
le ressenti. En approfondissant les innombrables tourments propres
à
l’esprit de chacun, Kon Ichikawa mène à bien une
entreprise difficile. D’autant que son approche résolument,
pessimiste et emprunte de souffrance, imprègne chaque centimètre
de la pellicule. L’une des principales raisons de ce désespoir
ambiant tient à ce que les personnages vivent et racontent.
Bien souvent, ils ressemblent à des âmes en peine flottant
dans un monde privé d’air, et dans lequel toute bouffée
d’oxygène semble impossible. Des sentiments rendus palpables
par une caméra affairée à saisir l’instant,
par l’intermédiaire d’un regard ou d’une
attitude mal dissimulée.
L’histoire débute en avril 1912, 45ème année
de l’ère Meiji. Elle tourne autour de la relation entre
Shizu et son mari Nobuchi, un ancien professeur. Leur histoire d’amour
et son cheminement miné par un facteur incontrôlable
sera à l’origine du profond mal-être des protagonistes,
et donnera le ton à l’ensemble des événements.
Alors que le bonheur ne demandait qu’à battre sa pleine
mesure, la souffrance guidera la destinée du couple. Tous les
ingrédients nécessaires à un épanouissement
rapide étaient pourtant réunis, mais la valse du ressenti
aura progressivement eu raison de la logique, pour finir d’effacer
la simplicité apparente de la situation de départ. Tout
au long du film, l’incompréhension symbolisera ce couple
composé de deux âmes sœurs séparées
malgré elles par un traumatisme à la trace indélébile
sur l’âme de Nobuchi. Face à son incapacité
à faire sauter les verrous du passé, la perdition profitera
des moindres opportunités de se jouer de ses émotions.
Pourtant, il est évident qu’un amour profond lie cet
homme et cette femme, créant un regret infini dans le cœur
de l’un et de l’autre.
L’élément déclencheur de ce gâchis
trouvera sa source dans l’amitié entre Nobuchi et Kaji,
sur la tombe duquel commence le mystère ayant influé
sur ces destins croisés. L’ami en question, sûr
de lui en apparence, cache en son for intérieur de multiples
doutes et autant de questions sans réponses. Depuis longtemps,
le paraître domine son caractère et influe sur son comportement.
Mais au fil du temps, il se heurtera aux barrières érigées
par l’inlassable quête d’une « vérité
» à laquelle son subconscient s’accroche tant bien
que mal.

Entre admiration et volonté d’aller
au bout de son amitié, Nobuchi fera son possible pour apporter
une aide à celui qu’il tient en haute estime. Un sentiment
ébranlé lorsque la force mentale de Kaji se décomposera
pour laisser place à un flot d’émotions humaines
trop longtemps enfouies. Son courage et sa conviction envolés,
Kaji dévoilera des failles jusqu’alors inconnues et deviendra
« comme tout le monde », troublant par la même les
sentiments de Nobuchi. Un doute passager dont l’impact sera
déterminant sur de proches événements. Ces mêmes
instants fragiles à l’origine de la mort de Kaji et du
changement de cap de la destinée d’une union alors en
devenir.
Hanté
par ce souvenir douloureux, Nobuchi se mettra en quête du repos
de son âme. Une part de lui-même refermée pour
cause d’un désespoir suspendu à ses multiples
interrogations. Car depuis la disparition tragique de son ami, un
conflit intérieur le ronge. Entre perte de confiance en soi
et doutes vis-à-vis de son entourage, dont sa femme souffrira
en premier lieu, il cherche désespérément le
chemin de la rédemption. Se sentant coupable, il se dévalorise
et marque une distance avec son épouse, comme s’il n’avait
pas le droit au bonheur et devait se punir pour sa trahison. Le poids
de ce secret empêche également la confiance mutuelle
indispensable à toute relation de voir le jour. De ce fait,
il entraîne Shizu sur sa pente savonneuse et lui inflige sa
propre souffrance. L’impossibilité de crever l’abcès
accentuant toujours plus le chaos inerte de cette relation, l’amertume
et un sentiment de jalousie s’empareront d’elle, pour
bloquer toute porte de sortie. Peu à peu, ils laissent filer
leur vie sur les sillages du malheur, délaissant un bien-être
ne demandant qu’à éclore. Une vérité
dont la force révèle l’impact du passé
sur notre attitude présente, mais également sur nos
vies futures.
Un autre personnage tiendra un rôle majeur. Il s’agit
de l’élève du « maître » Nobuchi.
Considérant son professeur comme un véritable exemple,
il cherchera à comprendre les raisons de son mal-être,
ainsi que de l’apparente froideur qu’il dégage.
Ce besoin vital de compréhension, fil conducteur et désir
profond de tous les protagonistes, sera un moyen d’approfondir
les thèmes abordés, et de mener à bien le dévoilement
progressif d’un passé indélébile. Alors
que le thème de l’homosexualité est mis de côté,
l’évocation du suicide est omniprésente et plane
en permanence. En procédant ainsi, Ichikawa ne laisse pas de
place à l’espoir et alimente cette veine pessimiste.
Croire à nouveau semble impossible, d’autant que le passé
n’est pas le seul obstacle. Il faut aussi affronter le présent
et les changements liés à leur époque. Un début
pour beaucoup, mais une fin pour certains.
La sobriété de la réalisation et la mise en scène
toute en discrétion sont en parfaite adéquation avec
le récit. Ces deux éléments participent à
créer une ambiance réaliste et dénuée
de la traditionnelle part de rêve synonyme d’espoir. La
force des sentiments, ainsi que leur nature improbable et pourtant
tellement authentique, donne à Kokoro une dimension humaine
essentielle, mais qui peine à survivre face au désespoir
ambiant. Au final, une indéniable réussite et un film
marquant, mais à ne pas regarder en phase de déprime,
sous peine de se plomber définitivement le moral.
Le mot de la fin ? « Heureux celui dont le cœur est
capable de choisir le bonheur. »
SEUL SUR L'OCEAN PACIFIQUE
En compétition au Festival de Cannes de 1963
et lauréat du Geijutsu sai (prix artistique) la même
année, Seul sur l’océan Pacifique,
douceur acidulée de Kon Ichikawa, justifie pleinement cet intérêt
à priori inattendu. Le récit, tiré de l’histoire
vraie de Kenichi Horie, nous est conté sous la forme d’un
carnet de voyage entrecoupé de flash-back précédant
l’embarquement de notre aventurier. Il dépeint un monde
dans lequel ce jeune étudiant ne se reconnaît pas. L’occasion
d’émettre une critique envers une société
restrictive et formatée, où l’incohérence
côtoie un bond en avant difficile à appréhender.
Les retours en arrière nous montrent une famille guidée
par la peur et souhaitant à tout prix ne pas sortir d’un
cadre bien défini. Dans un même temps, le scénario
profite de ce contexte particulier pour dévoiler les raisons
ayant poussé Kenichi à entreprendre ce périlleux
voyage.

