Xavier Dolan

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Demi-Lune
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Re: Xavier Dolan

Post by Demi-Lune »

Blue wrote:Je n'ai que vu son "Laurence Anyways" en cours cette année, et mon impression au vu de ce film est que c'est un type avant tout doté d'un grand sens visuel et qu'il est pas mal ambitieux pour son âge au vu des sujets qu'il traite. Mais à vrai dire, au fur et à mesure que le film avançait, je devenais de plus en plus circonspect quant à sa mise en scène. Certaines scènes tendent à l'hystérie et d'autres sont tellement chargées visuellement que j'ai fini par me dire que c'est un petit con prétentieux qui a du talent, certes, mais qui le gâche par un trop plein de puissance créatrice mal canalisée. L'impression qu'il en fait trop, qu'il veut révolutionner le cinéma à chaque plan. Et puis y'a un passage qui m'a carrément été insupportable. C'était, pour le décrire : noir - succession de plans chiadés au ralenti sur une musique 80's (?) pendant au moins 2 minutes - noir, et le film continue. Donc, mon petit Xavier, rien ne t'empêche de faire des clips ou de la pub, mais fais-le EN DEHORS de tes films stp merci.
Au-delà du style formel qui tranche subitement avec ce qui précède et peut effectivement donner le sentiment d'être face à un clip dans le film sans incidence, cette scène n'est pas décorrélée du reste de l'histoire. Sur le plan dramatique, on est à un moment où le personnage de Suzanne Clément est complètement paumé et tiraillé émotionnellement. C'est d'ailleurs une des forces du film de ne pas oublier/mésestimer ce que peut ressentir cette femme, de montrer à quel point tout ça est terrible pour elle (c'est d'ailleurs son personnage qui a bien plus recueilli mon intérêt que celui de Laurence). Cette séquence de bal est donc filmée de son point de vue comme un état de grâce libérateur et, justement, à l'échelle de sa vie comme du film, comme un "break". Je trouve perso que Dolan arrive très bien à vendre cette rupture de style, en formalisant ça tout autant comme un rêve étrange que comme une respiration d'allégresse pour Fred, qui y rencontrera un autre amour.
Bon, après, devant un tel combo Fade to grey de Visage + plans ultra chiadés qui respirent le cinéma, je ne peux avoir que de la sympathie pour un réal' manifestement fasciné comme moi par le décandantisme néo-romantique de la New Wave. :) Le film a beau être trop long, assez victime des reproches formulés par Blue, assez surchargé dans l'excentricité almodovarienne des fringues et des coiffures, et j'ai beau ne pas me sentir très impliqué par la problématique du film, il se dégage quand même de tout ça un sentiment de vitalité et de virtuosité franchement revigorant. Ce p'tit Dolan a du talent, c'est sûr, et surtout une qualité qui chez moi n'a pas de prix : il exploite le pouvoir de l'image que permet le médium. Il n'a pas peur des idées visuelles, de transcender la situation sur le papier par la puissance d'un plan poétique, purement cinématographique. Ça donne envie de creuser le reste de sa filmo.
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Jeremy Fox
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Re: Xavier Dolan

Post by Jeremy Fox »

Demi-Lune wrote:il exploite le pouvoir de l'image que permet le médium. Il n'a pas peur des idées visuelles, de transcender la situation sur le papier par la puissance d'un plan poétique, purement cinématographique.
Je plussoie. Il n'a pas peur d'oser et ça paie souvent.
O'Malley
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Re: Xavier Dolan

Post by O'Malley »

Demi-Lune wrote: Au-delà du style formel qui tranche subitement avec ce qui précède et peut effectivement donner le sentiment d'être face à un clip dans le film sans incidence, cette scène n'est pas décorrélée du reste de l'histoire. Sur le plan dramatique, on est à un moment où le personnage de Suzanne Clément est complètement paumé et tiraillé émotionnellement. C'est d'ailleurs une des forces du film de ne pas oublier/mésestimer ce que peut ressentir cette femme, de montrer à quel point tout ça est terrible pour elle (c'est d'ailleurs son personnage qui a bien plus recueilli mon intérêt que celui de Laurence). Cette séquence de bal est donc filmée de son point de vue comme un état de grâce libérateur et, justement, à l'échelle de sa vie comme du film, comme un "break". Je trouve perso que Dolan arrive très bien à vendre cette rupture de style, en formalisant ça tout autant comme un rêve étrange que comme une respiration d'allégresse pour Fred, qui y rencontrera un autre amour.
Totalement d'accord.
Demi-Lune wrote: et j'ai beau ne pas me sentir très impliqué par la problématique du film
Le personnage de Laurence anyways c'est une femme prisonnier d'un corps d'homme mais plus généralement, il est l'expression de toute singularité (ethnique, de caractère, de volonté...) prisonnier des carcans de la normalité et du regard du corps social sur celle-ci. Le film parle de la difficulté de se réaliser lorsqu'il faut aller contre la normalité sociale et en particulier, je pense, de la difficulté de l'artiste. La particularité du personnage principal n'en est que l'hyper-pretexte.
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Thaddeus
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Re: Xavier Dolan

