Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Federico
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Federico »

France Culture re-diffusera cette nuit à 4h20 le numéro de l'émission Une vie une oeuvre consacré à Fassbinder en 2003.
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Alligator
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Alligator »

Tous les autres s'appellent Ali (Angst essen Seele auf (Rainer W. Fassbinder, 1974)

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Cela faisait longtemps que je n'avais pas vu un Fassbinder. De temps en temps, il me faut ma petite piqûre de rappel, mon petit shot. Cela fait encore plus longtemps que je n'ai pas vu un Sirk. Vivement que les blu-rays sortent (encore un de ces mystères de l'édition, comment ses chefs d’œuvres ne sont pas ressortis en priorité?).

Avec ce film, j'ai presque eu un deux-en-un. Peut-on parler de remake de "Tout ce que le ciel permet"? Tentant. Dans le fond, c'est exactement la même mécanique que décortique le jeune cinéaste allemand.

Douglas Sirk s'était appuyé sur la différence d'âge et de statut social pour dénoncer l'intolérance, la petitesse d'esprit des amis et de la famille d'une bourgeoise quinqua, veuve, qui tombe amoureuse d'un jeune jardinier aux mains caleuses. Il y peignait la manière dont les gens appuyés sur le poids de la tradition, de l'habitude se retrouvent bouleversés, violentés par la rupture de l'ordre social établi, auquel ils se plient sagement et sans réflexion.

Ici, Rainer Werner Fassbinder s'oriente sur le même canevas, sauf qu'il remplace l'échelle sociale par celle de culture ou l'origine ethnique. Emmi (Brigitte Mira) dépasse largement la 50aine, peut-être même a-t-elle atteint la 60aine? Elle est femme de ménage. Elle rencontre Ali (El Hedi ben Salem), ouvrier. Les barrières ne sont pas sociales, la différence d'âge n'est même pas le reproche qu'on leur jette le plus volontiers à la figure.

Non, ce qui parle le plus à l'époque, comme aujourd'hui je suppose, c'est le fait qu'il soit arabe. La société allemande est décrite comme foncièrement raciste. Comme par réflexe. Elle trimbale son lot de clichés. Ce n'est pas un racisme "politique", pensé, théorisé. Fassbinder prend soin de bien le souligner. Au détour d'une conversation, Emmi évoque son propre passé hitlérien, avec un petit sourire nostalgique. Par convention, "tout le monde était au parti", dit-elle en substance, avec un léger sourire. La nostalgie de la jeunesse. Rien d'intellectualisé. Elle emmène Ali, pour leur repas de noce, dans un restaurant italien où Hitler avait ses habitudes avant 1933. Et cette femme est tout sauf raciste. C'est d'ailleurs ce qui va instantanément rapprocher les deux êtres. Elle est totalement dénuée d'arrière pensée racialiste, alors que beaucoup autour d'elle balancent stéréotype sur clicheton à l'égard des immigrés avec une furieuse facilité.

Lui non plus ne semble pas moins du monde dérangé par l'âge d'Emmi. Cette absence de préjugés est le ciment de leur couple. Mais Fassbinder va en faire également celui de leur exclusion. C'est tout le propos du film. Seuls au monde. Seuls face aux voisines aigries, face à l'épicier du coin, face aux enfants qui renient leur mère, face aux collègues de travail, etc. La violence du rejet est peut-être l'obsession du cinéaste. Elle est là tout crue, simple, nette, sans aucune fioriture, nue. Une chose me laisse perplexe cependant. Pourquoi Fassbinder oblitère la religion de ses "arabes"? Pas une seule fois, il n'y est fait allusion. Marocains, mais jamais musulmans. Étrange. La religion aurait-elle faussé le discours du film? Sûrement.

