Cris et chuchotements (Ingmar Bergman - 1972)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Philip Marlowe
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Cris et chuchotements (Ingmar Bergman - 1972)

Post by Philip Marlowe »

MJ wrote:Enfin vu en entier Cris et Chuchotements d'Ingmar Bergman

Et c'est... c'est du Bergman, quoi. :lol:
Le cinéaste film avec une extrême crûdité (on pourrait même parler d'impudicité)
Impudeur en français :wink: :mrgreen:

Sinon j'aime beaucoup ce Bergman, peut-être pas son meilleur film, mais ça reste une des représentations de la souffrance physique les plus saisissantes que j'ai pu voir à l'écran.
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Roy Neary
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Cris et chuchotements (Ingmar Bergman, 1972)

Post by Roy Neary »

Reprise du cycle Bergman après la belle semaine Carné.
Aujourd'hui, l'un de ses films les plus ardus fait l'objet d'une chronique de l'incontournable William Lee qui, je l'espère, vous convaincra de vous plonger dans ce film terriblement douloureux mais absolument sublime.

:arrow: Cris et chuchotements
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Ouf Je Respire
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Post by Ouf Je Respire »

Ca fait au moins 8 ans que je l'ai en VHS. Je n'ose toujours pas le regarder.
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Strum
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Post by Strum »

Belles séquences d'ouverture, gravées d'un burin rouge carmin (funeste présage!); belle séquence finale où les soeurs, sous leurs ombrelles, marchent dans le jardin, aux verts apaisants. Au milieu, Bergman, davantage sado-maso et complaisant que lucide, déroule ses rêveries doloristes et cruelles aux dépens de ses personnages, dans les claires encadrures (adieu hors champs, adieu imaginaire du spectateur !) de plans superbement composés.

Voilà mes souvenirs de ce film, de tous ceux que j'ai vus de Bergman, le seul que j'ai franchement détesté malgré ses évidentes qualités formelles.
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Flol
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Post by Flol »

Ouf le distendu wrote:Ca fait au moins 8 ans que je l'ai en VHS. Je n'ose toujours pas le regarder.
Et moi ça fait 1 mois et demi que je l'ai en dvd, et que je ne l'ai toujours pas vu. Mais c'est normal, j'ai envie de découvrir Bergman dans l'ordre chronologique, et je suis encore loin de 1972 (pour info, je viens de voir L'Attente des Femmes...et j'ai beaucoup aimé !).
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Joshua Baskin
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Post by Joshua Baskin »

Ratatouille wrote:
Ouf le distendu wrote:Ca fait au moins 8 ans que je l'ai en VHS. Je n'ose toujours pas le regarder.
Et moi ça fait 1 mois et demi que je l'ai vu en dvd, et que je ne l'ai toujours pas vu.
Il faut savoir !
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Philip Marlowe
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Post by Philip Marlowe »

Ouf le distendu wrote:Ca fait au moins 8 ans que je l'ai en VHS. Je n'ose toujours pas le regarder.
Faut pas avoir peur comme ça, on s'en remet facilement.
MJ
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Post by MJ »

Un film qui tend au même malaise que la Honte mais qui possède quelque chose de plus que son prédecesseur: une véritable dimension organique. Un sommet du cinéma viscéral qui filme les corps avec une impudeur la plus totale, va jusqu'au fond des choses (pensé comme un gigantesque utérus la demeure ôcre devient véritablement inquiétante).
Bref, une oeuvre d'une puissance rare, absolument dérangeante et impitoyable de bout en bout.

