Cris
et chuchotements est un film hanté par la mort,
figure qui traverse de part en part l’œuvre de Bergman.
Incarnée dans Prison et dans Le
Septième sceau, elle devient Rigmor dans En
présence d’un clown, ce clown pâle qui
vient hanter les cauchemars de l’oncle Carl ; elle est vision
dans Les Fraises sauvages
; elle est ici la maladie qui torture le corps d’Agnès.
La mort est omniprésente, inéluctable. Elle nous épouse
dès la naissance. Dans Cris et chuchotements,
Anna, la servante, vit dans le souvenir de sa fille décédée,
tout comme les héroïnes de Persona
et Une Passion
dont les histoires se sont construites autour de la disparition
d’un enfant. Naissance et mort s’épousent dans
l’intimité même du corps. Le ventre d’Agnès,
gonflé par le mal, ressemble à une grossesse. David,
le docteur interprété par Erland Josephson, pose sa
main sur ce ventre comme on pose la main sur celui d’une femme
enceinte. Souvent les râles, les halètements d’Agnès
rappellent les cris d’une femme qui accouche. La mort est
constamment à l’œuvre sur ce corps, y multipliant
les stigmates : il saigne, souffre, se convulse, suinte, geint.
Cris et chuchotements est la longue et terrible
agonie d’un corps qui ne veut pas s’éteindre.
Si Bergman a toujours placé le corps au centre de ses préoccupations,
Cris et chuchotements est son film où la
chair se fait entendre le plus violemment. Le film tout entier semble
issu de celle-ci, le rouge omniprésent des images renvoyant
constamment à la chair même d’Agnès, à
son utérus malade. Ces tentures pourpres qui ceignent les
intérieurs sont comme les membranes humides de son vagin.
Ce rapport au corps gagne les autres personnages du film. Comme
si la proximité de cette douleur, qui irradie tout le château,
provoquait chez les autres hôtes le souvenir de leur propre
chair. Dans une scène terrifiante, Bergman montre une automutilation,
Karin se tranchant le sexe et en extrayant du sang et des humeurs.
On
retrouve dans cette séquence jusqu’au-boutiste ce besoin
éprouvé par les personnages de Bergman de tester leur
corps afin de s’assurer de leur existence. Que ce soit dans
Le Visage, où
Spiegel rêve qu’on le découpe avec un couteau,
qu’on lui arrache les yeux et le cœur, ou dans
Persona, où Alma griffe Elisabet pour
qu’elle garde sa marque afin qu’elle se souvienne d’elle,
de sa présence, de son existence, les personnages chez Bergman
ressentent ce besoin impérieux de se raccrocher aux sensations
d’un corps, quitte à le faire souffrir. La douleur
d’Agnès, insupportable, ramène chaque personnage
à sa propre entité physique. Douloureusement, ils
prennent conscience de leur propre mortalité, mais par là
de leur propre existence.
Bergman utilise quatre histoires pour que l’on comprenne les
personnages dans leur matière même, dans leur intimité,
leur vérité. La structure classique d’un film
ne permet que le survol d’un personnage, et pour essayer de
les livrer pleinement au public, Bergman fait appel à des
inserts de rêves, de fantasmes, de souvenirs. Chaque femme
du récit va être ainsi le centre d’une histoire,
l’héroïne de sa propre fiction. Chacune de ces
séquences est construite de la même manière.
Un fondu au rouge s’ouvre sur un gros plan du personnage,
regard caméra où l’œil d'Ingmar Bergman
scrute une fois encore les traits et le regard. Ce plan impudique
du visage annonce une intimité qui va bientôt être
mise à nue. Nouveau fondu au rouge qui ouvre la séquence
de souvenir introduite par une voix off. La scène se clôt
sur le même enchaînement de plans qu’à
son début.
Agnès se souvient de sa mère, jouée par Liv
Ullman, morte il y a vingt ans,. Elle parle de la souffrance de
ne pas être parvenue à la comprendre et à l’aimer.
Bergman évoque bien sûr dans cette séquence
son enfance. La voix off qui explique que la tante Olga organisait
chaque année une séance de lanterne magique renvoie
à sa propre histoire, à ce Noël où la
riche tante Anna offrit un cinématographe à son grand
frère.
