Difficile de parler du cinéma de Fernand
Deligny sans évoquer le parcours de l’homme, tant sa
pensée et sa vie nourrissent la compréhension de son
approche cinématographique. Son cinéma est une telle
fulgurance, il a si peu en commun avec ce que l’on a l’habitude
de voir sur les écrans, qu’il est intéressant
d’essayer de découvrir d’où il vient.
La vie de Deligny c’est un cheminement, une marche parfois
sinueuse, avec ses retours en arrière, mais c’est toujours
une avancée. Deligny a passé sa vie à prendre
des chemins de traverse, à débroussailler des sentiers,
à les marquer pour d’éventuels randonneurs qui
souhaiteraient le suivre. Les lignes d’erre de ses autistes
(nous y reviendrons plus tard) ne sont pas autre chose. Il n’a
cessé de consigner ses expériences, sans jamais donner
de leçons, juste en lançant des idées. Il écrit
des nouvelles, des études, des essais (1),
offrant la possibilité aux autres de se nourrir de ses idées
et non pas de suivre un système. Educateur, philosophe, poète,
anthropologue, pédagogue, Deligny ne s’est jamais cantonné
à un domaine.
Alors que sa famille l’imaginait à Saint-Cyr, Fernand
Deligny passe un bac de philosophie. Il entre ensuite à hypokhâgne
mais abandonne rapidement les cours. Il suit des études de
philosophie et de psychologie, mais passe surtout une grande partie
de son temps à l’asile d’Armentières où
travaille un de ses amis. Il fait son service militaire, qu’il
quitte avant la fin sans toutefois être déclaré
déserteur, ayant trouvé un poste d’instituteur
suppléant à Paris où il s’occupe d’une
classe d’enfants difficiles. Nous sommes en 1936, et Célestin
Freinet a créé l’année précédente
sa première école à Vence. Freinet explore
la théorie du « tâtonnement expérimental
», rejette l’autorité du maître, toutes
choses auxquelles Deligny adhère. Mais il ne parvient pas
à s’accommoder du corps enseignant. En 1938, il trouve
à l’asile d’Armentières un autre poste
d’instituteur spécialisé pour enfants difficiles.
En 1939, Deligny est mobilisé. Après la capitulation,
il retourne à l’asile en tant qu’éducateur.
En 1943, il devient conseillé à L’ARSEA (Association
Régionale de Sauvegarde de l’Enfance et de l’Adolescence).
Deligny a alors trente ans. Il commence à écrire :
Pavillon 3, son premier livre, des nouvelles, des articles pour
le quotidien communiste Liberté. En 1945, un recueil de ses
textes paraît : « Graine de crapule : conseils aux
éducateurs qui voudraient la cultiver ». Deligny
devient directeur du premier COT (Centre d’Observation et
de Triage), un foyer contre la délinquance où il mène
des expériences novatrices : les éducateurs sont des
travailleurs du quartier et non des professionnels, les pensionnaires
ne sont pas cantonnés dans l’enceinte du centre. Le
COT ferme en 1947, et Deligny devient délégué
régional de Travail et Culture. La même année,
Henri Wallon le fait entrer dans son laboratoire de psychobiologie
de l’enfant à Paris.
A partir de ces multiples expériences, Fernand Deligny imagine
et pose les bases d’une cure libre pour adolescent "irrécupérables"
: « La Grande Cordée ». Henri Wallon prend la
présidence et tous deux se battront pendant six années
(durant lesquels Deligny écrit Les Vagabonds efficaces
et Les Enfants ont des oreilles) pour que La Grande Cordée
puisse enfin faire sa première expérience en 1954,
avec notamment dans l’équipe Josée Manenti qui
participera plus tard à la réalisation du Moindre
geste. Vingt enfants sont envoyés dans le Vercors.
Entre autres activités, ils retapent des maisons abandonnées,
cultivent la terre, organisent des séances de cinéma
avec un Debrie 16mm dans les hameaux pour des villageois qui n’avaient
jamais vu de films. Après cette première aventure,
Deligny et ses proches ne cesseront de se déplacer et, même
lorsque La Grande Cordée prendra fin, poursuivront ces expériences
un peu partout en France : Haute-Loire, Allier, Gard. Des expériences
qui sont menées loin de toute institution, quasi sans financement,
seulement portées par la persévérance de Deligny
et la présence d’un cercle grandissant d’amis.
L’un d’eux est Guy Aubert, que Deligny rencontre en
1956, le preneur de son du Moindre geste. La même
année, Yves, le héros du film, entre dans le centre.
Deligny continue d’écrire (Adrien Lomme, l’histoire
d’un enfant fugueur confronté aux institutions qui
font tout pour le ramener dans le droit chemin, Anges purs
sous le pseudonyme de Vincent Lane…). Peu après le
tournage du Moindre geste, en 1965, la situation
financière est devenue trop précaire. Guattari accueille
Deligny à la clinique de La Borde, connue pour son travail
sur la psychothérapie institutionnelle. Il y découvre
Janmari, rencontre déterminante pour Deligny dans son approche
de l’autisme. En 1968, Deligny s’installe avec Janmari
et quelques proches dans une ferme près de Monoblet. Il met
en place un réseau d’enfants autistes, sans institution,
sans financement, sans la présence de spécialistes.
Autour des autistes, des « présences proches »
et non pas des soignants, et un système de cartes, des lignes
d’erre, pour tenter de saisir leur appréhension du
monde. Ce gamin, là retrace cette expérience.
Deligny poursuit ces tentatives, écrit énormément
(des contes, des essais, des articles : Toute cette parole perdue,
Nous et l’innocent, Acheminement vers l’image,
L’Arachnéen, Le Croire et le craindre…).
En 1980, Deligny remplace les cartes par l’usage de la vidéo.
En 1985, le réseau se réduit. Deligny se lance dans
un « manuscrit sans fin » (L’Enfant de la
citadelle qui existe en cinq versions, toutes inachevées,
soit plusieurs milliers de pages), projet qui résume bien
le cheminement de l’homme. Deligny écrira jusqu’à
la fin de sa vie, même très malade.
