Le Rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Thaddeus
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Le Rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

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Summertime



"Ah ! que le temps vienne, Où les cœurs s’éprennent." C'est sur ces vers de Rimbaud que s'ouvre le cinquième volet des Comédies et Proverbes d'Éric Rohmer, le plus beau, sensible et accompli, dont les harmoniques secrètes séduisirent le Festival de Venise au point qu’il remporta la féline récompense suprême. La méthode du cinéaste y trace une épure, atteint une sorte de perfection, gratifiante pour le spectateur mais un peu désespérante pour l’esprit critique. On ne demande plus de jauger l'impalpable des sentiments et leurs failles (par où s'engouffrent discrètement les préoccupations spécifiques de l’artiste), mais de suivre une trajectoire limpide où rien ne se retrouve des triangles pseudo-boulevardiers et des tentations libertines des Contes Moraux. Le procédé d'improvisation croissante, redoublé par le caractère largement familial de l'interprétation, est en même temps plus que jamais dominé par des articulations extérieures qui font que, chaque fois, on se laisse prendre au piège de la "candeur" de Rohmer. D’abord le récit découpé selon les feuillets d'un agenda tout impersonnel, sans voix off pour suggérer un auteur qui le tiendrait. Ensuite l'art avec lequel le réalisateur, qui autrefois parvenait à rendre naturelles d'éprouvantes et passionnantes discussions théologiques (Ma Nuit chez Maud), fait cette fois passer pour très écrits des dialogues quasi spontanés, en tout cas parfaitement en prise sur la réalité quotidienne. Contrairement à ses habitudes, Rohmer a entrepris "par délassement", dit-il, ce "film de vacances" où tout s'est passé oralement, sans l'intermédiaire de l'écrit, avec pour tout viatique une trame générale, les horaires de chemin de fer et des marées, et un équipement 16 mm. On ne peut qu'être frappé par la fraîcheur quasi ethnographique d'un filmage dont la simplicité restitue aux personnes et aux paysages la transparente innocence que leur préserve parfois le cinéma amateur. Les choses et les êtres à l’écran ne donnent jamais l'impression d'être là pour la caméra, mais c'est la caméra, le plus naturellement du monde, qui est là devant eux.


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Le Rayon Vert est d’abord un faisceau laser qui promène sa chirurgie sans anesthésie sur le grand corps de la France au mitan des années 80 — celle de la classe moyenne, peuplée de dactylos, shampooineuses, employées de bureau, chauffeurs de taxi ou ébénistes. Du Nord au Sud, du soleil à la pluie, de Paris à Cherbourg, de La Clusaz à Biarritz, de la montagne à la mer, il fait l’inventaire des laissés-pour-compte du cinéma ambiant qui, entre les affres des bourgeoisies et les vilenies des parias de la crise, avait bêtement oublié que les Français pouvait être le plus formidable des sujets. Il catalogue avec délice les manières de dire ("au niveau de quelque part"), de s’habiller (la dictature du sportswear acidulé), de manger (la fière côtelette culpabilisée par le tout-végétal), de s’aimer (la popularisation du psychologisme), de désirer (Rambo de plage, seins nus obligatoires et coups de soleil pour tout le monde). Puisque le cinéaste part sans plan de travail contraignant, il lui faut un personnage vacant qui n'arrive pas à se stabiliser quelque part ni dans une relation. Premiers plans : le téléphone sonne, une secrétaire décroche. À ses réponses, on comprend que l’amie avec qui elle devait s’envoler en villégiature a trouvé un Jules et la laisse en rade. Sa petite voix douce ose à peine exprimer sa colère et sa déception ; son phrasé haché et sa façon de parler entre ses dents soulignent sa timidité. On vient de faire la connaissance de Delphine, une fragile jeune femme toute d’hésitations, d’atermoiements, d’impulsions manquées. Cette héroïne souffre d'une mal-être qui a du mal du trouver ses mots. Ses proches cherchent à l'aider, tentent de l’égayer, la couvrent d'attentions. Son amoureux l’a larguée il y a deux ans et elle se raccroche encore en pensée à cette histoire finie. Elle est confrontée à une forme contingente et très contemporaine de solitude, presque par accident, à la suite de ratés dans son fonctionnement affectif et relationnel. Les premiers chapitres du calendrier se présentent comme une enquête sociologique : qui s’en va et où, qui reste et pourquoi, ou plutôt pour qui. D'où cette sorte d'axiome : on part en vacances pour rencontrer un mec, et quand on n'est pas très faraude, on s’en va avec une copine, une sœur ou une cousine pour s'entraider dans la chasse amoureuse. C’est la raison pour laquelle échoue, par exemple, le séjour au sein d'une communauté familiale pourtant ouverte et attentive où l'on se sent vaguement jouer les baby-sitters.