Et Douglas Sirk avant lui avait déjà parcouru ce chemin parmi la société puritaine américaine (WASP), en l'habillant du romantisme mélodramatique hollywoodien (en le détournant, en se l'appropriant pour mieux l'exploiter pourrait-on arguer). Fassbinder aborde la problématique avec un angle un peu plus frontal. Je vais avoir un mal fou à exprimer le fond de ma pensée là dessus, sans la trahir. Hier soir, en essayant de trouver les mots justes pour me faire comprendre de ma compagne, je me suis gouré en parlant notamment de caricature. Non, ce n'est pas ça. Fassbinder ne caricature pas. Mais dans la forme, dans la description des personnages, dans la manière dont ils sont perçus, attaqués par le reste de la société, dans leur propre isolement et dans la façon de s'en extirper, il me semble que le scénario de Fassbinder est beaucoup plus... non pas caricatural, mais direct, brut, épuré. Oui, c'est peut-être cela. Peut-être que Fassbinder rabote tout ce qu'il y a autour pour ne laisser que l'os à nu, la réalité de ce rejet et la violence insupportable qu'elle engendre, alors que chez Sirk, sur la forme surtout, il y avait une espèce de vernis, quelque chose qui nous rappelait qu'on était dans une forme de cinéma traditionnel. C'était là une de ses forces, son ouvrage en forme de cheval de Troie, sa capacité de traiter de sujets critiques -pour ne pas dire subversifs- sous une forme très sage et policée, classique, sans avoir l'air d'en exploser les normes. Tout cela au creux, dans la chaleur du modèle hollywoodien.

Avec ce film-là, Fassbinder n'a pas à user de ce subterfuge, il va directement à la jugulaire. Les deux films disent la même chose, mais pas à la même époque, ni au même spectateur. Cette Allemagne sort de ses 30 glorieuses à elle. L'immigration redevient un sujet facile à aborder dès lors qu'il faut trouver des explications à la situation économique moins brillante.

Quelque soit l'époque et la culture économique et sociale sur lesquelles repose l'élaboration des deux productions, les deux films font preuve d'une puissance peu commune et d'une concision qui en font des œuvres d'une redoutable efficacité.
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Kevin95
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Kevin95 »

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LILI MARLEEN (Rainer Werner Fassbinder, 1981) Révision

Peut être le film le plus accessible de Fassbinder. Pour cet hors série à sa trilogie allemande, le réalisateur épouse les codes du romanesque à la sauce hollywoodienne, reprend l’esthétique des films rococos du début du technicolor et assume voir revendique l'artificialité de certains de ses décors quitte à fricoter avec des feuillons brunshingés de l’époque type Mistral's Daughter. Avec un récit qui aurait duré trois heures à Hollywood, Fassbiender filme à toute berzingue son intrigue, ne cesse de bouger sa caméra ou de multiplier les points de vue sans jamais fatiguer son auditoire, bien au contraire. Offrande à Hanna Schygulla, le film est bâti pour elle et (en partie) par elle. Moins brulant que les opus de la trilogie allemande, Lili Marleen est en revanche l'une des pièces les plus romantiques de l’œuvre fassbinderienne. 9/10
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Thaddeus
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Thaddeus »

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Prenez garde à la sainte putain
Il n’est pas interdit de tenir ce film déroutant pour une confession, au cours de laquelle un cinéaste s’interroge sur son agir et formule des questions aussi confuses que celles du rapport entre la mise en scène et la vie, entre le métier de l’acteur, la schizophrénie ou la prostitution. Fassbinder met en scène le moment de la création cinématographique où une équipe de tournage s’engage volontairement dans un jeu de rôles qui voit chacun assumer le destin d’un double momentané. Il cherche ainsi à mettre à nu la structure des relations interhumaines, tissée d’affrontements de terreur et de violence. L’hystérie effleurant constamment de ce théâtre absurde et le caractère déréalisant d’une mise en scène refusant toute identification à des personnages antipathiques rendent difficile l’investissement émotionnel. 3/6

Le marchand des quatre-saisons
Quatre saisons, quatre temps, quatre femmes (la mère, la sœur, l’épouse et le grand amour) pour ce marchand qui traîne le poids de sa condition comme celui de sa charrette à fruits. Fassbinder tourne le dos aux impératifs habituels de la narration pathétique : son étude socio-psychologique, d’apparence assez ingrate et économe de ses moyens techniques, n’a pas peur de se pencher sur des êtres veules, violents ou misérables, et de dépeindre un univers disgracieux de toile cirée. Il analyse sans mépris, parfois avec une ironie froide, l’univers culturel d’un petit-bourgeois étouffé par ses frustrations et l’hypocrisie de sa classe, qui boit sa déchéance jusqu’à l’autodestruction. L’approche est intéressante mais peu séduisante – si ce n’est le joli minois d’Hanna Schygulla dans un rôle chaleureux. 4/6