C’est
aussi la "répugnante" tante Lotten qui enchantait
les enfants Bergman avec son théâtre d’ombres
chinoises. Bergman met un peu de lui-même dans chacune des
trois sœurs. L’incapacité qu’a Agnès
à se rapprocher de sa mère reflète les relations
ambiguës que le réalisateur tissa avec la sienne. Karin,
la sœur d’Agnès, est le prénom qu’oncle
Carl donnait à la mère de Bergman. La figure paternelle
apparaît dans le personnage du mari de Karin, Fredrik, qui
partage avec le père de Bergman la même infirmité
du cœur. Le frère et la sœur de Bergman sont aussi
des ombres qui hantent Cris et chuchotements : « Pourquoi
a-t-on fait de mon frère un infirme ? Pourquoi ma sœur
a-t-elle été réduite à un cri ? Pourquoi
ai-je vécu une blessure toujours infectée ? »
dit Bergman dans Laterna magica. Quand Agnès pose
sa main sur le visage de sa mère silencieuse, dont le regard
reflète tristesse et désarroi, c’est la caresse
que Bergman rêve de faire à sa mère, la caresse
de l’enfant posant sa main sur l’écran de cinéma
au début de Persona.
Dans son esthétique même, Cris et chuchotements
semble venir du plus profond
des
souvenirs de Bergman. Dans son récit autobiographique Enfants
du dimanche, on peut lire la description de ce rêve d’enfance
: « Un empilement de caisses de toutes les tailles et
peintes en rouge, des caisses peintes en rouge aux angles peints
en blanc et aux moulures blanches », image dont on ne
peut s’empêcher de penser qu’elle soit à
la source de Cris et chuchotements.
Karin, elle, ne peut supporter d’être touchée.
A travers ce relent d’un puritanisme qui lui interdit tout
contact physique, Bergman évoque une autre forme de la perte
du corps. Ce n’est pas le cancer qui vient violer la chair,
la faire souffrir, mais les interdits sociaux, la religion. Karin
est amputée d’une partie d’elle. Dans le gros
plan qui introduit sa séquence, Karin essaye de crier mais
n’y parvient pas, elle semble comme prisonnière d’un
corps qu’elle n’habite plus. A table avec Friedrik son
mari, elle sourit : « Pourquoi souris-tu ? »,
« Je ne souris pas. » Son corps n’est
plus qu’une coquille qui ne reflète plus rien de ce
qu’elle est vraiment. Pour Karin, tout n’est qu’un
tissu de mensonges ; et si Anna essaye de la comprendre en regardant
son reflet démultiplié par les miroirs, Karin s’emporte
et la gifle. Bergman essaye d’imaginer à travers ce
personnage ce qu’a pu être la vie intime de sa mère,
son effacement face au rude pasteur Bergman. Dans cette famille
où les marques d’affection étaient soigneusement
réduites à peau de chagrin, le moindre frémissement
affectif faisait l’effet d’un ouragan passionnel. Dans
cette famille d’où toute manifestation de la chair
était brisée, la moindre apparition d’un morceau
de peau était d’un érotisme torride.
La séquence de Maria est une histoire d’adultère
parmi tant d’autres, qui trouve sa place dans le film lorsque
l’amant, incarné par Erland Josephson, rejette Maria
en étudiant chaque détail de son visage. L’œil
calculateur, la bouche mécontente, le maquillage, le front
indifférent, l’indolence, la moquerie… David
en scrutant ce visage,
crache
à la figure de Maria toutes les vérités qu’elle
s’efforce de cacher. La vie de Maria s’est bâtie
sur le mensonge. Elle s’imagine aimer sa sœur, ses sœurs.
Attentionnée, elle pense accompagner Agnès dans sa
souffrance, elle veut aimer et comprendre Karin. Or, dès
qu’Agnès souffre et hurle, Maria et Karin restent paralysées,
effrayées, et ne peuvent s’approcher de ce corps malade.
Seule Anna l’accompagne et l’étreint, seule Anna
l’aime vraiment, humainement. Karin et Maria vivent dans le
faux, ne viennent consoler la mourante que lorsque les crises sont
passées et se bercent de l’illusion d’être
des sœurs aimantes.
La séquence d’Anna, qui prend place après la
mort d’Agnès, n’est pas un souvenir mais un rêve.
On se trouve dans la chambre de la défunte, Karin et Maria
entourant Agnès. Les deux sœurs sont mutiques, incapables
de répondre aux appels d’Agnès qui réclame
réconfort et amour. Elles semblent plus mortes encore que
leur sœur. Anna, celle qui ne peut parler, celle qu’on
ne caresse pas, l’ombre que l’on n’étreint
pas, porte en elle la pureté de l’amour et de la compassion.
