Cris et chuchotements (Ingmar Bergman - 1972)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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gnome
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aurelien wrote:n'emploie pas des termes que tu ne connais pas . (tu es bas normand)
:?:
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O'Malley
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Post by O'Malley »

Pourquoi ais-je trouvé ce Bergman hermétique?

Le sujet. En lui même, il n'est pas facile d'accès. Cette description quasi-clinique d'une agonie et cette volonté de Bergman de faire ressentir au spectateur sa peur de la mort qui le hante depuis toujours m'ont extrait, dès les premières minutes, du film. Dès le départ, en voyant que le film traite d'une manière si frontale de la maladie, je me suis construit un mur psychologique avec ce qui se passe à l'écran.
Et l'histoire et les relations que Begman tisse entre les quatre femmes ne m'ont pas suffisamment intéressé pour que je m'y réintroduise à nouveau.

Et puis, il y a le parti pris artistique: jouer sur la relation de ces quatre femmes en adoptant un ton glacé (glacant?), lent, ou le jeu des acteurs est d'une théatralité qui peut paraître excessive (les gestes des acteurs qui se caressent, joue de la proximité physique pour mieux les renvoyer dans leur isolement physique). La construction qui mêle ces allers retours entre rêve et réalité (sur ce, il est clair que le segment de la servante est un rêve mais qui dit, mieux que la réalité, la réalité).

Cependant, je reconnais que la photo est superbe et la justesse du cadre est souvent epoustouflante (la composition et la place des personnages dans ces pièces rougouyantes, la scène entre Liv Ulmann et le médecin qui décrit son visage est fascinante à ce point de vue...); les scènes du parc (surtout durant l'ouverture) sont très belles: le jeu des couleurs, des lumières n'est pas sans rappeler la recherche picturale de Kubrick dans Barry Lyndon ...

En fait, il me semble que Strum et Roy Neary ont très bien exprimé précedemment ce que j'ai ressenti avec Cris et chuchotements.
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gnome
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Post by gnome »

O'Malley wrote:Cette description quasi-clinique d'une agonie et cette volonté de Bergman de faire ressentir au spectateur sa peur de la mort qui le hante depuis toujours m'ont extrait, dès les premières minutes, du film. Dès le départ, en voyant que le film traite d'une manière si frontale de la maladie, je me suis construit un mur psychologique avec ce qui se passe à l'écran.
Disons qu'il me semble que c'est plutôt toi qui est resté (ici volontairement) hermétique au film, plutôt que le film lui-même qui est hermétique. Comme tu le dis bien, c'est toi qui t'es fermé, qui t'es construit un mur psychologique pour te protéger, comme barrière à la réalité du film. Le film fait peur parce qu'il traite d'un sujet qui fait peur (la mort, la souffrance, l'agonie et notre impuissance face à ça) et parce qu'il le traite de manière frontale. Cette réaction est légitime.
Et l'histoire et les relations que Begman tisse entre les quatre femmes ne m'ont pas suffisamment intéressé pour que je m'y réintroduise à nouveau.
ça, c'est une autre histoire...

Le film n'est pas hermétique au sens, tellement fermé sur lui-même qu'il est impossible de rentrer dedans... Hormis les scènes oniriques qui en ont déstabilisé certains et l'usage de flash-backs parfois un peu ardus, le film est "facile" à suivre d'un point de vue compréhension. Il l'est moins d'un point de vue acceptation. Le rite est beaucoup plus hermétique que Cris et chuchotements...

Je me trompe peut-être concernant mon analyse de ta réaction. Je ne sais pas si j'ai bien nuancé ma réponse. :wink:
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MJ
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Post by MJ »

Je passe juste en coup de vent pour dire que le scénario du film est disponible en ouvrage (en combiné avec Persona et le Lien). Je ne me rapelle plus de la maison d'édition, si ça intéresse quelqu'un je peux me renseigner.
Personellement, la lecture du script (assorti de discrets commentaires de Bergman) a été vraiment éclairante pour ma perception du film.
Ca m'a permis d'y déceler une forme de douceur pas forcément évidente à la première vision... même si le film n'est pas à mettre entre toutes les mains.
Il ne me semble toutefois pas reservé à une caste lubrique et psychotique, il relève des sensations qu'on a probablement tous vécut à un certain degré. L'humiliation, la maladie, la conscience de la mort, la peur de son propre corps, l'échec de la communication au sein d'une famille, ce sont des choses qu'on a tous bien dû vivre au moins une fois.
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gnome
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Post by gnome »