Post by Thaddeus »

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(en italiques : films découverts en salle à leur sortie)


J’ai tué ma mère
Autoportrait ou autofiction ? Avec ce premier long-métrage drôle et cruel, truculent et culotté, Dolan acteur exprime des opacités de petit Léaud tandis que Dolan réalisateur affirme des audaces de jeune Truffaut. Désamorçant en permanence ses afféteries de film-gadget, il ne cesse de reprendre différemment le fil du tête-à-tête/face-à-face/dos-à-dos entre le fils et sa mère. Leurs rapports passent par toutes les couleurs de l’amour, de la haine et de la phobie, carburant d’un récit initiatique n’oubliant pas de sourire de lui-même. Et le film, plein de brusques embardées, de plages ouvertes, d’instants suspendus et rêveurs, ménage des agencements de crise et des déflations qui parviennent à rattraper la trajectoire des personnages, comme un acrobate son trapèze alors qu’il semblait avoir tout lâché. 4/6

Les amours imaginaires
Ralentis sur des robes chatoyantes à la Wong Kar-wai, jeux de lumière et de décadrage à la Godard, passages en boucle de ritournelles tonitruantes, à mi-chemin entre artifices de séduction et démonstration poseuse. Avec ce patchwork délibérément clinquant, Dolan use de la même ardeur désespérée à accrocher le regard et à provoquer l’assentiment que ses deux jeunes héros, alliés et rivaux dans la conquête d’un cruel éphèbe. Il rejoue les gammes de Jules et Jim sur le registre de l’aveuglement imaginaire, étudiant la vanité de comportements qui tiennent autant du narcissisme inconscient que de la détresse désirée. Et il y met beaucoup d’ironie, une bonne dose d’autodérision, et au-delà des afféteries décoratives un véritable flair pour dénicher le caractère obsessionnel des sentiments. 4/6

Laurence anyways
Ici encore, la débauche d'affectations, de fioritures et de coquetteries peut agacer. Mais il faut bien convenir d’une chose : le jeune cinéaste a des choses à dire, du talent pour les exprimer, et se donne les moyens de le faire. En l'occurrence, cent soixante minutes d'un film-fleuve, l’énergie d’un déluge sonore et visuel, l’ampleur d’une relation amoureuse au long cours, étalées sur dix ans, chargée de suffisamment d'élans romanesques, de vie en fusion et d'amertume pour emporter une franche adhésion. Il y a du gras, des choses qui ne fonctionnent pas, quelques excès de zèle, mais surtout une sincérité désarmante dans ce portrait d'un couple qui tangue et vacille sous l'impact d'une déflagration inattendue. Et en prime, la découverte d'une actrice superbe et flamboyante : Suzanne Clément. 5/6

Tom à la ferme
Comme pour se prémunir de l’auto-complaisance, Dolan fuit le trop-plein de ses films précédents et choisit de traiter ce thriller psychologique dans une forme plutôt dépouillée, sans chercher à paraître plus malin que ses intentions. En résulte un survival chez les bouseux bien fichu, un huis-clos au milieu des champs de blé qui développe une habile mécanique de suspense en eaux troubles et s’y abandonne sans superflu ni faux-fuyant. Derrière l’histoire d’un jeune blondinet sadisé par un prédateur viril et inquiétant et l’ambigüité de leur jeu de fascination/répulsion, l’auteur file la métaphore de l’homophobie et du deuil impossible en jouant avec un éventail gratiné de perversions vénéneuses. Mais curieusement, l’ensemble est presque trop timoré et prévisible pour tenir complètement en haleine. 4/6

Mommy
À chaque nouveau film de Dolan on ramène la question du passage de maturité. Légitime mais agaçant. La vérité c’est qu’il n’a toujours pas franchi ce pallier, et que sa frénésie gargantuesque, son appétit intarissable et hypersensible de filmer, malgré ses grumeaux (ici tel prévisible montage en musique, là telle complaisance pop), témoignent d’une fraîcheur obstinée qui lui va à merveille. En faisant flamber toute la générosité vitaliste de son cinéma, en mordant comme un ogre dans un tissu romanesque jamais repu, en offrant des rôles superbes à deux actrices qui ne le sont pas moins, il fait souffler sur son mélo cyclothymique et démesurément sentimental de fougueuses rafales de détresse, d’énergie et de cruauté, de drôlerie et d’impuissance, de déséquilibre et de tours de force. Un tel tempérament est rare. 5/6
Top 10 Année 2014