Que nous enseigne cette biographie succincte ? Déjà
la multiplicité des trajectoires, le besoin de dépasser
les barrières. Fernand Deligny, étudiant, instituteur,
éducateur auprès des enfants délinquants, ne
cesse de franchir les murs, de les faire franchir à ceux
pour qui c’est interdit. Deligny est toujours mu par le besoin
de briser les carcans, ceux de l’enseignement, ceux des institutions.
A hypokhâgne : « Au beau milieu de l’année
scolaire, je suis resté dans le petit bistrot au bord du
terminus du tram. Impossible d’aller me rentrer dans ce lycée
(…) Je suis resté dehors. D’être là,
dehors (…) c’était la fête. Fête
encore lorsque j’allais faire des séjours à
l’Hôpital psychiatrique d’Armentières,
alors que j’aurais dû être au cours de psychologie,
à la fac, que je désertais allégrement.
» (2) Jeune
instituteur suppléant auprès d’une classe d’enfants
difficiles, il « épuise la gamme des erreurs pédagogiques,
de la séduction aux hurlements. » (2)
Alors ces enfants, il les sort en cachette, il se rend au Bois de
Vincennes avec eux : « Il me semblait et il me semble
encore que ça valait mieux que des heures dans des lieux
prévus pour. » (2)
Mobilisé, il est marqué par le fait d’être
sorti indemne de cette absurdité : « ON m’avait
contraint à y être, dans cette guerre, sans me demander
le moins du monde mon avis. Dorénavant, ce ON-là,
celui d’institutiON, d’AdministratiON, de mobilisatiON,
d’instructiON… j’essaierai de lui faire sa fête,
à toutes les occasions possibles. » (2)
Après la Capitulation, devenu éducateur principal
à l’Armentières, il s’occupe de ces enfants
et adolescents jugés inéducables. Deligny découvre
là son projet : imaginer autre chose pour ces enfants que
le passage d’institution en institution, de pavillon en pavillon,
jusqu’au dernier, jusqu’à la morgue. Deligny
ne supporte pas les murs des asiles et, là encore, il les
sort sans autorisation. A la Libération, l’expérience
du COT est l’occasion d’imaginer l’encadrement
de ceux qu’il appelle les « vagabonds inefficaces »
par des « vagabonds efficaces ». Tous sont des vagabonds.
Il n’y a pas d’un côté des éducateurs,
des infirmiers, des pédagogues, des flics, et de l’autre
des irrécupérables, des inéducables.
L’idée
est de chercher chez ces adolescents ce qu’il y a en eux de
volonté à persévérer dans l’être,
sans qu’il y ait d’embrigadement, de meneur d’hommes.
C’est cette réflexion qui aboutira à la création
de La Grande Cordée, ainsi que le besoin d’aller ailleurs,
de parcourir. Deligny évite toujours de s’attacher
quelque part, de s’installer, de s’institutionnaliser,
que ce soit dans ses expériences avec les enfants et les
adolescents, délinquants ou autistes, ou dans son cheminement
intellectuel. Il ne cesse de changer de trajectoires, d’explorer,
de créer des liens entre différentes disciplines,
de franchir des frontières. « Il ne s’agit
pas de méthode, je n’en ai jamais eue. Il s’agit
bien, à un moment donné, dans des lieux très
réels, dans une conjoncture on ne peut plus concrète,
d’une position à tenir. Il ne m’est jamais arrivé
de pouvoir la tenir plus de deux ou trois ans. A chaque fois, elle
était cernée, investie et je m’en tirais comme
je pouvais, sans armes et sans bagages et toujours sans méthode.
» (3) Ce qui
compte, ce sont « les circonstances, l’imprévu,
le n’importe quoi, l’inédit. » (3)
Il y a tout de même à un moment un point qui focalise
sa pensée : l’enfant autiste. Dès lors c’est
une vie menée auprès d’eux, mais toujours avec
des points de fuite : des contes, des romans, du cinéma (documentaires,
fictions, films d’animation), Deligny accordant une grande
importance à l’imaginaire. Auprès des délinquants,
Deligny comprend que la loi est « surfaite, contrefaite
et absurde. » Auprès des autistes que «
cette intelligence tant prônée et même mesurée
ne serait qu’un leurre. (…) La parole, dont
certains affirment qu’elle est l’homme elle-même,
apparaît bien suffisante sous prétexte qu’elle
est nécessaire. » Deligny refuse l’institutionnalisation,
l’enfermement de ces enfants dont la société
ne sait que faire. Le terme d’éducateur, employé
jusqu’ici dans le texte par commodité, ne lui convient
pas. Il ne veut pas de cette éducation, cette « action
de former quelqu’un », cette « connaissance
des bons usages d’une société » comme
le dit le Larousse. Pédagogue est un mot qui lui convient
bien mieux qu’éducateur. Il n’essaye pas d’éduquer,
d’insérer, de soigner ces enfants insupportables, irrécupérables,
il marche auprès d’eux : « Tout effort de
rééducation non soutenu par une recherche et une révolte
sent par trop rapidement le ligne de gâteux ou l’eau
bénite croupie. Ce que nous voulons pour ces gosses, c’est
leur apprendre à vivre, pas à mourir. Les aider, pas
les aimer. » (4)
« Il était un âne, adulte depuis quelques
années et maître d’école de son métier,
qui battait souvent les jeunes agneaux parce que leurs oreilles
ne poussaient pas assez vite. A côté de lui, un vieux
géranium apprenait à de jeunes bleuets comment ils
devaient rougir. Attelé au même travail, un vieux merle
enseignait à de jeunes chouettes les secrets du bien-chanter.
Et ce Centre de rééducation était célèbre
dans le monde entier pour l’excellence de ses méthodes,
sinon pour l’efficacité des résultats obtenus.
» (5)
La société est conçue pour
les meilleurs, les autres on les enferme, on les cache, puis on
les éduque, on les normalise. Or Fernand Deligny voit en
eux des choses à cultiver, cette « graine de crapule
» que l’on se borne à arracher de terre : «
T. est brutal et entêté. Ne te hâte pas de
lui ôter ses griffes, elles sont peut-être ses seules
qualités », « Si tu joues au policier,
ils joueront aux bandits ; si tu joues au bon Dieu, ils joueront
aux diables ; si tu joues au geôlier, ils joueront au prisonniers.
Si tu es toi-même, ils seront bien embêtés.