Membre d’un club de voile, Kenichi n’a
de plus profond désir que de réaliser son rêve.
Une démarche marquée par un égoïsme caractérisé
et clairement assumé. Peu importe qu’il ne soit pas compris,
son objectif n’est pas là. A aucun moment il ne se projette
vers l’avenir, ou alors sans inquiétude majeure. Comme
si son futur lui importait peu. Confiant en ses capacités,
il souhaite simplement se prouver qu’il peut réussir.
Réaliser un rêve tout en vivant une expérience
unique, dans le but de trouver une satisfaction personnelle, et non
la gloire ou l’admiration de son entourage. Le dépassement
de soi comme adrénaline, mais aussi et surtout une porte de
sortie, seule susceptible de le mener loin de ce monde oppressant.
Solitaire dans l’âme, il trouvera dans cet isolement l’oxygène
nécessaire pour que vivent enfin des émotions trop longtemps
étouffées.

Si une bonne humeur ambiante règne sur ce
périple, l’enthousiasme forcené et communicatif
de Kenichi y est pour beaucoup. Attachant et authentique, il ne cherche
pas à jouer sur les apparences et reste égal à
lui-même en toute circonstance. Il en résulte un humour
ravageur, plein d’autodérision et de finesse d’esprit.
Son caractère indéboulonnable apporte lui aussi son
lot de sourires sincères, et ajoute au plaisir de le voir transgresser
les règles établies. Au gré du vent et des péripéties,
il convoie ses désirs de liberté vers un horizon nouveau,
et nous avec. Toutes ces petites choses habilement mélangées
rendent ce parcours intimiste attendrissant en de nombreuses occasions,
et lui confère une humanité bienvenue.

Durant son épopée, la souffrance physique
sera de mise, les efforts étant à la hauteur de l’exploit.
Mais c’est bel et bien le facteur psychologique qui se taillera
la part du lion. L’usure mentale fera tanguer son esprit et
ce dernier mettra à rude épreuve, provoquant une lutte
intérieure indispensable à sa survie. Kenichi passera
ainsi par différentes phases, mais sans pour autant que cet
aspect devienne un enjeu majeur de l’histoire. En effet, il
ne se départira jamais de sa bonhomie caractérisée
et gardera un moral d’acier. Le meilleur moyen pour y arriver
? Plaisanter et jouer de son esprit moqueur. L’occasion pour
nous de sourire à nouveau face à quelques pointes d’humour
corrosives. Car si le fond est ouvertement pessimiste, la forme est
pour sa part toujours axée sur une note plus légère.
Ainsi, le voyage se passe tout en douceur pour le spectateur, alors
qu’en parallèle, les traditionnels imprévus se
mêlent aux aléas propres à un tel parcours du
combattant pour tenir éveillé notre anti-héros.
Ces instants espérés autant que redoutés le forceront
à trouver les ressources nécessaires à la bonne
marche de son entreprise. Pour que survive son rêve.

La musique du film est entraînante et les
images, mises en valeur par le format cinémascope, se révèlent
douces et chaleureuses. Sans révolutionner le genre, la réalisation
est efficace, et le montage dynamique de Tsujii Masanori permet d’imprimer
une tension supplémentaire à cette traversée.
A noter la superbe interprétation de Yûjirô Ishihara,
plus vrai que nature dans ce rôle atypique. Porter un film sur
ses épaules n’est pas chose facile, et il s’en
tire avec maestria. Bravo l’artiste !
Avoir rendu cette histoire, pessimiste en son for intérieur,
aussi plaisante et chaleureuse s'avère un véritable
tour de force. La simplicité de l’ensemble, le ton résolument
léger et les multiples touches d’humour m’auront
permis de passer un agréable moment en compagnie de ce personnage
pas comme les autres. Un vrai coup de cœur.