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Toutefois, chez Rohmer comme chez Hitchcock, l'espace des vacances n'est jamais neutre : c'est même l'espace faussement neutre par excellence, voué par Hitchcock au Mal, mais ici au Bien. À la peinture amusée des petits tics d'une époque succède insidieusement l'évolution de la sentimentalité profonde de l'héroïne et sa translation vers une finalité encore inconnue. Le film se transforme peu à peu : dans la campagne de Cherbourg, Delphine est mal dans sa peau, recherche le dénuement qu'elle prétend fuir, s’isole pour une promenade triste, en quête de ce sentiment de sécurité qu’elle ne trouve pas aux côtés de ses semblables. À la montagne, elle ne reste que quelques heures et replie ses bagages sitôt arrivée. Ce qui était tempête dans les valleuses normandes devient orage menaçant en Haute-Savoie. Rarement le cinéma français aura communiqué avec tant de lyrisme, dans les limites d'une simplicité bien connue, l'osmose établie par le romantisme entre le cosmos et l'intériorité. De retour à Paris, notre candidate au bonheur s’aiguille vers Biarritz où elle se lie provisoirement avec une touriste totalement libérée, jeune Suédoise frivole et loquace, fort sympathique, qui drague pour elles deux sans difficulté. Delphine parcourt donc la France aoûtienne dans tous les sens pour échapper à son état, mais à chaque rencontre elle se dérobe. Il suffit qu'un homme l'approche ou que quelqu'un s'intéresse à elle pour qu'aussitôt elle batte en retraite. Elle se sent exilée du langage majoritaire, et c'est parce qu'elle a l’impression d’être menacée par cette force bruissante qu’elle ne cesse de vérifier l'impasse dans laquelle elle en est arrivée dans ses relation sociales. D'où cette répétition de tentatives avortées pour réintégrer le bon sens commun, suivies à chaque fois de réactions de plus en plus dépressives. Est-elle ridicule de ne pas flirter comme ses copines ? Est-elle tout simplement coincée ou maladivement inhibée ? N'a-t-elle vraiment rien à offrir aux autres, comme elle finit par le croire, puisque personne ne vient vers elle ? Delphine souffre, endure et attend. Elle erre abandonnée, éprouvant le temps comme supplication dans le vide inexprimable de cet été mi figue-mi raisin.