» (6) En s’intéressant
à l’autisme, Deligny poursuit cette approche du «
délinquant » avec des enfants et des adolescents qui
sont encore plus radicalement hors de la société.
Le langage inaccessible, soit la remise en question du rapport à
l’autre et de l’identité, devient la question
centrale de son travail. Ses expériences sur l’autisme,
dont les lignes d’erre, influencent Deleuze et Guattari (la
théorie du rhizome, dans Rhizome en 1976). Françoise
Dolto lui confie des enfants.
LE CINEMA
Si Fernand Deligny s’intéresse au cinéma, c’est
d’abord comme prolongation naturelle de son travail sur l’autisme.
Mais sa première expérience vient de la rencontre
avec François Truffaut qui le contacte pour terminer Les
Quatre cent coups. Deligny lui conseille de supprimer
une scène où une psychologue interroge Antoine Doinel,
et c’est Truffaut lui-même qui prend finalement en charge
la discussion avec l’enfant. C’est aussi Deligny, et
on le reconnaît bien là, qui donne l’idée
de la fugue qui conduit Antoine sur les plages du Nord. En fait,
cette rencontre en suit une autre : à la fin des années
1940, André Bazin prit conseil auprès de Deligny pour
faire sortir le jeune François du Centre d’observation
des mineurs de Villejuif. Deligny et Truffaut correspondront souvent.
Truffaut pensera un temps adapter Adrien Lomme, il co-produira
Ce gamin, là de Renaud Victor. Découvrir
le cinéma de Deligny, c’est mettre en cause ce que
l’on pense savoir du cinéma. Nous ne sommes pas devant
un cinéaste avec son esthétique, sa mise en scène,
sa patte, devant un auteur qui défendrait bec et ongles son
art, sa vision. Le cinéma ne semble pas être grand-chose
pour Deligny, il n’a pas plus d’importance que tout
ce qui a nourri sa vie. Cette légèreté, cette
insouciance, nous offrent
cependant
parmi les plus belles expériences que le septième
art nous ait proposé. Le cinéma : une belle image,
un beau scénario (ou pire un beau sujet), de beaux acteurs,
une belle musique ? On voit de nombreux films qui possèdent
tous ces éléments mais à la vision desquels
on ressent tellement peu de cinéma. On sent qu’il étouffe
parfois dans ce carcan alors qu’il y a tant de choses à
explorer, de possibilités. Pour chercher ces choses qui lui
seraient propres, qui ne seraient pas un héritage d’autres
arts, des habitudes, on peut en retirer un à un les attributs,
le dénuder… peut être alors peut-on deviner la
chair du cinéma, ce qu’il a en propre et n’appartient
qu’à lui. Deligny peut nous permettre de faire un bout
de chemin dans cette direction, de repartir à zéro.
Donc un film, ce serait avant tout un réalisateur, un auteur.
Où se trouve t-il dans Le Moindre geste
? Ce film n’est pas réalisé par un homme, il
se réalise à partir de ses idées. Même
pas tant des idées, plutôt un cheminement. Fernand
Deligny emporte quelques proches sur ces sentiers mal défrichés,
recouverts d’éboulis. Ils construisent, inventent,
découvrent le film non pas chacun à leurs places,
hiérarchisés, mais tous ensemble. Et s’il n’y
a pas de réalisateur installé dans une chaise portant
son nom, il y a bel et bien du cinéma. Un film ce serait
ensuite un scénario. Quelle histoire nous est ici racontée
? Il nous apprend quoi ce film ? Et bien rien. Il ne nous apprend
rien ce film, il nous instruit du monde. Comme Deligny, certains
réalisateurs ont fui les intentions et ont recherché
dans le cinéma la vie, l’envie, le désir. Portés
par l’intuition qu’il y a quelque chose à capter
de ce qui se présente à soi, ils filment par exemple
un corps, pour nous faire partager ce qu’ils ressentent en
sa présence, ce qu’il provoque en eux. Ce peut être
un corps mais aussi un pays, une lutte, un paysage, une sensation.
Pas de sujet, c’est le partage qui compte. Et le cinéma
est le plus bel art pour créer du partage. Il crée
du lien entre le spectateur, le réalisateur et celui qui
est filmé. Jean Rouch (dont l’œuvre marqua beaucoup
Deligny), Pierre Perrault, les groupes Medvedkine, Roberto Rossellini,
Nanni Moretti, Ingmar Bergman, Alain Cavalier, Robert Bresson, ont
fait de ce cinéma. Deligny participe, voir radicalise, ce
mouvement en proposant un cinéma débarrassé
du sujet, du réalisateur mais aussi du film même. Car
ce qui compte ici ce n’est pas tant le film, l’objet
fini, exploitable, que le geste de sa création. Soit le cinéma
dans son plus simple appareil, cette caméra que l’on
actionne. Peu de cinéastes se sont frottés à
cette façon de concevoir leur art. Alors le cinéma
a une fâcheuse tendance à tourner en rond, avec sa
troupe de prestigieux acteurs qui tiennent de magnifiques
rôles
de composition, ses scénarios fantastiques, ses mises en
scènes virtuoses. Alors on voit beaucoup de beaux films,
chaque année propose son lot d’œuvres majeures,
mais on sent qu’il n’est pas pleinement exploité.
L’idée n’est pas de crier avec les loups que
le cinéma est mort, mais de regretter qu’il ne soit
pas encore tout à fait né. C’est pourquoi Rouch,
Perrault, Flaherty, les ouvriers de Besançon, Deligny, sont
si importants (7).
Chacun à leur manière, ils ont creusé l’idée
de cinéma, cherché ce qu’il a de singulier,
de propre à lui.
Pourquoi cet intérêt porté au cinéma
? Fernand Deligny sait que ces autistes, qui n’ont pas accès
au langage, pensent. L’institution « ne supporte
pas l’absence de langage. Il faut du langage, quelque part,
ou on est perdu. Ils tiennent à cette caractéristique
du langage qui maintient l’homme singulier par rapport à
l’animal. Une veille trouille. » (8)
Or le cinéma, pour Deligny c’est de « l’animal
». Le spectateur réagit à des images, pas à
du langage. Deligny cite Chaplin, la façon dont ses films
nous touchent, nous enthousiasment, en faisant appel à quelque
chose qui se trouve bien en deçà du langage. Les images
naissent entre l’écran où elles sont projetées
et le spectateur. Chacun y met du sien, et le cinéma naît
alors de ce jeu entre les deux pôles. La caméra permet
de capter des choses très coutumières, mais le cinéma
nous les offre d’un œil neuf. Il éveille, il surprend,
même avec du futile, du quotidien. Le cinéma permet
de mettre des images sur ce qui n’a pas de mot. C’est
une force fantastique que de pouvoir réanimer des choses
que l’on ne voit plus. Pour Deligny, le « preneur d’image
» doit dépasser le langage, le symbole, l’intention.