Les larmes amères de Petra von Kant
Décor unique orné de suggestives tapisseries, longues séquences chorégraphiées autour du langage et de la disposition des corps, stylisation sophistiquée des costumes et des accessoires (mannequins, perruques de Petra) : le film trahit à la fois ses origines théâtrales et les ambitions formalistes de son auteur. Il peut sembler verbeux, un peu artificiel, mais son venin toxique infuse inéluctablement. À travers la passion consumante et pathologique d’une femme pour sa belle modèle, Fassbinder analyse au scalpel les affres de la dévoration amoureuse, les infinies ambiguïtés des rapports de domination et de soumission, en un huis clos exclusivement féminin, asphyxiant de souffrance à vif. À la fin, lorsque la muette Marlene fait ses bagages au son des Platters, mille lectures s’offrent à nous. 5/6

Le monde sur le fil
Scrutateur féroce de son temps, l’auteur ne pouvait rester insensible à la science-fiction, genre qui permet d’explorer les angoisses contemporaines en dissimulant un surcroît de réalisme sous le voile de l’extraordinaire. Si le monde est dominé par les puissances morales et économiques du mensonge, si l’on vit aveugle dans les simulacres d’un univers objectal, cela doit s’exprimer pour lui en dénonciations politiques et en cris dépressifs. D’où la désolation progressive de son personnage, la névrose lancinante qui l’engloutit et la vitrification des apparences formalisée par de multiples effets plastiques (reflets et flous d’avant-champ, dominantes bleutées, design lisse et hi-tech). Le film atteint ainsi une complexité, un vertige et une inquiétude existentielle dont Matrix, vingt-cinq ans plus tard, ne pourra se prévaloir. 4/6

Tous les autres s’appellent Ali
Notoirement remaké de Sirk, ce mélodrame épuré m’a un peu déçu en regard de sa flatteuse réputation. À bien des égards il mérite pourtant ses louanges : Fassbinder joue avec les stéréotypes, décrit les formes culturelles de la violence et de l’inégalité des rapports sociaux, montre comment regards et jugements viennent à troubler l’équilibre d’un bonheur conjugal. Semblant d’abord binaire et lourdement démonstratif (veilles biques, enfants mesquins, voisins visqueux), le film dérive vers un discours plus retors lorsque les deux héros ploient à leur tour, et malgré eux, sous le poids des préjugés, et s’offre au final comme une énonciation comportementale à la fois tendre et cruelle. Très subjectivement, je déplore juste une certaine déficience émotionnelle, alors qu’il aurait dû m’emporter. 4/6

Martha
À peine sortie de la douleur passionnelle de Petra von Kant, Margit Carstensen plonge dans un nouvel enfer, victime d’une autre forme de dépossession de la conscience. Fassbinder, quant à lui, met ses pas dans ceux d’Hitchcock, brodant un thriller domestique dont la perversité insidieuse tient de signaux infimes, d’une multitude de petites tortures psychologiques, d’un tempo très calculé dans le développement de ses effets. Loin du drame sentimental, c’est un véritable film d’horreur, le cas d’étude presque clinique d’une jeune femme à peine adulte qui, tout juste sortie du joug parental, se voit asservie par un monstre raffiné. La virtuosité très pensée de la mise en scène confère à cette œuvre cruelle une tonalité glaçante, mais également une distanciation qui empêche un réel enthousiasme. 4/6

Effi Briest
Corsetant la moindre aspérité formelle, le réalisateur illustre avec un raffinement consommé l’histoire de cette Bovary de l’aristocratie que le conformisme de son milieu étouffe. Il s’efforce d’évoquer la préciosité calligraphique des vieilles photos à des fins d’atmosphère et recourt indifféremment au monologue, aux intertitres, aux fondus au blanc pour opérer les liaisons à l’intérieur d’un récit du désenchantement, de la mélancolie, de l’injustice institutionnalisée, de la solitude et de la mort, ces deux vérités amères qu’atteignent fatalement, dans la douleur et non par les voies de la lucidité, ceux qui comme Effi suivent la règle du jeu. Si son classicisme brouillé reste dans les limites du raisonnable, le film souffre d’une austérité dépassionnée qui dispense plus d’une fois les effets d’un bonne pilule soporifique. 3/6