D'ordinaire la figure centrale du récit rohmérien est un personnage qui construit, avec le leurre des mots, un projet affiché que l'ironie de la réalité se chargera de réaliser pour lui (et contre ce qu'il désirait peut-être plus secrètement de façon inavouable) ou bien de faire échouer, le ramenant à son point de départ. Delphine, au contraire, a conscience dès le début, très lucidement, de son vrai désir : rencontrer l'homme de sa vie et pas un autre. Son attente sentimentale est absolue : ce sera Lui, avec un grand L, ou rien ni personne, et ce que l'on pourrait d’abord prendre pour des tergiversations ou des caprices ne traduit en réalité qu'une fidélité sans faille à cette aspiration farouche, têtue, non formulée. Sous ses apparences velléitaires, avec sa difficulté à communiquer, son incapacité à s'exprimer, elle est sans même le savoir une rêveuse utopique qui marche vers un but qu’elle ignore. Et elle pressent qu'elle doit, envers et contre tous, rester fidèle à elle-même. Sa détresse vague, son anorexie, son instabilité suscitent la compassion, mais la manière dont elle se dessine, attirant le monde entier dans son jeu allégorique, inspire aussi une totale admiration. Or ce jeu ne suppose rien d’autre qu’une saison itinérante de l’amour, marquée par le proverbe en exergue. Chacune de ses rencontres ressemble à une épreuve (ou une tentation) qu'elle doit surmonter. Et pour se guider à travers les embûches, comme dans les jeux de piste, elle trouve des augures et des symboles. Ainsi bricole-t-elle irrésistiblement sa destinée, en ajustant les choses en signes. Verdoyant comme l’Irlande (où elle n’a pas voulu aller) et ensoleillé comme la Grèce (où elle n’a pas pu se rendre) : tel est son idéal. Avec un instinct très sûr, elle ne s'attarde pas sur l'affiche de l'Association franco-québecquoise qui propose à ses adeptes de retrouver le contact avec soi-même et avec les autres. Fausse piste. En revanche, elle croit aux horoscopes, au vert (sa couleur de l’année), et aux cartes à jouer dont elle tire des présages, surtout lorsqu’elle les trouve par terre. Mais il ne lui arrivera finalement que ce qu’elle souhaite profondément, car si Rohmer croit à la providence, il croit encore davantage à la volonté qui la forge.


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C’est qu’elle est merveilleuse, Delphine. À la fois réservée et obstinée, touchante et délicate, désemparée et lumineuse. Son conte est filmé comme une chronique où tout est vrai : un chat sur un mur, les chemins creux du Cotentin, la barrière du pré contre laquelle elle se met à pleurer. Et ces Cherbourgeois, ahuris de découvrir qu’elle est végétarienne, parce que, dit-elle gauchement, "c'est aérien, c'est léger". De son doigt recourbé elle caresse la jambe d'un petit garçon, puis un peu plus tard, machinalement, sa propre jambe... Ça, on ne l'invente pas. Delphine c'est un peu, beaucoup, Marie Rivière, qui lui a donné ses gestes nerveux et ses mots fébriles. Comme cette façon d'appeler tous les enfants, tendrement, "ma biche". Mais la biche c'est elle, Marie-Delphine, longue, élancée, apeurée, attendrissante de désarroi indécis, exquise de maladresse lunaire, désarmante de vulnérabilité. Follement attachante. Un soir, elle écoute par hasard, sur un banc face à la mer, une troupe de vieilles personnes discuter du rayon vert, celui dont il est question dans le roman de Jules Verne. La croyance dit que si l’on est témoin de ce phénomène rarissime, on peut en même temps lire en soi et savoir si un amour naissant est partagé. Fascinée par cette conversation, Delphine sent que quelque chose d'essentiel lui est directement destiné et signifié. C'est à ce moment-là qu'elle acquiert la certitude qu'aucune parole, aucun regard, aucun indice humain ne pourra lui donner la conviction qu'elle n'est pas en train de se leurrer elle-même et qu'elle est parvenue au terme de sa quête. Pour que cesse la répétition métonymique sans fin de l'insatisfaction et du repli, elle a besoin d'une manifestation visible qui dépasse la superstition, échappe au réseau truqué de la communication et lui indique qu’elle a bien cueilli d'un sourire vainqueur le dernier venu, le prince charmant, l'oiseau rare. Ce sera le rayon vert, dont la radieuse lueur s’oppose bien évidemment au soleil noir de la mélancolie.