Il doit laisser venir à lui les images, et non les faire
venir de lui. Elles doivent surgir hors de toute contrainte, hors
de toute intention. Il faut que celui qui filme n’impose pas
son « je ». Deligny voit chez les autistes des actes
et non du faire. Le cinéma pour lui doit naître de
ce même mouvement, des coïncidences, de ce qui advient
et qu’on attend pas. Il faut de l’accident, de l’imprévu,
il faut que le cinéma se frotte au monde au lieu de le dompter.
Pendant le tournage du Moindre geste, Deligny est
souvent dans sa voiture, à fumer des cigarettes, négation
de l’auteur, du « je ». Le fait que les images
se tournent, là, qu’il y a un acte, un geste, du désir
suffit pour qu’il y ait du cinéma. Cette pensée,
cette vision du cinéma, Deligny la partage avec Straub et
Huillet, avec Godard (qui préférait se fier à
ses mains qu’à ses yeux), avec Chris Marker. Le
Moindre geste est peut-être le plus beau film de
ce mouvement.
LE MOINDRE GESTE
D’où
vient ce film météore, quelle en est la genèse
? Avec son association La Grande Cordée, Fernand Deligny
s’installe dans un village cévenol pour s’occuper
d’adolescents jugés irrécupérables par
l’institution médicale. Parmi les multiples expériences
menées, Deligny s’arrange pour qu’ils aient accès
à une caméra. Il n’est pas question de projet
pédagogique autour d’un film à faire, juste
qu’ils aient l’outil, la possibilité de s’en
servir, l’envie. C’est un moyen d'entrer en contact
avec les autistes, de dépasser la barrière du langage.
Pour que, lorsqu’ils voient quelque chose à raconter
du monde, ils aient autre chose que le langage pour le faire. L’idée
du Moindre geste naît comme ça. Deligny
contacte Chris Marker pour lui proposer de mener l’expérience,
mais celui-ci, bien que très intéressé, ne
peut se libérer. Truffaut de son côté lui obtient
de la pellicule et du matériel, lui envoie deux opérateurs,
Robert Bober et Claude Jutra, et lui explique la façon dont
il imagine un « documentaire » qu’il est prêt
à produire. Deligny sent que les choses lui échappent
et cesse la collaboration. Le Moindre geste se
fait, mais avec les moyens du bord. Le tournage dure neuf mois,
avec une équipe minuscule. Du côté des acteurs
il y a Robert, Any et Yves Guignard, vingt ans, le héros
du film, adolescent autiste que Deligny a recueilli quatre ans auparavant.
Le générique précise « Yves est Yves
dans le film, Robert est Robert, Any est Any (Any Durand, également
scripte), les Cévennes sont les Cévennes...
» Un documentaire ? Non, car le générique se
poursuit et creuse immédiatement une distance : « la
mère d’Any est la mère de Richard. »
Deligny créé du jeu entre réel et fiction.
Il y a au début un embryon de fiction avec l’échappée
belle d’Yves et de Robert. Puis l’enfant tombe dans
un trou et la fiction s’arrête soudainement. Et le film
part ailleurs, prend la tangente comme l’avaient fait auparavant
les deux héros. Il n’y a plus alors de scénario,
il y a Yves. Mais Yves joue, et ce faisant nous ramène à
la fiction. Côté technique, Josée Manenti tient
la caméra. C’est son premier film et elle n’en
fera pas d’autres, poursuivant sa carrière comme psychanalyste.
Elle est très proche d’Yves qui avait douze ans lorsqu’elle
a fait sa connaissance. Elle l’accompagne constamment, et
le filmer devient pour elle une extension naturelle de leurs relations.
Le tournage s’étale entre 1962 et 1963. Deligny et
Manenti tournent, mais sans imaginer un film au bout de cette aventure.
Il n’y a pas de film à réaliser, juste du cinéma
à faire, avec un petit groupe de personnes et une caméra
Paillard 16 mm muette que l’on remonte avec une manivelle.
Manenti et Deligny partent avec Yves pour la journée, parfois
Deligny ne les accompagne pas. Il donne des indications à
Yves et Yves en fait ce qu’il veut. Le soir, Guy Aubert enregistre
les monologues d’Yves qui se réinvente sa journée,
qui brode, qui délire. Une fois le tournage achevé,
pour Deligny le film est terminé. L’acte de filmer,
le geste a été fait. Il n’y a pas de film à
montrer, mais qu’importe, Le Moindre geste
n’est qu’une étape, pas une fin. (9)
Il y a donc des images, beaucoup, une vingtaine d’heures que
Jean-Pierre Daniel découvre en 1968 et qu’il décide
de monter. (10) Jean-Pierre
Daniel est un militant communiste qui a prit part aux mouvements
d’éducation populaire. Il sera plus tard à l’origine
d’Enfants de cinéma qui coordonne les dispositifs Ecole
et cinéma en France. Il sort de l’IDHEC et a été
l’élève de Ghislain Cloquet. Il travaille pendant
deux années sur le film, dans une salle de montage bricolée
dans le grenier d’un centre social. Au bout, un film de 3h45,
juste des images, pas de son. Fernand Deligny le dirige vers Chris
Marker (qui avait écrit un article élogieux sur Adrien
Lomme), qui vient de monter la coopérative SLON (Service
de Lancement des Œuvres Nouvelles, "éléphant"
en russe). La définition que donne Marker de SLON est éloquente
: « SLON, qui n’est pas une entreprise, mais un
outil - qui se définit par ceux qui y participent concrètement
- et qui se justifie
par
le catalogue de ses films, des films qui ne devraient pas exister
! » Le Moindre geste ne pouvait qu’y
trouver refuge, et Daniel peut finaliser le montage et le mixage
sonore qui devient central dans le projet. Aimé Agnel et
Jean-Pierre Ruh (l’un des plus grands ingénieurs du
son français) se rendent dans les Cévennes enregistrer
des ambiances sonores, piochent à l’ORTF (où
travaille Agnel) quantité de bruitages et de sons. Deligny
découvre le film terminé et demande juste d’y
ajouter une petite ouverture lue par ses soins, une coupure de journal
et des dessins d’Yves. Le film est présenté
au Festival de Cannes en 1971 (seules deux personnes ne quittent
pas la salle, veut la petite histoire : un journaliste et Alain
Cavalier). Il ne sortira sur les écrans français qu’en
novembre 2004.
