Le Japon
de l’immédiate après-guerre. Un soir, un médecin alcoolique officiant dans les quartiers défavorisés est réveillé par un jeune yakuza blessé par balle. En le soignant, il découvre que celui-ci est atteint de tuberculose, mais il refuse de suivre les prescriptions proposées. Commence alors une relation étrange entre les deux hommes.

L'Ange Ivre
(Yoidore Tenshi)
Réalisé par Akira Kurosawa
Avec Takashi Shimura, Toshirô Mifune, Reisaburo Yamamoto, Michiyo Kogure, Chieko Nakakita
Scénario : Akira Kurosawa et Keinosuke Uegusa
Musique : Fumio Hayasaka
Photographie : Takeo Ito
Montage : Akira Kurosawa
Japon - 98 mn - 1948

C’est un fait connu, Akira Kurosawa a souvent répété que L’Ange Ivre était le premier de ses films qu’il considérait comme une œuvre personnelle : ‘Durant la guerre […], il était impossible de s’exprimer en toute liberté. Entre 1945 et 1947, nous n’avons cessé de combattre tantôt les racines de la droite, tantôt les intimidations de la gauche, dont la censure freinait nos élans. L’Ange Ivre est le premier film que j’ai dirigé qui soit libéré de toute contrainte extérieure. Dans cette œuvre j’ai investi tout mon être. Dès la phase de préparation, j’ai senti que j’étais en train de me mouvoir sur le terrain qui me convenait.’ (1) On remarque en effet que L’Ange Ivre contient de nombreux éléments que Kurosawa réutilisera par la suite – le médecin, saint laïque descendu parmi les miséreux, la tuberculose, le bidonville ; le style, encore balbutiant, fait aussi ses premiers pas : d’une part, on y voit déjà cette imagerie proche du documentaire héritée du néo-réalisme italien et qu’il poussera encore plus loin dans Chien Enragé. D’autre part, la tentation de l’imagerie théâtrale est déjà présente : ainsi, le visage de Toshiro Mifune, au fur et à mesure de la progression de la maladie, se met à ressembler à celui d’un acteur outrageusement maquillé. Mais surtout, le décor lui-même semble être une scène de théâtre – le film a d’ailleurs été tourné sur le plus grand plateau à ciel ouvert de la Toho. En effet, ce décor se résume à deux ou trois lieux, centrés autour de la mare, et le monde extérieur paraît ne pas exister ; on peut y voir une première ébauche de Dodes’kaden. Justement, cette mare sert de métaphore filée : elle concentre tous les aspects sordides des personnages, elle est construite par eux, à leur image ; comme le dit Sanada après avoir détecté des traces de tuberculose chez le jeune yakuza : « Tes poumons sont plus sales que le bourbier dehors ». Dernier élément marquant : l’influence évidente de Dostoïevski, principale référence littéraire de Kurosawa avec Shakespeare ; la relation d’attirance/répulsion des deux protagonistes évoque bien sûr celle des deux héros de L’Idiot.

A l’origine, Kurosawa souhaitait réaliser un film révélant la véritable nature des yakuza, « les traiter au scalpel » pour reprendre son expression. le réalisateur et le scénariste s’inspireront pour les personnages de deux rencontres : Uekusa avait croisé le chemin d’un jeune et fougueux chef de la mafia alors qu’il enquêtait sur le milieu des trafiquants de drogue. Quant au personnage campé par Takashi Shimura, il vient directement d’un vieux médecin alcoolique croisé lors de repérages sur les quais, et qui le plus souvent exerçait dans la clandestinité. Ces deux rencontres vont donc donner naissance à deux personnages qui n’auraient jamais du se rencontrer : Takashi Shimura incarne donc un personnage typique de Kurosawa ; bourru, mais d’une profonde humanité – il a même une faiblesse, l’alcool en l’occurrence, et par conséquent est moins ‘parfait’ que Barberousse. Personnage d’ailleurs magnifié par la composition intériorisée de Shimura, qui vient s’opposer au chien fou interprété avec intensité par Toshiro Mifune, repéré dans A la Limite de la Montagne d’Argent et Le Nouvel Âge des Fous qui effectue ici sa première performance pour Kurosawa : 'Il jouait avec une énergie stupéfiante […]. Avec sa vivacité, il avait également une grande finesse de sensibilité. […] J’ai compris tout de suite que je ne devais pas le laisser devenir trop séduisant dans le rôle du gangster, mais il aurait été désastreux de contenir la puissance attractive de Mifune au moment où sa carrière s’ouvrait…' (2)Choix conscient de la part du réalisateur, et pourtant… le résultat est là, malgré son manque d’expérience, Mifune dévore l’écran de son regard intense et de sa présence féline. Et même si le titre désigne le personnage de Shimura, c’est bien lui que l’on retient. Cette boule d’énergie finira d’ailleurs par exploser entre les mains du réalisateur, qui s’avèrera incapable de contrôler son acteur sur le plateau de Barberousse, entraînant la rupture artistique et humaine entre les deux hommes. L’Ange Ivre reste donc la première pierre cohérente d’une carrière riche, contenant en germe l’essentiel des thèmes qui seront développés par la suite.