MJ wrote:Je passe juste en coup de vent pour dire que le scénario du film est disponible en ouvrage (en combiné avec Persona et le Lien). Je ne me rapelle plus de la maison d'édition, si ça intéresse quelqu'un je peux me renseigner.
ça m'intéresse... :wink:
L'humiliation, la maladie, la conscience de la mort, la peur de son propre corps, l'échec de la communication au sein d'une famille, ce sont des choses qu'on a tous bien dû vivre au moins une fois.
Tout à fait. Et je pense que c'est le rapport à ce vécu douloureux qui peut rendre le film difficile à voir. Mais je pense aussi, que même sans l'avoir vécu soi-même, la mort, la souffrance et l'agonie sont des choses dont tout le monde à conscience et que nos sociétés ont tendances à refouler. Justement par peur. C'est comme le cancer. Les gens ont peur de prononcer le mot. De faire face à une dure réalité.
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O'Malley
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Post by O'Malley »

gnome wrote:Disons qu'il me semble que c'est plutôt toi qui est resté (ici volontairement) hermétique au film, plutôt que le film lui-même qui est hermétique. Comme tu le dis bien, c'est toi qui t'es fermé, qui t'es construit un mur psychologique pour te protéger, comme barrière à la réalité du film.
Oui tu as raison de dire que j'ai été plus hermétique au film que le film l'est objectivement... Ceci dit, le sujet (et son traitement) n'en font pas un film facile. Je dirais pas qu'il s'agit d'une oeuvre limite (quoique) mais Cris et chuchotements est une épreuve morale et psychologique certaine... Sur ce point, je dirai qu'il est diffilement accessible. Comme le dit MJ, il n'est pa sà mettre dans toutes les mains...
gnome wrote:Hormis les scènes oniriques qui en ont déstabilisé certains et l'usage de flash-backs parfois un peu ardus, le film est "facile" à suivre d'un point de vue compréhension. Il l'est moins d'un point de vue acceptation. Le rite est beaucoup plus hermétique que Cris et chuchotements...
Pas totalement d'accord. Même si je suis resté en dehors dès le début, je pense que les réactions des trois protagonistes feminines (les deux soeurs et la servante) demeurent difficilements compréhensibles au regard de la narration fragmentée (jeu sur le rêve et la réalité, remplacement des dialogues par de la musique) et du jeu des acteurs (la théâtralité des gestes, l'importance des regards). Il faut savoir interpréter tout ça et le travail me semble difficile si on n'est pas déjà habitué à l'univers du réalisateur. La chronique de Olivier Bitoun m'a aidé à décrypter certains éléments qui m'ont totalement échappé lors du visionnage. De plus, il me semble qu'il faut connaître quelques éléments de la biographie de Bergman et être sensibilisé à sa thématique (la peur de la mort, l'enfermement des êtres...) pour apprécier le film à sa juste valeur...
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O'Malley wrote:Oui tu as raison de dire que j'ai été plus hermétique au film que le film l'est objectivement... Ceci dit, le sujet (et son traitement) n'en font pas un film facile. Je dirais pas qu'il s'agit d'une oeuvre limite (quoique) mais Cris et chuchotements est une épreuve morale et psychologique certaine... Sur ce point, je dirai qu'il est diffilement accessible. Comme le dit MJ, il n'est pa sà mettre dans toutes les mains...
Oui, c'est plutôt comme ça que je présenterais les choses... :wink:
Pas totalement d'accord. Même si je suis resté en dehors dès le début, je pense que les réactions des trois protagonistes feminines (les deux soeurs et la servante) demeurent difficilements compréhensibles au regard de la narration fragmentée (jeu sur le rêve et la réalité, remplacement des dialogues par de la musique) et du jeu des acteurs (la théâtralité des gestes, l'importance des regards). Il faut savoir interpréter tout ça et le travail me semble difficile si on n'est pas déjà habitué à l'univers du réalisateur. La chronique de Olivier Bitoun m'a aidé à décrypter certains éléments qui m'ont totalement échappé lors du visionnage. De plus, il me semble qu'il faut connaître quelques éléments de la biographie de Bergman et être sensibilisé à sa thématique (la peur de la mort, l'enfermement des êtres...) pour apprécier le film à sa juste valeur...
Je suis d'accord avec toi concernant la narration fragmentée et le jeu sur le rêve et la réalité. Je ne sais pas si il faut être habitué à l'univers du réalisateur (c'est par ce film que je l'ai découvert), mais il faut y être préparé, c'est sûr. Mais je pense que certaines difficultés de compréhension tombe dès lors qu'on "entre" dans le film qui est en quelque sorte une expérience sonsorielle et émotionelle à laquelle il faut être réceptif (jeu comme tu le dis avec les couleurs, remplacement des dialogues...). Et il est vrai que l'univers montré par Bergman n'est pas de celui dans lequel on rentre sans effort. Je pense que les réactions des soeurs et de la bonne ne se comprennent pas, mais se ressentent. Et cette empathie est plus facile dès lors qu'on est réceptif. Mais c'est également cette empathie qui rend la vision du film si douloureuse...
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Post by MJ »

