En
1939, Henry King met en scène un western racontant la vie
du célèbre hors-la-loi Jesse James, Le Brigand
bien-aimé. Dix-sept années plus tard et fort
du succès de La Fureur
de vivre (1955), Nicholas Ray est approché par
la Fox afin de réaliser un nouveau biopic consacré
à cette légende américaine. Le cinéaste
(qui doit encore un film au studio) trouve en ce héros un
personnage à la fois très proche de son univers et,
de surcroît, ancré dans la culture "folk".
Rappelons qu’à l’époque où King
tournait Le Brigand bien-aimé, Ray faisait
partie d’un cercle de passionnés de "folk songs"
et animait une émission de radio consacrée à
cette musique traditionnelle. A ses côtés, on retrouvait
fréquemment Josh White, Burl Ives, les frères Lomax
ou encore Woody Guthrie. Ce dernier fut d’ailleurs l’un
des grands interprètes de la célèbre chanson
narrant l’histoire de James. Particulièrement attaché
à ce titre et donc au mythe Jesse James, Ray est enthousiasmé
par le projet de la Fox. Il accepte donc de prendre les rênes
de ce nouveau western et prépare le script en compagnie des
frères Lomax (notamment John qui est l’auteur de quatre
versions du titre consacré à Jesse James). Ces retrouvailles
entre Ray et les Lomax laissent augurer d’une œuvre profondément
personnelle. Le cinéaste rêve notamment de bâtir
son scénario autour de la fameuse "murder song",
dont les couplets viendraient rythmer un récit qu’il
imagine construit comme un rêve...

Malheureusement, les ambitions artistiques de Ray se heurtent
à un mur nommé Buddy Alder. Chargé de la production
par la Fox, Alder calme rapidement les ardeurs artistiques de Ray
: le studio veut un film historique qui explique point par point
les motivations et les actions de Jesse James. Le rêve de
Nicholas Ray est donc brisé mais, étrangement, le
cinéaste n’abandonne pas le projet. Aujourd’hui,
rares sont les témoignages sur le sujet et il est difficile
de savoir dans quelles circonstances Ray a renié son film.
La légende raconte qu’il n’assura pas les derniers
jours de tournage et ne mit jamais les pieds dans la salle de montage.
Faut-il pour autant en conclure que Le Brigand bien-aimé
est à rayer de la filmographie de Ray ? Assurément
non, car si certains producteurs réussiront à tuer
le style et les thématiques du cinéaste (on pense
en particulier à Samuel Bronston dans Le
Roi des Rois), ce n’est pas encore le cas ici.
A cette époque, Ray est suffisamment confiant en son art
pour tenter d’imposer sa griffe malgré ses déboires
avec une production trop frileuse.
Relever
les faiblesses du Brigand bien-aimé revient
en quelque sorte à cataloguer les choix artistiques imposés
par Buddy Alder. La première opposition à laquelle
doit faire face Nicholas Ray est liée au casting : pour incarner
Jesse James, Ray a l’idée d’offrir le rôle
à Elvis Presley. L’icône du Rock'n'roll accepte
la proposition, et fort est à parier qu’il devait se
réjouir de cette perspective : tourner avec un cinéaste
du calibre de Nicholas Ray n’aurait certainement pas manqué
de mettre en lumière ses talents de comédien. Jugée
saugrenue par Buddy Alder, l’idée est abandonnée
et les rôles principaux sont distribués à trois
valeurs montantes du studio : Robert Wagner, Jeffrey Hunter et Hope
Lange. Si l’entente entre le cinéaste et les comédiens
ne fut pas aussi catastrophique qu’on aurait pu le craindre,
le résultat n’est pourtant pas satisfaisant. Wagner,
qui avait crevé l’écran un an auparavant sous
la direction de Richard Fleischer (Le
Temps de la colère), livre ici une prestation
bien fade. Il est vrai que l'une des caractéristiques des
personnages "rayens" est de faire preuve d’explosivité
: souvent distants, ses héros expriment leur rébellion
au travers d’accès de fureur extrêmement violents.
Si Humphrey Bogart (Le Violent),
James Dean (La Fureur de
vivre) ou James Mason (Derrière
le miroir) étaient des acteurs rêvés
pour ce type de performance, ce n’est malheureusement pas
le cas de Robert Wagner qui paraît incapable d’insuffler
la moindre rage à son personnage… A ses côtés,
Jeffrey Hunter semble beaucoup plus à son aise dans le personnage
de Frank James tandis que Hope Lange est totalement transparente
dans celui de Zee, l’épouse de Jesse !

Après s’être vu refuser d’embaucher Presley,
Nicholas Ray doit se plier aux exigences scénaristiques de
Buddy Alder. Alors qu’il rêvait d’un récit
construit comme une bal(l)ade dans l’espace et dans le temps
(il souhaitait d’ailleurs intituler le film The Ballad
of Jesse James avant que la Fox ne décide que ce
serait The True Story of Jesse James !), le cinéaste
se voit contraint d’adopter une version revisitée du
scénario écrit par Nunnally Johnson pour Henry King.