Juste la fin du monde
Où l’auteur, en excès de confiance manifeste, fait involontairement glisser l’apocalypse familiale vers le freak show outrancier. Dans ce pénible festival de rancœurs et d’incompréhensions, huis-clos artificiel asséché de toute émotion où vocifèrent une poignée de pantins grotesques, il semble considérer la crédibilité des caractères et des situations comme un paramètre négligeable. Entre la mère immature, la sœur envappée et le connard-sociopathe de grand frère (ascendant fou furieux), les acteurs se dépatouillent comme ils peuvent avec un texte étouffant, impuissants à éviter le naufrage vaguement contrôlé auxquels mènent l’hystérie généralisée et la vulgarité de la mise en scène, deux flash-black neuneus sur soupe musicale venant parachever l’embarras. C’est ce qu’on appelle une belle sortie de piste. 2/6


Mon top :

1. Mommy (2014)
2. Laurence anyways (2012)
3. J’ai tué ma mère (2009)
4. Les amours imaginaires (2010)
5. Tom à la ferme (2013)

Mini-phénomène et nouvelle petite star consacrée de la critique et de la cinéphilie tendance (à tort ou à raison, on en reparlera plus tard), le jeune québequois est un réalisateur qu’il ne faut pas négliger. Car si les manifestations de son talent peuvent paraître un brin démonstratives, il n’existe pas beaucoup, parmi les découvertes de ces dernières années, de personnalités aussi fraîches, enthousiastes et séduisantes que lui.
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Re: Xavier Dolan

Post by Amarcord »

Ton post quasi simultané sur le topic de Fanny et Alexandre a-t-il quelque chose à voir avec le fait que, dans Laurence Anyways, le couple isolé chez qui se rendent Fred et Laurence s'appelle... Fanny et Alexandre ? :wink:
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Thaddeus
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Re: Xavier Dolan

Post by Thaddeus »

Je n'avais même pas tilté. Peut-être un hommage tendant à indiquer que Dolan, malgré ce qu'il prétend, connaît bien ses classiques ?
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Re: Xavier Dolan

Post by Amarcord »

Thaddeus wrote:Je n'avais même pas tilté. Peut-être un hommage tendant à indiquer que Dolan, malgré ce qu'il prétend, connaît bien ses classiques ?
"Peut-être" dis-tu ? Aucun doute, je pense...
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Re: Xavier Dolan

Post by AtCloseRange »

Amarcord wrote:
Thaddeus wrote:Je n'avais même pas tilté. Peut-être un hommage tendant à indiquer que Dolan, malgré ce qu'il prétend, connaît bien ses classiques ?
"Peut-être" dis-tu ? Aucun doute, je pense...
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"C'est qui ce monsieur Bergman? Il a réalisé Home Alone 2?"
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Re: Xavier Dolan

Post by Supfiction »

AtCloseRange wrote:
Amarcord wrote: "Peut-être" dis-tu ? Aucun doute, je pense...
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"C'est qui ce monsieur Bergman? Il a réalisé Home Alone 2?"
Il connait ses classiques. C'est juste que à l'instar de certains classikiens, il n'hésite pas à ranger à leurs côtés des films populaires des années 80-90, sans le moindre scrupule..
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Thaddeus
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Re: Xavier Dolan

Post by Thaddeus »

Comme Top Gun. :D
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Re: Xavier Dolan

Post by Demi-Lune »

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Thaddeus
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Re: Xavier Dolan

Post by Thaddeus »

Le gif, ce nouveau langage.
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Re: Xavier Dolan

Post by Flol »

Thaddeus wrote:Le gif, ce nouveau langage.
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Re: Xavier Dolan

Post by AtCloseRange »

Le smiley, c'est pas mal non plus

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Re: Xavier Dolan

Post by Max Schreck »

Laurence anyways, 2012

Bon bin, encore une fois Dolan exploite sans vergogne tous les éléments que le cinéma met à sa disposition (cadre, lumière, sons, montage, interprétation, écriture). Et cette ambition formelle est au parfait diapason de son ambition romanesque. Le sujet est risqué mais il est abordé sans tomber dans la démonstration de thèse, et le réalisateur ne se prive pas d'y mettre drôlerie et légéreté dans les moments où on ne s'y attend plus, nous offrant un vrai rollercoaster émotionnel qui est un vrai bonheur de spectateur.

Quelle richesse dans la caractérisation des personnages (et il y a foule), leurs relations, les aléas de leurs destins, les situations, les lieux... Les dialogues sont plein de vie, impeccablement portés par des acteurs qui habitent leur rôle. Et puis le montage un peu bousculé avec ces irruptions de l'interview retrospective apporte une dimension poétique supplémentaire : puisque c'est quand même Laurence qui narre l'essentiel de son histoire, la porte est ouverte à ces visions plus exacerbées que nature. Bref, j'ai partagé un spectacle capable à la fois de m'émerveiller, de m'émouvoir et de m'enthousiasmer par ses choix plastiques (encore une fois, chaque plan a séduit mes pupilles).

Et je sais pas pourquoi, mais ça m'a fait super plaisir que Poupaud ait écopé de ce rôle-là, si singulier. J'ai toujours adoré cet acteur, et ne lui veux que du bien.
« Vouloir le bonheur, c'est déjà un peu le bonheur. » (Roland Cassard)
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