Les souvenirs seuls ne suffisant pas à montrer la vérité
des sœurs, ce rêve est un artifice de cinéma qui
permet à Bergman d’achever sa chronique et à
Anna de parler enfin, de trouver la place qui est la sienne. Figure
silencieuse, elle parle directement au spectateur à travers
un songe qui va percer droit au cœur les secrets des trois
sœurs. Le rêve devient plus précis, plus acéré
que les souvenirs qui nous ont été donnés de
voir. N’ayant pas droit la parole, Anna établit un
lien direct avec le spectateur.
Cris et chuchotements n’est pas l’histoire
d’une mourante, mais un portrait de famille. Lorsque Agnès
meurt à la moitié du film, on comprend que le récit
dans lequel nous emporte Bergman n’est pas celui d’Agnès
mais celui des trois sœurs et d’Anna, un récit
de la vie. C’est l’histoire d’une mourante qui
réclame l’attention, l’amour, la paix, toutes
choses que ses sœurs sont incapables de lui offrir. C’est
Anna, la servante aimante, qui lui offrira le repos.
Avec Cris et chuchotements, Bergman va plus loin
encore dans la confiance qu’il accorde au seul moment du tournage.
Ici, pas de scénario écrit à la virgule prêt,
juste une série de lettres (une cinquantaine) qu’il
envoie aux acteurs et dans lesquelles il se contente de décrire
des rêves. Dès que Bergman se sent enfermé dans
un carcan, que ce soit thématique ou esthétique, ou
encore lorsqu’il se sent lié à une méthode
de travail, il jette et recommence.
Bergman éclaire de nombreuses scènes à partir
d’une source de lumière unique issue des fenêtres.
Le cinéaste et son chef opérateur Sven Nykvist préparent
minutieusement pendant deux semaines les éclairages du film.
Ils s’installent à tour de rôle dans chacune
des pièces de la demeure, y observent les variations de lumières,
les mouvements des ombres au fil des heures qui défilent.
Cris et chuchotements est presque uniquement filmé
en lumière naturelle et le résultat est proprement
éblouissant, sublime. Les variations de la lumière,
son jeu avec les ombres, ses changements de couleur, ses effets
sur les objets et les textures, tout est à l’unisson
dans cette œuvre à la beauté infinie. On se souviendra
à jamais de la pietà composée par Kari Sylwan
et Harriet Andersson. La captation de la lumière dans toute
sa richesse et sa complexité devient une véritable
obsession, mais ce travail d’orfèvre est offert avec
tant de talent et d’évidence que Cris et chuchotements
atteint un certain idéal de cinéma. Chaque rayon de
soleil a la beauté et la précision d’un tableau
de maître. Bergman et Nykvist travaillent effectivement comme
des peintres, privilégiant une gamme de couleurs réduite
(rouge, blanc et noir, une couleur pour chaque soeur) mais structurant
leurs images afin d’en cerner toutes les potentialités.
Bergman lorsqu’il filme en couleur aime travailler ainsi,
en privilégiant quelques teintes dominantes, se rapprochant
du noir et blanc qu’il chérit tant. Cependant, si l’image
est d’une beauté absolue, Bergman viole les règles
esthétiques qu’il a établies (douceur des cadres,
composition savamment orchestrées…) en usant de violents
zooms pour filmer l’agonie et la douleur. Comme s’il
refusait les œuvres trop propres, il glisse un soupçon
d’impureté afin de briser ce qui pourrait devenir trop
lisse.

Comme les couleurs, une sarabande de Bach et une mazurka de Chopin
ont chacune leur fonction dramatique. La mazurka, jouée au
piano par Agnès, amène l’apaisement. La suite
pour violoncelle accompagne les paroles et les caresses échangées
entre Karin et Maria, avec la piéta le moment le plus doux
du film, jusqu’à remplacer leurs mots mêmes.
Bergman montre que la musique est parfois mieux à même
de décrire les êtres avec sincérité,
d’afficher leurs pensées. Les paroles portent en elles
les mensonges, les disputes, les tromperies. Le sermon du Pasteur
éclate ainsi dans tout son ridicule, logorrhées répétées
à l’identique pour tous les morts. Lorsqu’il
vient prier au chevet d’Agnès, commencent alors les
ridicules récitations d’usage : « Il t’a
trouvée digne d’une lourde et longue souffrance. Tu
t’es soumise, patiemment, sans une plainte. » Horreur
de cette pensée puritaine qui cède bientôt la
place, comme dans un songe, au véritable ressenti du pasteur,
alors filmé en gros plan face caméra. Il ne peut plus
comprendre pourquoi Dieu est silencieux, pourquoi ce monde n’est
fait que de souffrances et de malheurs. C’est le pasteur Thomas
Ericsson des Communiants,
c’est la foi qui vacille et l’humain qui prend le dessus.