(1) In Tassone, p. 81
(2) In Tassone, p. 90


Image :
On s’en doutait, le négatif du film, en plus d’être difficilement accessible, est en très mauvais état. Wild Side est donc parti d’une copie importée du Japon qu’il a tenté de restaurer au mieux. Au vu du matériau disponible, il était difficile d’espérer un miracle : de fait, les tâches et traces de moisissure jalonnent le film, les rayures sont nombreuses – on remarque en particulier une série de lignes verticales quasi omniprésentes -, et la définition faible – un certain nombre de plans peut même être qualifié de ‘flou’, spécialement durant les vingt premières minutes, les choses s'arrangent par la sute. Plusieurs mois de travail à la palette graphique ont sans doute atténué certains défauts, mais l’ensemble reste en deçà de ce que Wild Side nous a offert jusqu’à présent sur les Kurosawa. Il faut bien entendu tenir compte de la rareté de ce film et de la piètre qualité du matériel disponible pour confectionner une édition décente. Reste que celle-ci est actuellement pour ainsi dire le seul moyen de découvrir ce film méconnu, surtout en VOST. A chaque spectateur de faire son choix.

Son : Là encore, la bande-son était en piteux état. Une restauration à également été effectuée : certains accidents, en particulier deux passages couverts par un ronflement, ont été rattrapés. Le souffle a été atténué, mais reste présent, de même que de nombreux craquements. Mais les dialogues, s’ils saturent parfois, restent audibles.

Wild Side
98 mn
Zone 2
Menu musical et animé
Chapitrage animé

Format cinéma : 1.33 : 1
Format vidéo
: 4/3
Langues : japonais mono
Sous titres : français

- Akira Kurosawa contre Toshiro Mifune – 31 mn 19 : Contrairement à ce qu’indique son titre, ce nouveau chapitre de la série consacrée aux œuvres de Kurosawa produites par la Toho n’est pas uniquement centré sur la collaboration entre le réalisateur et l’acteur ; il relate toutefois le parcours professionnel de ce dernier et narre sa rencontre avec Kurosawa et le début de leur travail commun ; Kurosawa admit avoir été surpris par le jeu intense du jeune homme, qui avait alors bien du mal à franchir l’étape des castings. Le documentaire s’attarde aussi sur l’importance de la musique et la volonté de Kurosawa – également parolier sur ce film – de retrouver une version spécifique de ‘La Danse du Coucou’, ainsi que sur le travail des décorateurs, au travers d’un entretien avec Yoshiro Muraki – admirez au passage son tee-shirt Guns’n’Roses – au sujet de l’utilisation de décors existants sur un plateau à ciel ouvert, modifiés suivant les souhaits de Kurosawa.





- Entretien avec Jean Douchet
– 11 mn 25 : Après avoir brièvement relaté la biographie de Kurosawa, et en particulier ce souvenir de jeunesse où son frère aîné l’avait obligé à ne pas se cacher les yeux devant les morts du tremblement de terre de 1928, Jean Douchet dégage les principaux intérêts du film, son influence théâtrale et néo-réaliste, ainsi que son déjà remarquable sens de l’utilisation de l’espace.

- Galerie Photos : 13 photos noir et blanc.

- Filmographies : Filmographies d’Akira Kurosawa, Toshiro Mifune et Takashi Shimura.

En savoir plus
Aldo Tassone, Akira Kurosawa (Flammarion, 1986)
Stuart Galbraith IV, The Emperor and the Wolf
(Faber & Faber, 2001)
Mitsuhiro Yoshimoto, Kurosawa (Duke University Press, 2000)

La fiche Imdb de L'Ange Ivre

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