Le droit du plus fort
Fassbinder creuse des thèmes similaires à ceux explorés précédemment et transpose dans le milieu homosexuel les rapports de domination et de manipulation éprouvés au sein du couple. En s’octroyant le rôle d’un jeune homme de condition modeste qui voit sa fortune inattendue dilapidée par un fils de bonne famille dont il s’est entiché, le cinéaste apporte un supplément de vérité à une œuvre qui, comme souvent, refuse le sentimentalisme en privilégiant une étrange froideur, nourrie d’une sèche ironie. Pas d’apparat donc, malgré une mise en scène très élaborée, et une implication rendue difficile, mais un regard critique et toujours aussi lucide sur la hiérarchie commune aux rapports d’exploitation économique et aux bénéfices culturels, et sur la honte sociale qui mine l’équilibre du couple. 4/6

Maman Küsters s’en va au ciel
Ouvrier sans histoires, Hermann Küsters a brutalement tué son patron avant de se suicider. En racontant comment le désarroi de sa veuve est exploité par la presse à sensation puis successivement récupéré par le très bourgeois parti communiste et par un groupuscule anarchiste, Fassbinder démontre que les instruments de la libération sont aussi ceux de l’oppression. Il ne pose pas le problème en termes de vérité et de mensonge (chacun a ses bonnes raisons), mais analyse à la faveur d’un développement dramatique d’une parfaite logique et d’une grande simplicité le cheminement de l’asservissement social à l’aliénation politique. Pas de discours positif ni d’engagement défini ici, mais un voyage à travers les idéologies données comme telles : tantôt moyens de vivre, tantôt illusions déçues. 4/6

Le rôti de Satan
D’emblée cette grinçante pantalonnade se situe en dehors des normes de la bienséance, quitte la voie du réalisme psychologique pour celle de la satire teintée d’absurde. Si l’auteur semble emprunter les chemins de Chabrol dans ses plus mauvais jours teutons, il reste maître d’une analyse de la culture bourgeoise comme élément crucial du système capitaliste, par laquelle il entend traquer les signes grotesques d’une civilisation purulente. Volontairement saturé d’outrance, d’hystérie et de mauvais goût, farci de personnages ignobles (le gourou-poète, sa cour constituée d’une femme-martyr, d’un frère débile collectionnant les mouches, d’une bonne-esclave sadisée), le film s’enferme dans un cercle vicieux d’autoreproduction pour refléter un certain écœurement de la classe intellectuelle allemande. 3/6

Roulette chinoise
Prenant le jeu pour emblème, Fassbinder signe un film à portraits où l’on se peint et se dépeint jusqu’au délavement. Les pions-personnages y sont répartis par couples, par groupes, piégés dans une scénographie sophistiquée. À la case départ, un vaudeville bourgeois où un mari et une femme infidèles se rencontrent par accident dans leur manoir de campagne avec maîtresse et amant respectifs. S’ensuit un huis clos pervers en forme de cage aux lions, une parabole aux indications claires mais ne laissant sans autres armes que les ongles qui crissent sur un acier brillant. Réflexion, jeu de miroirs, culpabilité, références culturelles allant de Wagner à Nietzsche, de Dieu (le père s’appelle Christ) au Diable (dont la petite fille infirme est peut-être une incarnation)… La partie est certes brillante, mais jouée sans imprévu. 4/6

Despair
Fassbinder n’a jamais caché son admiration pour Les Damnés de Visconti. Hasard ou non, c’est à Dirk Bogarde qu’il fait ici appel, mais l’avènement hitlérien de 1933 ne demeure qu’une toile de fond à peine évoquée, tout juste l’arrière-conscience lancinante d’un labyrinthe fait de miroirs et de projections mentales, qui joue sur l’interaction d’ambigüités savamment entretenues et qu’une mise en scène organise avec un goût presque psychédélique de la sophistication. Fantasme de la disparition, substitution identitaire, perte de soi… : le propos rappelle Profession : Reporter, mais sur un mode plus névrosé et un registre mi-grotesque (Andrea Ferréol en pouffe ultra-vulgos qui en fait des kilotonnes) mi-onirique qui le rend assez nébuleux. Perplexité et ennui poli : tout cela me laisse de marbre. 2/6