On l’a vu, Le Moindre geste est un film sans
réalisateur, un film où tous le sont : Deligny, Yves,
Josée Manenti, Jean-Pierre Daniel. Que nous dit le générique
? « Un film de Fernand Deligny et Josée Manenti,
réalisé par Josée Manenti et Jean-Pierre Daniel,
Tournage sous la direction de Fernand Deligny, Josée Manenti
réalise l’image, Guy Aubert enregistre le son, Jean-Pierre
Daniel effectue la mise en film des images et du son. »
Pas d’auteur avec un grand A, ce qui chamboule nos conceptions
arrêtées sur le cinéma. Pas de réalisateur,
mais tellement de cinéma. D’ailleurs, le terme cinéaste
désignait à l’origine tous ceux qui participaient
à l’élaboration d’un film. Deligny voit
dans le cinéma quelque chose de primitif. Logique, dès
lors qu’il conçoit cet art comme le faisaient certains
de ses pionniers et qu’il y ait dans Le Moindre Geste
des beautés propres au cinéma muet.
S’il est un film auquel Le Moindre geste
fait penser, c’est au Passe montagne de Jean-François
Stévenin, dont le cinéma pourrait être hâtivement
décrit comme un croisement entre Deligny et Monte Hellman.
On y trouve la même liberté narrative, le même
attachement au paysage. « Les Cévennes sont les
Cévennes » : Le Moindre geste
s’accroche à chaque parcelle de paysage. Il y a les
villages abandonnés, comme ceux que Deligny retape avec ses
camarades pour accueillir les irrécupérables, les
falaises de schistes, les faysses, les pâturages, les tourbières,
le soleil. Un monde qu’Yves arpente, librement. Le film débute
sur une coupure de presse qui raconte l’histoire d’un
bœuf s’échappant d’un abattoir de la Villette,
tombant dans un trou avant d’être récupéré.
La voix de Deligny poursuit en présentant Yves : «
débile profond disent les experts. Tel il est, source
intarissable de rires aux larmes, depuis dix ans qu’il est
avec nous. » Le bœuf qui s’échappe
d’un abattoir, la façon dont on enferme Yves dans une
case, « débile profond ». Deligny veut
inventer autre chose, s’opposer aux institutions qui ne peuvent
qu’imaginer enfermer ce cas, nous mettre à l’abri,
nous le cacher. Deligny, lui, connaît Yves, et ce film est
un cadeau qu’il lui fait, où il peut traiter les gens
de l’asile de « bande de sauvages ! »,
où il peut s’échapper et vivre. Le Moindre
geste est habité par ce grand corps, par son errance
dans les paysages, par son esprit en errance qu’accompagne
le film. La matière du Moindre geste c’est
ce corps, ses sensations, sa perception de l’environnement,
la façon dont il saisit des cailloux, des herbes, la façon
dont il écoute, regarde. Là, c’est l’intelligence
et la sensibilité de Manenti qui sont à l’œuvre.
Les pensées d’Yves, elles naîtront du travail
de Guy Aubert et de ses longues soirées passées avec
Yves, et du montage de Jean-Pierre Daniel. Si c’est bien au
départ une question technique, le fait que les images et
les sons soient enregistrés séparément créé
un décalage dans le film qui nous fait ressentir l’impossibilité
des autistes à utiliser le langage pour décrire le
monde. Un hasard heureux qui nous permet d’appréhender
leur douleur et leur frustration de ne pouvoir communiquer. Restent
alors les gestes, le moindre de ces gestes qui sont autant d’appels
que l’autiste nous lance mais que l’on ne sait pas voir.
La
question du langage, ou de son absence, est centrale dans Le
Moindre geste. La logorrhée d’Yves parcourt
tout le film. Loufoque, inquiétante, poétique…
Fernand Deligny pense à Artaud en l’entendant. Yves
passe de la religion (la prière à Sainte Marie pleine
de crasse : « J’vous dit Amen… bande de cons
! ») à la politique (De Gaulle à Strasbourg),
roi du coq à l’âne et de la digression. Lors
de la traversée d’un village, on entend une radio.
Yves se met à imiter le ton du journaliste, nous renvoyant
en pleine face le ridicule de cette diction qui nous semble si naturelle,
si normale. Yves ne cesse de singer : les politiques, les curés,
les reporters. « A vivre proche de ces enfants qui vivent
hors la parole, on en arrive à la percevoir, cette fameuse
parole, comme une sorte de supermonument de jacasserie, un cérémonial
à vrai dire assez étrange, un rite souverain dont
nous sommes, à n’en pas douter, les sujets. »
(2) On rigole énormément
dans Le Moindre geste, mais il y a aussi de la
douleur. Les enfants autistes sont si proches, mais ils ne perçoivent
de nous que des signaux. Il y a un énorme fossé entre
eux et nous, nous qui avons le langage, l’intelligence mesurée.
Deligny pense que nous sommes inaptes à imaginer d’autres
modes de relations que le discours, et il ne cesse d’explorer
cette zone vierge qui nous sépare de l’autiste. Sans
cesse, il cherche à comprendre ce qu’ils quémandent
dans leur moindre geste. La désynchronisation de l’image
et du son nous fait ressentir la brisure entre le corps et le langage.
Parfois on se demande si c’est vraiment Yves qui parle, si
c’est bien à lui qu’appartiennent ces mots. Deligny,
au début du film, déclare en voix off : « Je
certifie que sa parole n’est pas la mienne, mais peut-on dire
qu’elle soit la sienne ? Pourquoi faut-il que la parole appartienne
à quelqu’un, même si ce quelqu'un la prend ?