L'attente aura duré 1 heure 28, et le dessillement de l’œuvre correspond aux deux minutes supplémentaires qui en font comme par hasard un film de pile 1 heure 30. Le sublime de cet instant introduit soudain le sentiment métaphysique d'une élection désignée par une sorte de miracle cosmique, qui fait participer au secret de la création et battre le cœur du même élan dont palpitent les étoiles. Astre végétal, terre d’eau, fin avènement, sentiment lucide, libre destinée, ascèse mondaine, tous les oxymores qu’inspire le dénouement se résument en cette association de l’éclat et de la fraîcheur qui évoque l’amour céleste. Éléments et météores deviennent alors l’analogue et le lieu d’une spiritualité. Il faut être attentif au choix des robes et des boissons, à la façon dont le vent et le cadre jouent avec un tissu rouge ou un linge jaune qui sèche, il faut tout voir pour comprendre parfaitement les images finales, sereines et passionnées, du Rayon Vert. Les mains jointes à celles du doux garçon qui semble être fait pour elle, Delphine est transportée dans une euphorie qui la suspend à l’écoulement des secondes. "Normalement faudrait pas que je pleure..." Tandis que le disque solaire franchit lentement la ligne d'horizon, le jeune homme lui demande ce qu’il est censé attendre de ce moment puis avoue aussitôt, avec un sourire entendu, qu’il pense avoir deviné. Le "Oui !" libératoire et triomphant sur lequel s’achève le film constitue l’expression ivre, bouleversante, d’une béatitude enfin trouvée. Il formule non seulement l’émotion pure du spectateur, mais aussi l’acquiescement ontologique à l'univers, l’accord harmonieux de l'héroïne avec elle-même et l’adhésion du cinéma à la mission que Rohmer lui assigne, consistant à passer du prosaïsme des rituels de l'existence au goût de la beauté, à la clarté de l’évidence. C’est quoi, le rayon vert ? C’est l’extase, la montée au ciel, le déchirement du voile, le trait de lumière. On appelle cela l’état de grâce.


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Jordan White
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by Jordan White »

On en avait parlé dans le topic consacré à Rohmer.
Belle chronique Stark.
C'est un des deux Rohmer que j'aime le plus modérément, sans pour autant ne pas aimer du tout avec Les Nuits de la pleine lune qui est cependant un témoignage précieux d'une époque : froufrous, coiffures, fringues, musique et ambiance 80's. Pour les nostalgiques comme pour les amoureux de la période c'est un vrai festival, et le verbe de Rohmer est agréable, même si je le trouve ailleurs encore plus raffiné.
Personnellement si je trouve la scène finale de Le Rayon Vert belle et réussie, j'ai tout simplement eu du mal à rentrer dans le film le reste du temps, en raison d'un casting qui n'est pas à mon sens au top. Cela n'incombe pas uniquement à Marie Rivière (il faut juste apprécier son jeu et ses mimiques, ce qui n'est pas mon cas). Il y a le cadre, la photo, la tonalité générale du film auxquels je suis moins sensible. Sans parler d'un pensum, le film m'a semblé en deça de l'énergie et du bouillonnement d'autres oeuvres clés du Maître. Disons que je suis transi d'admiration pour Amanda Langlet dans Conte d'Eté, sirène adolescente éternelle de Dinard et en même temps personnage le plus accessible, simple et touchant de son cinéma des années 90, touché par la candeur de Jessica Forde dans Quatre aventures de Reinette et Mirabelle, charmé par le jeu espiègle de Sophie Renoir dans L'ami de mon amie. En même temps je déteste La collectionneuse que d'autres, amateurs du cinéaste ou pas vénèrent.
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Jeremy Fox
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by Jeremy Fox »

Superbe critique Stark, à laquelle j'adhère totalement !
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Thaddeus
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by Thaddeus »