Ps William: Très d'accord sur ton commentaire concernant le temps chez Bergman. Il en a toujours parlé comme quelque chose de fondamentalement inexistant, considérant tout comme un maintenant, vision à laquelle j'adhère d'ailleurs totalement. Très belle chronique, par ailleurs.
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Roy Neary
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Post by Roy Neary »

J'ai vu deux fois Cris et chuchotements (une fois pour la découverte, une fois pour une tentative d'annlyse), et je crois bien que je ne le reverrai plus jamais. C'est une oeuvre impressionnante au niveau formel, mais aussi terriblement étouffante et particulièrement insupportable. Ce n'est que mon avis, et je rejoins d'ailleurs Strum sur un point : c'est la première fois que je trouvais de la complaisance chez Bergman. Le maître avait cette fois, à mes yeux, franchi un palier dans l'exposition de la soufrance : je n'arrivais plus à entrer dans ce film, dont le carcatère artificiel - causé par cet acharnement compassé dans l'horreur psychologique - l'emportait sur toute autre considération critique.
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MJ
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Post by MJ »

Roy Neary wrote: Ce n'est que mon avis, et je rejoins d'ailleurs Strum sur un point : c'est la première fois que je trouvais de la complaisance chez Bergman.
Bon, quitte à passer pour un aveuglé....

J'y vois une impudeur extrême, pas de la complaisance. Les hurlements de Karin ou la scène d'auto-mutilation sexuelle, je ne prends aucun plaisir à les voir.
D'un point de vue esthètique, on peut par contre y voir cela ( mais perso j'adore). Bergman fait des tableaux. Kubrick aussi dans Barry Lyndon. Si le procédé est au service d'un propos et d'une histoire, pourquoi s'en plaindre? Bergman sait ce qu'il à partager, et tout son film tend à cela. Il délivre véritablement un message, fait dans la provocation mais pas la gratuité.
C'est un film qui annonce un peu la manière dont Cronenberg filmera les corps, notamment dans le Festin Nu. Et c'est une vision que je partage.
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Roy Neary
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Post by Roy Neary »

La complaisance n'est pas nécéssairement synonyme de plaisir à filmer la souffrance. Dans ce film, elle s'incarne pour moi dans la volonté de depasser en horreur psychologique et organique tout ce que Bergman avait fait précédemment. Et ma critique n'est pas non plus d'ordre formelle (je suis amateur de Francis Bacon et de Giger, donc je ne joue pas les prudes). Je n'accuse pas le cinéaste de gratuité, car ce film ne montre rien de gratuit du tout, mais d'une certaine propension à se complaire dans l'exposition frontale de la douleur et de la désolation physique, alors que les outils cinématographiques utilisés (lumière, cadrage, montage) sont suffisamment originaux et puissants ici pour s'en affranchir (Cronenberg mêle en général corps physique et corps social dans but politico-métaphysique, je ne vois pas ça dans Cris et Chuchotements). Grand amateur de films difficiles comme La Source, L'Heure du loup ou La Honte, je suis pour la première fois déconcentré ici en raison de cette tentation qu'à eu Bergman d'alourdir son propos avec cette complaisance qui confine quelque part au pathos.
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phylute
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Post by phylute »

J'ai toujours du mal à venir réagir sur un topic d'une des chroniques que je viens d'écrire, vu que je mets déjà strictement tout dans mon texte. Mais là j'interviens car malgré la dernière explication de Roy je n'arrive toujours pas à comprendre ce en quoi le film de Bergman serait complaisant. Je trouve au contraire qu’il es tellement rare et précieux qu’un cinéaste se frotte directement à l’homme, à la douleur, à la mort. Je trouve que le cinéma se doit d’aller se frotter ainsi à l’essence même de nos vies, à aller éclairer ces zones d’ombres que l’on s’évertue à masquer dans nos sociétés. Du coup je ne vois nulle complaisance ici, mais la foi absolue d’un artiste dans le médium qu’il investit. M’enfin j’ai certainement mal compris ce que vous entendiez par complaisance…
Les films sont à notre civilisation ce que les rêves sont à nos vies individuelles : ils en expriment le mystère et aident à définir la nature de ce que nous sommes et de ce que nous devenons. (Frank Pierson)
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Post by MJ »

Ouais, je comprends déjà mieux mais comme phylute je n'y vois rien de complaisant.