». Après avoir rapidement présenté Yves,
Deligny s’efface et lui laisse les rênes du film, de
l’histoire, des dialogues. Il lui laisse guider la caméra,
l’emporter à sa suite. Alors, comme lorsque Yves s’imagine
conduire des travaux de ses gestes désordonnés, le
film n’est pas propre,
bien
rangé. Comme pour s’affranchir de tout velléité
scénaristique, trois cartons au tout début du film
racontent l’histoire à venir. Il n’y aura donc
pas de suspense, pas de crescendo dramatique, rien de ces bases
du cinéma que des générations de cinéastes,
d’auteurs, ont posés. Yves veut sauver Robert qui appelle
à l’aide du fond de son trou. Il prend une pioche,
frappe tant et si bien (n’importe où) que le manche
casse. Yves essaye de la réparer et ce faisant les deux morceaux
du manche forment une croix. Donc Yves s’en va mener une procession
religieuse. Tous ces évènements sont des accidents,
des choses qui adviennent d’Yves, et non des scènes
préparées. Le Moindre geste fonctionne
ainsi, au fil d’Yves, suivant ses pensées comme suivant
le cours d’un fleuve.
Pour Fernand Deligny, rentrer en contact avec un autiste, c’est
faire un voyage dans l’avant langage, travailler sur les rites
et l’image, d’où l’importance d’en
appeler au cinéma. Le cinéma, images et sons, art
du rituel, est pour Deligny une étape dans la recherche de
ce qu’est le langage non verbal, celui-là seul auquel
les autistes ont accès. Manenti signe un noir et blanc très
contrasté. Les plans sont longs mais le montage heurte ces
images, nous plongeant dans la tête d’Yves. La longueur
des plans accompagne la dérive de ses pensées et les
accidents de montage ses sautes, ses va-et-vient constants. Le montage
lie difficilement les images, comme Yves peine à lier ses
pensées, à lier les choses. Ses lacets se rebiffent,
il n’arrive à pas à attacher deux branches,
à faire un nœud. Yves n’a pas de prise sur le
monde, celui-ci dérape, lui échappe. Yves s’énerve
souvent de cette incapacité à accrocher le monde.
Alors il casse, il hurle. Jean-Pierre Daniel utilise le montage
non pour sa capacité à créer du lien entre
les images, comme il est habituel, mais pour détricoter,
pour interrompre, pour briser, pour introduire.
Il faut une incroyable capacité à se renouveler pour
oublier tout ce que l’on appris, pour aller contre cette propension
à lier les choses qui est le fondement du montage. Daniel
se concentre sur les gestes, écarte l’histoire, interprétant
de manière solitaire ce que Deligny avait imaginé
(il ne le rencontre que quelques fois et Deligny lui a donné
carte blanche). Il construit le film par soustraction, enlevant
un à un les personnages de fiction qui avaient été
filmés. La bande sonore est le fruit d’un incroyable
travail, terrain d’invention et de manipulation
mené
par Ruh, Daniel, Agnel et Marker. Les sons, souvent surprenants
(une fanfare irlandaise, des hurlements de boursicoteurs) se multiplient,
fractionnant encore la personnalité d’Yves qui semble
essayer de se retrouver au milieu de ces multiples injonctions venant
du dehors, de quantités de souvenirs, de stimuli de tous
horizons. Ses gestes fous, qui le font ressembler à une marionnette
animée par dix personnes, accompagnent ces multiples interventions
sonores. Le sujet du film, Yves aux prises avec le monde, est porté
par un montage qui joue sur l’image, sur le son, et sur la
désynchronisation qui peut exister entre les deux. L’image
aussi joue parfois des accidents (de violentes surexpositions, des
éclats de lumière intenses), mais surtout elle lie
le film par des jeux d’écho, comme pour offrir une
terre à Yves. Les rochers, les pierres, les routes de montagne,
les rivières, offrent un cadre dans lequel il peut se déployer.
Deligny décide du tournage en fonction de la lumière,
attendant patiemment qu’elle corresponde à cette terre
qu’il s’est sommé de filmer. Fernand Deligny
compare l’image au lichen. Un mélange d’anecdotique
et de quelque chose de plus vaste, quelque chose qui serait antérieur
à la parole même. Deligny pense que le cinéma
a cette capacité, plus qu’aucun autre art peut-être,
de réveiller chez les spectateurs des sensations primales,
quelque chose d’avant nous, d’antérieur…
cette partie de nous même qui rejoint l’autisme. «
L’image est autiste » souligne t-il. Pour lui,
l’image ne montre rien, ne dit rien, elle préexiste
au langage et renvoie à cet espace où l’autiste
vit. L’image réveille : elle agit sur le spectateur,
le travaille, fait remonter des souvenirs, des expériences,
des sensations. Alors, par cette action, elle se met à signifier,
à dire quelque chose. C’est pourquoi Deligny s’est
intéressé au cinéma. Pas par passion pour les
films, mais pour ce que cet art transporte et qui rejoint ses recherches.
Il a creusé la matière filmique, a cherché
et a trouvé avec Le Moindre geste quelque
chose d’unique et d’inoubliable.
CE GAMIN, LA
Renaud
Victor et Fernand Deligny se rencontrent en 1972 et leur complicité
durera pendant plus de vingt ans. Renaud Victor est plombier. Il
suit divers enseignements en auditeur libre à l’université
de Vincennes. Après avoir découvert Le Moindre
geste, il décide de devenir cinéaste et vient
proposer à Deligny un projet de film sur son travail avec
les enfants autistes, projet qui n’emballe guère ce
dernier. Mais cette rencontre sera décisive, et la carrière
et la vie de Renaud Victor en seront profondément modifiées.
Renaud Victor reste dans le réseau et, petit à petit,
convainc Deligny de tourner ce film. Richard Copans et Denis Gheerbrant,
des amis de Victor, viennent prêter main forte au tournage
du film qui démarre en 1973 et s’étale sur dix
huit mois. Véra Belmont, Claude Berri, Jacques Perrin, Yves
Robert apportent leurs soutiens financiers en co-produisant le film
avec Les Films du Carrosse, la société de François
Truffaut. Renaud Victor montre au fur et à mesure les rushes
à Deligny qui intervient pour préciser ses pensées,
expliciter les expériences. Ce gamin, là
est un splendide documentaire, un film plein de présence.