Jordan,

Il m'est de toute façon difficile d'opérer un classement de préférence parmi les films de Rohmer, tant presque tout se vaut dans l'excellence (excellence étant bien sûr un euphémisme). Il me semble que Le rayon Vert est un peu à part, notamment dans le traitement du verbe, justement. Comme je le disais, il me paraît ici moins posé, plus fragmenté, plus hésitant, traduisant des états d'âme plus ouvertement morcelés qu'ailleurs. C'est un film assez particulier, à l'intérieur même de la filmo ultra-cohérente de Roro. C'est vrai que du coup, il s'ouvre au risque d'être peut-être moins "aimable" que les oeuvres maîtresses habituellement louées par les admirateurs du cinéaste. Après, l'émotion et le charme du film tiennent énormément à Marie Rivière et à la teneur particulière de son jeu. Si, comme c'est ton cas, on n'y est pas sensible, ça risque de mal passer. Personnellement, je le suis complètement, d'autant plus que je trouve que Delphine est l'un des personnages les plus touchants et attachants de sa filmo. Je trouve de nombreuses scènes très poignantes dans ce qu'elles suggèrent de son mal-être et de sa solitude : sanglots perdus ici et là, désarroi affectif... Et toujours cette empathie, cette attention si particulière dont témoignent le réalisateur, qui passe aussi par le comportement de ceux qu'elles rencontrent. Ses ami(e)s font tout pour l'aider, toutes plus attachants les uns que les autres, eux aussi. Que ce cinéma est précieux, dans cet humanisme discret, cette chaleur relationnelle, cet attachement aux gens qu'il filme !
C'est vrai que c'est moins énergique et bouillonnant que Pauline à la plage ou Conte d'été. Ca rejoint une fois de plus ce que je disais : j'y perçois plus de gravité, plus de mélancolie. Il ne faut surtout pas prendre ça comme une critique de ses autres films (que j'adore), mais il y a ici un côté moins vaudevillesque, moins "calculé" dans les dialogues, l'évolution des relations, l'enchaînement des situations, qui en font l'un des films les plus singuliers du maître.
Ce qui ne m'empêche absolument pas d'être par ailleurs totalement sous le charme de la Margot de Conte d'été, bien évidemment. ;)
MJ
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by MJ »

Jordan White wrote:Il y a le cadre, la photo, la tonalité générale du film auxquels je suis moins sensible. Sans parler d'un pensum, le film m'a semblé en deça de l'énergie et du bouillonnement d'autres oeuvres clés du Maître.
Peut-être aussi qu'il te touche moins en cela qu'il se veut beaucoup moins une oeuvre de "Maître", pour te citer. C'est son seul film où Rohmer laisse une réelle place à l'improvisation (bien que La Femme de l'Aviateur annonce déjà certaines de ses expérimentations libres).
Un de mes Rohmer préférés... avec la Collectionneuse, d'ailleurs. :)
"Personne ici ne prend MJ ou GTO par exemple pour des spectateurs de blockbusters moyennement cultivés." Strum
Jordan White
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by Jordan White »

Stark wrote:Jordan,

Il m'est de toute façon difficile d'opérer un classement de préférence parmi les films de Rohmer, tant presque tout se vaut dans l'excellence (excellence étant bien sûr un euphémisme). Il me semble que Le rayon Vert est un peu à part, notamment dans le traitement du verbe, justement. Comme je le disais, il me paraît ici moins posé, plus fragmenté, plus hésitant, traduisant des états d'âme plus ouvertement morcelés qu'ailleurs. C'est un film assez particulier, à l'intérieur même de la filmo ultra-cohérente de Roro. C'est vrai que du coup, il s'ouvre au risque d'être peut-être moins "aimable" que les oeuvres maîtresses habituellement louées par les admirateurs du cinéaste. Après, l'émotion et le charme du film tiennent énormément à Marie Rivière et à la teneur particulière de son jeu. Si, comme c'est ton cas, on n'y est pas sensible, ça risque de mal passer. Personnellement, je le suis complètement, d'autant plus que je trouve que Delphine est l'un des personnages les plus touchants et attachants de sa filmo. Je trouve de nombreuses scènes très poignantes dans ce qu'elles suggèrent de son mal-être et de sa solitude : sanglots perdus ici et là, désarroi affectif...
Tout ce que tu dis est fort juste, et Marie Rivière a ce côté paumée avec son personnage qui peut la rendre encore plus attachante, même si pour moi c'est plutôt l'errement de Zouzou dans L'amour l'après-midi qui convoque l'empathie, parce qu'il n'y a pas de résignation et que l'actrice va au bout de sa reconstruction. Il y a un début assez antipathique, je sentais que ça n'allait pas forcément être facile avec son personnage mais au final le film est étonnant, souriant et raconte beaucoup sur la tentation de l'adultère. On sent une actrice qui joue quasiment son propre rôle et qui du coup se bat avec ses démons à l'écran comme en dehors. Comme je la vois un peu partir à la dérive, être indécise, puis se métamorphoser, son personnage me touche davantage que celui de Marie Rivière. Dans Le Rayon Vert il y a une scène qui explicite l'attitude du personnage de Rivière : celui du repas, où elle parle de salade, s'emporte toute seule, est regardée avec curiosité, puis confesse qu'elle ne trouve pas sa place. Mais que tout cela n'est pas important au final. Rohmer ne lui a pas mis la tête sous l'eau et d'ailleurs il la laisse improviser. Cette part de liberté ne permet pas forcément au film de décoller en fait mais ça n'est que mon avis.