Alder exige en particulier qu’on y insère des flash-back
justifiant chaque action du bandit. Les faits et gestes de James
s’inscrivent alors dans une logique rhétorique face
à laquelle l’imaginaire
du
spectateur n’a malheureusement aucune prise. Paradoxalement,
le résultat de cette approche va à l’encontre
des ambitions du studio puisque ce personnage, débarrassé
de la moindre zone d’ombre, ne paraît au final jamais
réaliste. Toutefois, si Jesse James suscite un minimum d’empathie,
il ne le doit qu’à la liberté prise par le cinéaste
vis-à-vis du matériau dramaturgique et au remarquable
travail de caractérisation opéré lors de la
mise en scène… Comme souvent chez Ray, le héros
adolescent est attiré par la violence. A l’instar de
Dixon Steele dans Le Violent,
James se laisse aller à des accès de fureur pulsionnels.
En décrivant cette fêlure et ses conséquences,
Ray donne encore une fois naissance à un personnage dont
les nuances psychologiques fascinent. A titre d’exemple, Jesse
James n’hésite pas à mettre en péril
sa bande (et son frère) lorsqu’il abat d’une
balle dans le dos le voisin de la maison familiale. Motivée
par un désir de vengeance, cette action n’est pas justifiée
par l’intérêt du groupe. Son comportement suscite
alors l’inquiétude de ses comparses et, par extension,
celle du public. Ray met également en scène la tension
croissante qui oppose Jesse à son frère. Frank voit
germer la violence chez Jesse et s’en inquiète lorsqu’il
déclare : « Tu as un feu qui couve en toi.
» Dès lors, les dialogues entre les deux personnages
deviennent plus rares et laissent place à une gestuelle chargée
d’animosité. La brutalité qui en découle
permet à Ray de filmer la destruction de l’unité
familiale. Une destruction redondante dans sa filmographie et qui
laisse encore une fois le personnage principal sortir de sa chrysalide
adolescente pour devenir un adulte. Force est donc de constater
que malgré l’interprétation mitigée de
Robert Wagner et un scénario trop calibré, le personnage
de Jesse James s’inscrit avec évidence dans l’œuvre
de Nicholas Ray.
Outre cette caractérisation du héros typiquement "rayenne",
il faut également souligner quelques fulgurances de mise
en scène propre au talent du cinéaste. A ce titre,
la première scène est une merveille et justifie à
elle seule la découverte du film. Rappelons que Nicholas
Ray a pour habitude de signer ses films par l’intermédiaire
d’une scène d’introduction explosive : une détonation
de bâtons de dynamite (Johnny Guitare), une
altercation entre Dixon Steele et un conducteur
(Le
Violent), le hurlement d’une ambulance (La
Fureur de vivre) ou le réveil d’un couple
enlacé par une lumière vive (Les
Amants de la nuit). Le Brigand bien-aimé
n’échappe donc pas à la règle et, après
un premier plan cadrant la rue principale d’une ville du Far
West où le calme semble régner, c’est l’explosion
: des coups de feu retentissent, un groupe de bandits attaque la
banque et n’hésite pas à tirer sur les passants.
Les mouvements de caméra deviennent alors rapides, les personnages
se précipitent et tandis que le montage s’accélère,
tout devient chaos et violence. Une violence d’autant plus
brutale qu’elle contraste avec le premier plan empreint de
sérénité ! En dehors de cette scène
d’action époustouflante, Le Brigand bien-aimé
laisse place à quelques séquences mémorables
mais malheureusement trop rares. Un des plans les plus saisissants
du film réside en une cascade à cheval : après
le cambriolage, Frank et Jesse sont poursuivis. Plutôt que
se rendre aux autorités, les deux hommes préfèrent
se jeter dans une rivière du haut d’une falaise avec
leur monture. Ray filme la scène et montre les deux chevaux
chutant du précipice. L’éternelle empathie du
public envers les animaux est alors mise à mal : à
l’instar de Sam Peckinpah, Nicholas Ray joue de ce sentiment
afin de créer un malaise chez le spectateur. Une autre scène
mémorable décrit l’attaque d’un train
par Jesse James. Dans les suppléments du DVD, Bertrand Tavernier
s’intéresse à ce plan étonnant où
l’on voit la silhouette de Jesse courir de nuit sur le toit
du train tandis que les lumières des wagons nous laissent
observer les
voyageurs.
La séquence se termine par une magnifique contre-plongée
sur Jesse James braquant les conducteurs de la locomotive.
Enfin, le dernier plan du film, où la caméra de Nicholas
Ray accompagne un chanteur aveugle narrant l’histoire de Jesse
James, nous offre un aperçu du film rêvé par
Nicholas Ray. Et cette conclusion pleine de lyrisme, associée
aux rares mais néanmoins époustouflantes explosions
de talent du cinéaste justifient amplement la découverte
de ce "grand film malade" ! Certes, la majorité
des "westernophiles" préfèreront la version
de Henry King, mais les admirateurs de Nicholas Ray trouveront assurément
matière à alimenter leur passion pour ce cinéaste
hors du commun !