gnome wrote:ça m'intéresse... :wink:
Edité chez Gallimard. Mais je ne pourrais pas garantir qu'il soit encore dispo.
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Post by gnome »

MJ wrote:
gnome wrote:ça m'intéresse... :wink:
Edité chez Gallimard. Mais je ne pourrais pas garantir qu'il soit encore dispo.
Merci.
Il est réédité en folio depuis (comme un certain nombre de scénarii de Bergman et Laterna Magica)...

Image :wink:
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O'Malley
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Post by O'Malley »

A propos, je viens de revoir quelques scènes de L'exorciste rien que pour confirmer l'impression que j'avais eu lors du visionnage de Cris et chuchotements, que le film de Friedkin est bel et bien sous son influence. Le fait que le film de Bergman précède d'une année le film de Friedkin n'est pas anodin.
La volonté de réalisme de L'exorciste emprunte directement à la manière dont Bergman filme l'agonie de la soeur, en particulier,dans les gros plans sur le visage de Harriet Andersson... Friedkin aurait-il confirmé cette influence lors d'un entretien?

C'est dingue les connexions qui existe entre Bergman le cinéma d'horreur... C'est la grande surprise qui résulte de la découverte actuelle du cinéaste.
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MJ
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Post by MJ »

O'Malley wrote:C'est dingue les connexions qui existe entre Bergman le cinéma d'horreur... C'est la grande surprise qui résulte de la découverte actuelle du cinéaste.
C'est l'inventeur du "rape and revenge", le père spirituel de Lynch et Cronenberg, et la liste est encore longue. Il est d'ailleurs difficile de dire si Persona est un film de vampires qui prend la forme d'un drame psychologique ou l'inverse. Paradoxe qu'on retrouve d'ailleurs dans Cris...
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Post by Strum »

O'Malley wrote:C'est dingue les connexions qui existe entre Bergman le cinéma d'horreur... C'est la grande surprise qui résulte de la découverte actuelle du cinéaste.
J'irai jusqu'à dire que Bergman est lui-même un cinéaste de films d'horreur. Il fait resurgir au grand jour l'horreur que renferment certaines psychés humaines.
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Flol
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Post by Flol »

Strum wrote:
O'Malley wrote:C'est dingue les connexions qui existe entre Bergman le cinéma d'horreur... C'est la grande surprise qui résulte de la découverte actuelle du cinéaste.
J'irai jusqu'à dire que Bergman est lui-même un cinéaste de films d'horreur. Il fait resurgir au grand jour l'horreur que renferment certaines psychés humaines.
Cf. La Source, et son influence indéniable sur le Last House on the Left de Craven.

PS : 1ère fois que je "participe" à un débat sur Bergman !? :shock:
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Post by Strum »

Et je crois me souvenir que Bergman a indiqué que La Source lui avait été curieusement inspirée par Rashomon. :)
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Strum wrote:
O'Malley wrote:C'est dingue les connexions qui existe entre Bergman le cinéma d'horreur... C'est la grande surprise qui résulte de la découverte actuelle du cinéaste.
J'irai jusqu'à dire que Bergman est lui-même un cinéaste de films d'horreur. Il fait resurgir au grand jour l'horreur que renferment certaines psychés humaines.
Je dirais même plus: Bergman est le cinéaste de l'ultra-violence. La seule et vraie violence, la plus terrifiante qui soit, du fin fond de l'âme...