En revanche j'adore les moments d'à côté, les longs dialogues de la première partie de La femme de l'aviateur, la séquence dans le café avec le grenadine sirotée. On sent que les acteurs se découvrent et pourraient ainsi parler pendant des heures. C'est beaucoup plus "dirigé" dans L'ami de mon amie, car le cadre est différent, et surtout modèle la façon de se mouvoir dans la ville, de souligner l'importance du décor dans le cadre quotidien, aussi bien professionnel que sentimental. Pour moi les grands moments du ciné de Rohmer, les scènes immenses sont la scène du genou et de la cueillette dans Le Genou de Claire, ce n'est absolument pas hardcore mais il cristallise le fétichisme en quelques plans, tout en suggestion, d'une délicatesse infinie tout en étant très érotique. Celle de l'indécision de Trintignant dans Ma nuit chez Maud quand lui et Maud se parlent et qu'il va s'assoir à côté du lit, qu'elle le regarde et qu'elle fume. Quand Margot et Gaspard sont assis tous deux côte à côte, que l'on se dit que peut-être ils vont s'embrasser, qu'il lui raconte ses désirs et ses hésitations, qu'elle philosophe sur le sens de l'amour. Et qu'elle passe brièvement une brindille d'herbe sur sa joue.

Ces scènes ont pour moi autant d'importance que les images d'ouverture de West Side Story et leur magistrale chorégraphie, que celle de la coiffeuse rousse dans Le Mari de la Coiffeuse ou que la première apparition faite à Bernadette Soubirous dans Le Chant de Bernadette.
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by Federico »

Je n'ai plus revu ce film depuis sa sortie. Je l'ai en DVD et je n'ai toujours pas trouvé le courage de le visionner... mort d'une double trouille : celle de ne plus me retrouver dans l'état où j'étais en sortant de la salle en 86 et celle de son effet contraire qui me payerait gratos un voyage dans le temps à la H.G. Wells et me transformerait illico en petit bonhomme vert. :oops:
Parce que l'effet produit par le suspens solaire final, je ne suis pas prêt de l'oublier :roll:
Je connais peu de moments de cinéma qui m'ont bouleversé à ce point.
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by G.T.O »

C'est malin Stark, j'ai envie de le voir ce Rohmer; notamment concernant ladite spécificité de l'œuvre !
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Demi-Lune
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer, 1986)

Post by Demi-Lune »