Je reviens quand même juste sur deux points:
Roy Neary wrote: (Cronenberg mêle en général corps physique et corps social dans but politico-métaphysique, je ne vois pas ça dans Cris et Chuchotements)
Politique -comme pour le reste de l'oeuvre du Suédois- : non. Métaphysique: oui. Qu'on l'aime ou pas, c'est quand même un film qui aborde de manière frontale le sujet de la mort et la souffrance. Comment le vit-on dans notre société? Et en tant qu'individu? Qu'est-ce qui se cache sous le masque, la persona sociale vis-à-vis de cela?
C'est un peu ça le cinéma de Bergman, enlever le maquillage. Révéler ce qui est enfoui sous le fard de 2'000 ans de traditions chrétiennes. Et c'est pas toujours joli à voir.

Autre chose, encore.
Bergman veut "dépasser ce qu'il a fait en horreur psychologique jusqu'alors"? Absolument. Mais c'est bien cette constante volonté de se dépasser qui fait de lui un artiste à part entière. Cette capacité à constamment remettre ses artifices en doute et tout envoyer chier si nécessaire. Je n'y vois pas de pathos mais une recherche véritablement philosophique de rechercher le Vrai plus que le Beau, du moins sur le fond. Onirique ou réaliste, son cinéma tend toujours à cette "révélation" directe et souvent douloureuse de notre état profond. Cris et Chuchotements est une forme de mélange de ces deux courants. Une sorte de croisement entre les rêveries d'un Alexandre et les cris déséspérés d'une Marianne dans Scènes de la Vie Conjuguale. C'est un film un peu "hybride", déséquilibré par la révolte qui gronde, mais pour moi l'une de ses oeuvres les plus importantes. Où l'on apprend à mieux se connaître, s'accepter.

Enfin, je te comprends quand même...
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même si nos avis continueront probablement à diverger au fil des chroniques. :mrgreen:
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Roy Neary
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Post by Roy Neary »

Je n'évacue pas la métaphysique chez Bergman, certainement pas. Simplement, chez Cronenberg, il y a en outre une dimension sociologique et politique. Mais on s'éloigne du sujet.
J'admire le dépassement, ce n'est pas le problème non plus. C'est simplement le choix de ce dépassement dans ce film en particulier. C'est un ressenti profond. Et je crois en effet qu'on ne tombera pas d'accord sur ce sujet. :wink:
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Strum
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Post by Strum »

phylute wrote:Je trouve au contraire qu’il es tellement rare et précieux qu’un cinéaste se frotte directement à l’homme, à la douleur, à la mort. Je trouve que le cinéma se doit d’aller se frotter ainsi à l’essence même de nos vies, à aller éclairer ces zones d’ombres que l’on s’évertue à masquer dans nos sociétés.
L'"essence" de nos vies, ce n'est pas la souffrance, ce n'est pas la douleur, ce n'est pas nos zones d'ombres, car ce serait singulièrement nous réduire à quelque chose d'animal. C'est cela que je reproche à Bergman parfois et singulièrement dans ce film: cette entreprise de réduction de la personne. Je m'oppose totalement à l'idée selon laquelle la vérité de la vie c'est la souffrance, idée qui me parait précisément relever entièrement de la tradition chrétienne, contrairement à ce que dit MJ. Bergman, comme Kierkegaard avant lui suivant son propre chemin de croix, regarde l'humanité par le bout d'une lorgnette, au travers de ses propres souffrances qu'il projette. Mais, sa lorgnette, si puissante soit-elle, n'opère pas de "révélation". Elle obère au contraire la vérité de nos vies, lorsque son objectif est aussi étroit et frontal qu'ici, et la masque avec une sincérité désarmante et impudique confinant à la "complaisance". Je ne souhaite pas partager la souffrance de Bergman, celle dont il m'impose la vision dans Cris et Chuchotements. La souffrance et la mort ne sont que des faits. Ils sont là. Mais ils ne nous définissent pas, ne nous résument pas. Rien ne devrait nous pousser à avancer dans nos vies en les fixant toujours du regard.