Celle des enfants et des adolescents autistes, celle de la pensée
de Deligny qui ouvre le film avec quelques paroles qui vont nous
guider auprès d’eux. Il parle de ces « gamins
incurables, invisibles, insupportables » pour la norme,
de ces lieux où on les cantonne, ces asiles psychiatriques,
où « invivre » est programmé,
où les fenêtres ne s’ouvrent pas. « Que
deviennent les yeux d’un enfant qui n’a rien à
voir ? » se demande-t-il. Janmari est l’un deux.
Lorsque Deligny le rencontre il a douze ans et n’a jamais
prononcé un mot. Il se cogne la tête contre les murs,
ne cesse de se balancer, ne s’intéresse qu’aux
sources d’eau, fontaines et rivières. Le film tourne
autour de Janmari, autiste infantile précoce disent les spécialistes,
« mon maître à penser » rétorque
Deligny. « Je l’ai pris avec nous pour chercher
ce que pourrait être un langage non verbal (…)
Ce gamin là, naît avec l’incapacité
innée d’établir la relation à l’autre
et souffrant d’un besoin impérieux d’immuable.
» L’expérience consiste à faire vivre
un groupe de ces enfants et adolescents autistes au côté
de « présences proches » qui ne s’occupent
pas d’eux mais qui vont et viennent dans leurs tâches
quotidiennes : ramasser du bois, faire la cuisine, laver le linge,
aller chercher de l’eau. Le réseau s’organise
autour de ces actes, régis par la nécessité
et l’environnement, qui répondent à ce besoin
impérieux d’immuable qui définit l’autisme
selon Deligny.

Il s’agit ensuite de « trouver un chemin. C’est
pourquoi nous faisons des cartes, inlassablement, depuis sept ans
que cette tentative persiste. » Cette cartographie, ce
sont les lignes d’erre. Elles inscrivent en trajets «
ce qu’il en advient d’un enfant non parlant aux
prises avec les choses et ces manières d’être
qui sont les nôtres. » Deligny et les présences
proches observent les mouvements des autistes et répertorient
leurs allers et venues sur des cartes où sont également
tracés les parcours des accompagnateurs. Sur ces grandes
feuilles, les trajets de Janmari dessinent des ronds, des petits
ronds. Il tourne en rond ou tourne sur lui-même. « Si
celui même est absent, vacant, cet enfant tourne sur rien,
éperdument… perdu » : Deligny se demande
au départ s’il se cherche, et conclut qu’au contraire
« c’est nous qu’il cherche. » Janmari
n’a jamais souri, n’a jamais tendu les bras, il n’a
jamais vu l’autre. Cette impossibilité d’accéder
au langage crée une distance infinie entre lui et nous. Petit
à petit les lignes d’erre montrent que les trajets
de Janmari se rapprochent de ceux des accompagnateurs. Entre Janmari
et le monde, des brèches se sont faites dans le mur, il raccorde.
Deligny observe ce qui agit sur les autistes, ce qui les attire,
ce qui fait sens pour eux, ces petits raccords si précieux.
Les accompagnateurs ritualisent : ils tapent avec un bout de bois
sur une pierre ou font rouler une boule avant d’entamer une
action. Janmari se met à répéter ces gestes,
ces petits riens, et alors quelque chose de grand se passe. Quelque
chose qui inquiète aussi Deligny qui craint d’avoir
domestiqué Janmari, lui, l’irréductible, lui
qui « d’instinct aurait refusé la parole.
» Janmari ne se cogne plus la tête contre les murs,
il met la table, coupe du bois : « Se peut-il qu’il
l’ait été à ce point mobilisé,
domestiqué ? Allez savoir quel mot il faut penser quand tout
va si bien. » Pour Deligny, appréhender les enfants
autistes par un contact direct ne mène à rien, et
l’institution ne sait
pas
s’y prendre autrement. « Notre langage fait grille
pour ces enfants-là qui n’ont pas accès au langage
(…) A quoi se fier lorsqu’il fait défaut,
ce langage ? » Le langage est trompeur, il donne un faux
sentiment d’immuable : « Le ciel est bleu » donne
l’impression qu’il est toujours bleu, mais pourtant
il ne cesse de changer de couleur. L’autiste ne peut pas s’accorder
à ce langage qui le trompe et ment sur le statut des choses.
L’image, le cinéma, ont cette capacité à
rendre vraiment immuable : le temps se fige le temps du film. Ce
temps que l’autiste veut ralentir, arrêter. Il y a là
une grande proximité entre ce qu’offre, le cinéma,
et ce qu’attend l’autiste. Ce gamin, là
épouse un rythme cyclique, routinier, régulier et
répétitif. Il y a une grande douceur, une sérénité
qui s’en dégage. Il n’y a pas d’histoire,
pas de progression dramatique, juste des moments de vie, des instantanés.
L’image est douce, peu contrastée. La bande sonore
joue sur les répétitions, les échos. Une fillette
autiste joue beaucoup avec les bruits, les imite, s’intéresse
de près à l’ingénieur du son et s’emberlificote
dans ses câbles. Les lignes d’erre permettent de voir
« ce que notre regard aveugle de parlant à bien
du mal à voir. » Le cinéma permet aussi
de s’abolir du langage, et ce faisant d’entrer en contact
avec les autistes, de dépasser « tout ce qui nous
empêche de voir ceux qui ne nous regardent pas, je veux dire,
ceux qui échappent au langage dont nous sommes des esclaves
plus ou moins malins, subtils. »
Le cinéma est un moyen de chercher du commun, de créer
du rapport, du liant. C’est toute l’expérience
du Moindre geste et Ce gamin, là
aurait pu être une nouvelle étape dans cette approche
du cinéma. Seulement Truffaut, qui produit le film, ne comprend
visiblement rien à l’expérience menée
par Deligny et Victor. Il demande que le film soit un documentaire,
qu’il soit didactique, avec un narrateur. Deligny et Victor
résistent, en vain. Le film, qu’ils imaginaient durer
quatre ou cinq heures, sort en salle réduit à une
durée plus commerciale. Deligny accepte à contrecœur
d’enregistrer une voix off, réalisée à
partir de ses commentaires des rushes. Ce gamin, là
ne correspond pas à l’idée que Deligny se fait
du cinéma. S’il est singulier, original, novateur,
il reste cependant d’une forme classique. Mais le film permet
de rendre compte d’une expérience, il a valeur de témoignage.