Stark wrote:
Demi-Lune wrote:Allez, encore une superbe découverte avec Le rayon vert. Ça devient l'embouteillage là.
Comme dirait AtCloseRange, faut que j'arrête de regarder des bons films...
Rhaa, tu fais plaisir ! J'exige un commentaire en forme de louanges exaltées. :D
:mrgreen: Ben, c'est la confirmation ultime que je suis amoureux de l'univers de Rohmer. C'est un magicien... J'adore son acuité psychologique, sa dextérité à saisir et croquer des portraits qui nous paraissent en quelques gestes, quelques attitudes, profondément intimes. C'est quelque chose qui me frappe chez lui : ses personnages, tout particulièrement les femmes, j'ai l'impression de les avoir connues. En tout cas, elles éveillent immédiatement l'empathie (au point que je ne vois jamais l'actrice, mais uniquement le personnage qu'elle incarne, dans toute sa vérité, son humanité, sa quotidienneté), je suis suspendu à leurs mouvements, à leur main qui passe dans leurs cheveux, à leurs craintes sentimentales, à tout. C'est encore une fois le cas avec Marie Rivière/Delphine. Encore une fois, Rohmer nous parle de frustrations, d'insatisfactions, de blocages, mais il y a dans ce film une sorte d'ingrédient supplémentaire à ceux que j'ai pu voir. De la simplicité extrême surgit une forme de plénitude... c'est très difficile à expliquer. Par exemple, la scène de table où Delphine part dans ses explications sur le fait qu'elle mange des légumes, ça a l'air niais et consternant sur le papier, mais c'est absolument hypnotique à regarder. De même que la scène où on explique la signification du rayon vert. Il n'y a que Rohmer pour te captiver avec un truc pareil. Le tempo, la musicalité de son écriture, n'en finissent pas de m'enchanter. Si l'on adhère au système, j'ai l'impression qu'on touche à une certaine perfection de l'expression rohmérienne sur ce film. Et Marie Rivière est hypnotique. Je ne sais pas comment Rohmer fait. Mais ses films contiennent quelques uns des plus aigus, des plus beaux portraits de femmes que je connaisse. Le jeu des actrices m'a semblé différent sur ce film, plus "vrai", toujours aussi musical mais ancré dans une spontanéité qui en fait sans doute un film un peu à part (en tout cas par rapport à Pauline ou Le beau mariage à la même époque). Enfin, et surtout, le mal dont souffre silencieusement Delphine fait partie de ce genre de trucs qui me parlent. Non pas que ce soit de l'identification à proprement parler, mais la précision et l'approfondissement psychologiques, nimbées de cette légèreté et finesse toute rohmériennes, poussent à l'empathie, sinon à la fascination. Donc oui : chapeau Éric.
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Thaddeus
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

Post by Thaddeus »

Merci. :wink:

Je peux donc te dire ici que je suis en total accord avec ton avis, que nous avons vu exactement le même film.

Le charme ineffable de ce cinéma, l'incroyable empathie qui le gouverne, ce magnifique portrait de femme habité par la frémissante Marie Rivière (tu n'as donc pas trouvé cette héroïne horripilante comme tant de spectateurs ? :? ), ces séquences miraculeuses de spontanéité (celle du déjeuner en plein air comme tu le cites, avec les sorties sur le végétalisme, c'est incroyable...). Et puis ce final suspendu aux battements de coeur, ceux de Delphine, les nôtres... Sublime.
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Demi-Lune
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

Post by Demi-Lune »

Stark wrote:tu n'as donc pas trouvé cette héroïne horripilante comme tant de spectateurs ? :?
Ces gens sont fous.
Cette héroïne, j'ai envie de l'aimer, de la prendre dans mes bras, de sécher ses larmes. :o
Blague à part, j'ai été saisi, transporté dès les premières minutes par le personnage, son affect. Comment ne pas être impliqué par ce qu'elle ressent intimement à partir de la scène où ses amies tentent de discuter avec elle, de lui ouvrir les yeux sur son inclination à la solitude ? Et qu'elle s'isole ensuite pour pleurer ? Tout ça sonne tellement vrai. Ce qui force le respect, c'est justement de parvenir, comme le fait Rohmer, à cerner tout en finesse un caractère qui ne sait lui-même plus où il en est, qui bute contre un mur invisible. Un mur dont elle ne semble pouvoir déterminer si c'est elle qui le consolide ou si c'est le destin. Ça a l'air anti-dramatique et pourtant, c'est passionnant à regarder. Comment avancer dans la vie ? Comment devenir heureux ? Autant de questions datant de Mathusalem auxquelles Delphine est invariablement confrontée et que Rohmer traite avec son esprit et sa modestie délectables. Jamais professoral, il use de touches discrètes, habiles, pour dessiner la silhouette comportementale de son personnage. Il faut une sacrée dextérité pour dépeindre, avec ce regard pénétrant et bienveillant, l'état d'esprit sensible, les blocages du cœur, les flottements timides, les mécanismes de défense, de cette Delphine plongée dans son spleen qu'elle ne comprend même pas. On sent en elle une volonté sincère d'être heureuse doublée d'un immédiat rempart que son inconscient semble s'imposer : cette irrésolution est fascinante, terriblement émouvante, parce que c'est un cinéma de nuances, de suggestions, de tact. Pour toutes ces raisons, j'ai vraiment du mal à concevoir que ce très beau personnage puisse horripiler...
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