Si les mots sont mensonges, la musique, les regards, les visages,
sont eux vérité. Lorsque Karin et Maria baissent leurs
barrières, se livrent, se touchent enfin, cette vérité
profonde qui surgit efface les mots et laisse entendre sa musique
intime. Ces caresses échangées, et à contrario
le rejet du contact physique, rappellent les relations qui liaient
Anna et Ester dans Le Silence. Dans une scène-clé
du film, Ester contemple Anna, nue et endormie, approche sa main
puis la retire d’un coup. Ester se souvient alors qu’Anna
s’était fait passer pour une amante lors d’un
tel échange de caresses, s’en était servie pour
humilier sa sœur. Anna déteste sa sœur, Anna aime
sa sœur. Dans Cris et chuchotements, Maria
attire Karin, brise ses barrières, la couvre de baisers et
de caresses avant de la rejeter froidement à la fin du film,
au moment même où Karin n’a plus de protection
et recherche l’amour de sa sœur.

Cris et chuchotements est un film en trois couleurs,
en trois temps : le passé, idyllique, le présent angoissant
et le futur insaisissable. Le passé c’est essayer de
retrouver les saveurs enfuies, remonter le temps à la recherche
du bonheur, de l’enfance. Se rappeler la maison de poupées
dans laquelle il a placé son imaginaire, ressentir la douceur
des seins et du ventre maternel. Le
présent
c’est la douleur, mais c’est aussi Anna qui offre la
félicité à Agnès lorsqu’elle la
presse contre son corps. « C’est le plus beau cadeau
que l’on m’ait fait (…), la grâce
» consigne Agnès dans son journal intime. Le futur,
c’est pour les trois femmes, la vision de leur propre mort
à travers le calvaire d’Agnès. Elle est un reflet
de ce qui va advenir. Agnès est un passeur. Elle attise la
peur du futur et ouvre par là les portes du passé.
Le film s’ouvre sur des images fixes du jardin au petit matin.
Statues et arbres sont saisis dans la brume de l’aube. Puis,
après un fondu au rouge, on pénètre dans la
demeure. Des sculptures et des cadrans d’horloge défilent
tandis que la bande sonore passe du carillon lointain d’une
église de village au tic-tac mécanique des pendules.
Le son s’arrête et l’aiguille d’une horloge
filmée en gros plan se fige sur 10h10. Un plan sur deux corps
endormis. Agnès s’éveille et va remettre la
pendule en marche. Cette
ouverture
saisissante nous fait passer d’un temps extérieur au
temps du drame, au temps d’Agnès. Le fondu au rouge
est un passage entre deux mondes et l’on pénètre
dans celui de la mourante en écartant ce voile. Le temps
s’est arrêté, et c’est Agnès, le
personnage de la fiction, qui le fait repartir, à un rythme
nouveau, celui du film, celui du cinéma. Le temps chez Bergman
n’est pas inéluctable. Certes, il peut être inexorable,
angoissant comme le leitmotiv du tic-tac dans Une
passion, mais il peut aussi ouvrir sur d’autres
mondes comme par l’horloge murale de Fanny et Alexandre.
Chez Bergman, le temps se suspend ou disparaît, il est l’émanation
de l’homme, il n’est pas une valeur objective et figée.
Pour Johan Borg dans L’Heure
du loup par exemple, le passage d’une minute
prend des airs d’éternité.
Cris et chuchotements est peut-être le film
le plus violent d'Ingmar Bergman, malgré la beauté
saisissante d’un film où la composition des costumes,
de la lumière et des couleurs nous éblouit à
chaque minute. C’est une oeuvre dont on ne peut ressortir
intact, portée par un quatuor d’actrices magnifiques
dont chaque déplacement semble chorégraphié.
C’est la dernière collaboration de Bergman et d’Harriet
Andersson, l’inoubliable interprète de Monika
vingt ans plus tôt, qui nous offre ici son rôle le plus
fort, le plus habité. Il faut se faire violence et découvrir
absolument l’une des œuvres majeures de Bergman, l’une
des œuvres majeures du cinéma, tout simplement.