La précision de la pensée de Deligny nous accompagne,
par sa voix douce, par la qualité de son écriture.
Une pensée en mouvement, qui s’interroge, fait retour
puis avance d’un pas. Il y a un trajet dans Ce gamin,
là, un voyage. Le spectateur est comme Janmari,
il tourne autour des séquences, sans trop comprendre, fait
du surplace. Puis il raccorde et entame un bout de chemin vers Janmari
tandis que lui vient vers nous. Et ces quelques pas sont incroyablement
précieux.
FERNAND DELIGNY, A PROPOS D'UN FILM A FAIRE
Fernand Deligny ne réalisera pas beaucoup de films, mais
ne cessera de penser le cinéma, de La Caméra,
outil pédagogique écrit en 1955 à Acheminement
vers l’image en 1982, en passant par sa correspondance
avec
Truffaut. (10) D’une
part il croit dans l’action unique, la répétition
ouvrant la porte à des éléments extérieurs
qui bientôt submergent l’expérience. C’est
pourquoi il est réticent lorsque Renaud Victor lui propose
Ce gamin, là, Deligny considérant
que l’on ne peut être vrai qu’une seule fois.
Cependant, parfois l’envie de filmer est bien là, mais
des soucis d’ordres financiers s’interposent. Il a des
idées de films d’animation (deux verront le jour, voir
la partie bonus), il développe un projet de dix films sur
les malades de La Borde. En 1978 est réalisé Le
Projet N (N pour Nous), une commande de l’INA qui
souhaite un documentaire plus classique sur l’expérience
narrée dans Ce gamin, là, réalisé
par Alain Cazuc. Son absence dans ce coffret est la seule chose
que l’on peut regretter. De son côté, après
Ce gamin, là, Renaud Victor réalise
deux films : Hé, tu m’entends ? (1980)
et Le Meilleur de la vie (1985), une fiction avec
Sandrine Bonnaire et Jacques Bonnaffé. Victor et Deligny
travaillent sur deux projets de film qui n’aboutissent pas,
deux histoires de fugues, La Voix du fleuve et
Toits d’Asile. Si le premier reste à
l’étape de projet, le tournage du second est entamé.
Richard Copans produit le film via sa société Les
Films d’Ici et en est le chef opérateur. Mais Renaud
Victor, peut-être rattrapé par une conception plus
classique du cinéma, ne voit pas où Deligny veut en
venir. Ses seules instructions sont de « laisser les choses
jouer, agir le film. » Lorsque Victor lui demande ce
qu’il doit filmer, il répond : « Est-ce vraiment
la question qui se pose ? Ce n’est pas évident. Il
faut se vacciner contre l’habitude d’un réalisateur
: filmer. » Il n’y a pas de scénario complet,
juste des bribes. C’est tout ce qu’il reste du film,
des idées jetées sur le papier et quelques images
que Renaud
Victor
ramène du Brésil. Mais de ces deux projets avortés,
il reste beaucoup de choses en suspens. Des idées, des échanges,
des envies qui flottent dans l’air et ne demandent qu’à
s’incarner sur pellicule. Deligny et Victor se mettent d’accord
pour enregistrer un monologue : « A propos d’un
film à faire. » Bruno Muel (proche collaborateur
de Chris Marker et membre des Groupes Medvedkine) et Thierry Garrel
(La Sept) produisent le film. Une hypothèse de film, une
excuse en fait pour parcourir un peu de la pensée de Deligny,
pour recoller les morceaux épars des tournages inachevés.
Deligny est face caméra, il parle du langage, de l’autisme
et du cinéma, beaucoup, poursuivant les réflexions
d’Acheminement vers l’image. C’est un
long texte qui s’adresse à Renaud Victor, le preneur
d’images. Il y a de temps à autres quelques fragments
de Toits d’Asile, ce film à faire,
ou à défaire. Il y a l’irruption de petits bouts
de fiction (scènes en noir et blanc au milieu d’un
film en couleur), où Deligny interprète un ancien
résistant et Renaud Victor un camionneur qui abandonne son
véhicule. Deligny parle d’un film qui ne s’est
pas fait, de tout ce qui amène au désir de filmer,
de ce qui se joue dans ce processus de maturation. Fernand
Deligny, à propos d’un film à faire
est un journal, un film expérimental, un essai. Deligny essaye,
il ne veut pas réussir. Seul le fait d’essayer est
finalement important, comme celui de filmer, de « camérer
». C’est important de chercher, pas forcément
nécessaire de trouver. Quand on a trouvé c’est
terminé, c’est bouclé, vendu. Ce qu’il
y a au bout n’est pas si important, l’objet terminé,
la théorie gravée dans le marbre, le film… c’est
la démarche, le voyage, le geste qui compte et tout ce que
l’on accomplit ce faisant.
(1) « Œuvre, recueil
des écrits de Deligny » sous la direction de Sandra
Alvarez de Toledo, 1848 pages, édition l’Arachnéen.
Un livre somme sur le travail de Deligny regroupant l’ensemble
de ses romans, essais, articles et entretiens. Une somptueuse édition
dotée d’un magnifique travail de mise en page et d’une
riche iconographie. Indispensable !
(2) In « Journal d’un éducateur »
(3) Interview de Deligny à l’Express-Méditerranée.
(4) Interview de Deligny dans le n°39 de Partisans, 1967
(5) In « Les Vagabonds efficaces et autres récits
», édition Maspero
(6) In « Graine de crapule »
C’est cette généalogie que Patrick Leboutte
et Vianney Delourme dessinent d’édition en édition
avec Le Geste Cinématographique
(7) In « Ce qui ne se voit pas », texte de
Fernand Deligny paru dans Les Cahiers du Cinéma, février
1990.
(8) En fait, Deligny pense en 1968 à une sortie commerciale
qui lui permettrait de trouver de nouveaux financements pour La
Grande Cordée.
(9) Josée Manenti fait un premier montage image en 1965/1966
qu’elle montre à Truffaut, très décontenancé
par le résultat.
(10) Correspondance consultable sur le site de 1895, revue de l’Association
Française de Recherche sur l’histoire du cinéma
:
http://1895.revues.org/document281.html