Post by AtCloseRange »

Demi-Lune wrote:
Stark wrote:tu n'as donc pas trouvé cette héroïne horripilante comme tant de spectateurs ? :?
Ces gens sont fous.
Cette héroïne, j'ai envie de l'aimer, de la prendre dans mes bras, de sécher ses larmes. :o
Vous inquiétez pas. On vous la laisse :mrgreen:
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

Post by Thaddeus »

Demi-Lune, tu m'ôtes les mots de la bouche. C'est exactement cela : Rohmer traite de toutes ces questions cruciales avec cette sensibilité et cette respiration bien particulières qui sont à lui. C'est sur ces problématiques ô combien universelles qu'il se penche à travers le parcours spirirtuel et sentimental de sa Delphine - dont je suis moi aussi amoureux. Bref, bravo pour ta formulation, tu rends justice à la beauté précieuse de ce bijou.
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Re: Le rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

Post by Demi-Lune »

Stark wrote:Rohmer traite de toutes ces questions cruciales avec cette sensibilité et cette respiration bien particulières qui sont à lui.
Qualités culminant lors de cette fin qui mérite quand même qu'on en dise un mot. A lire ton texte inaugural, j'ai l'impression qu'on est là encore sur la même longueur d'ondes : c'est une fin qui m'a fait un effet particulièrement puissant. Au-delà de la dimension strictement "suspense", c'est le souffle coupé de Delphine qui m'a bouleversé, cette manière que Rohmer a de saisir, de manière toute simple, tout ce que ces secondes interminables ont de décisives à une échelle humaine. Il touche du doigt quelque chose d'indicible, sur l'âme, sur le dévoilement d'une illumination. Ça a l'air pompeux dit comme ça, mais c'est ainsi que je l'ai ressenti. L'angoisse de cette femme qui suit des yeux le coucher de soleil et éclate en sanglots tant son sort dépend de ce crépuscule, ça m'a fait vraiment quelque chose, j'avais l'estomac serré comme elle. Et la lueur finale, porteuse de tant de promesses, n'est en que plus libératoire.
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Thaddeus
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Re: Le Rayon vert (Eric Rohmer - 1986)

Post by Thaddeus »

C'est exactement ça : il se joue ici une sorte de suspense existentiel rendu d'autant plus beau qu'il est partagé avec un compagnon qui, on le devine, est fait pour elle. La façon dont il chuchote "Pour savoir quoi ?" et juste après "Je crois que j'ai compris..." : ça y est, elle a trouvé le garçon qu'il lui faut, Rohmer fixe enfin ce moment tant attendu sur la pellicule, il donne à ressentir la formalisation d'un miracle, minuscule car dérisoire, immense car Delphine joue en quelque sorte sa vie. Elle sort enfin du tunnel, elle atteint ce qu'elle cherche avec tant d'ardeur depuis le début du film. C'est un geste absolument magnifique de la part de Rohmer : ce cadeau qu'il offre à son héroïne, cette manière de la relâcher de la lumière. C'est la preuve ultime de l'amour qu'il lui porte, et de la philosophie du bonheur et de l'espoir qu'il lui lègue. S'il fallait établir un top 10 des plus belles fins de l'histoire du cinéma, je la mettrais dedans. Celle de Conte d'Hiver est portée par des enjeux assez similaires, et m'émeut aux larmes, de la même manière.