L’année des treize lunes
Par le prisme de séquences pathétiques conçues comme autant de blocs cassavetesiens, la vie d’un transsexuel malheureux se raconte : ses cinq derniers jours forment une lamentation tragique qui refuse la complaisance comme la perspective sociologique. Directement inspiré par le suicide de son ami Armin Meier, Fassbinder restitue à l’héroïne sa dimension la plus écorchée, douloureuse, et parvient à transcender le naturalisme sordide et l’artifice scabreux que le sujet appelle constamment : les quelques touches de burlesque grinçant (tel Gottfried John en capitaliste délirant, rescapé des camps et organisant avec ses sbires des jeux ubuesques en tenue de tennis) ne font que mettre en relief le désespoir radical d’un être condamné, dans son âme meurtrie et son corps autre, au rejet et à la solitude. 5/6
Top 10 Année 1978

Le mariage de Maria Braun
L’Allemagne post-Adenauer de 1945, dont l’abandon de tout rêve de gloire s’est fait au profit d’une intransigeante volonté d’enrichissement, est au centre de ce mélodrame faussement froid, plein de sentiments contradictoires et conçu avec une sorte de jubilation masochiste. Le miracle économique ne fut qu’une gigantesque duperie, la perte d’identité d’un pays qui lui sacrifia son âme. Cette Allemagne, c’est bien sûr Maria Braun, héroïne ambigüe basculant constamment entre arrivisme sans scrupules et fidélité inébranlable à son époux. La rocambolesque toile d’aventures et de compromissions où elle est ballotée dresse un tableau sans concession qui oscille entre constat historique et militantisme féministe et joue simultanément sur les registres du social, du politique et du romanesque. 4/6

La troisième génération
Schygulla, Udo Kier, Eddie Constantine, Bulle Ogier… Le cinéaste adjoint à ses acteurs fétiches des icônes du cinéma d’auteur européen, joue avec les autoréférences (le personnage de Margit Carstensen s’appelle Petra, celui de Volker Spengler se travestit…). Il délivre surtout sa vision, iconoclaste et critique, des rapports occultes entre le terrorisme, la police et les pouvoirs économiques. Les membres déboussolés d’une cellule de l’après-Baader y jouent au Monopoly, se déguisent en costumes de carnaval, sans comprendre qu’ils sont manipulés de bout en bout par les puissants qu’ils pensent combattre. Le récit pratique le contre-point permanent, se noie dans une cacophonie de commentaires et de voix radiophoniques, extérieurs à l’action, qui ajoutent à la singularité d’un film étrange mais assez captivant. 4/6

Lili Marleen
Le cadre historique de Maria Braun recule de quelques années : en pleine guerre, le régime nazi fait tourner le grand cirque de sa propagande à plein tuyau. Une petite Allemande avide de revanche sociale et assoiffée de liberté en sera la vectrice malgré elle. Aucun jugement dans le regard de Fassbinder : il exalte au contraire la courage, l’indépendance et l’honnêteté amoureuse de son héroïne – Hanna Schygulla, encore une fois superbe de fierté opiniâtre. La réflexion sur la mise en scène et l’illusion du spectacle au service de l’idéologie est d’une ironie cinglante, mais c’est avant tout la richesse feuilletonesque de l’ensemble qui emporte, son goût de la péripétie et du rebondissement qui n’exclut ni l’émotion ni la lucidité critique. Vingt-cinq ans après, Verhoeven naviguera dans les mêmes eaux avec Black Book. 5/6

Lola, une femme allemande
Lola, dans sa maîtrise des règles du jeu économique dont elle se sert pour son ascension sociale, est la sœur de Maria Braun. Les fondus enchaînés brutaux, les filtres de couleurs vives (vert, jaune, bleu, rose) pour mettre en contraste les humeurs des personnages accusent une recherche formelle poussée, en accord avec un propos de plus en plus désenchanté. Car si l’on flirte avec la comédie, si le portrait d’une société peuplée d’entrepreneurs frauduleux, de notables corrompus et de pacifistes idéalistes possède sa part de cocasserie satirique, la morale est sans concession : si l’on n’appartient pas à la cabale d’hypocrisie qu’est la classe dirigeante, on n’est qu’un paria, un marginal aveuglé par cette valeur factice et cosmétique qu’est l’amour. Même les hommes vertueux ont leur point faible. 4/6

Le secret de Veronika Voss
Le réalisateur abandonne le coloriage agressif du film précédent au profit d’un noir d’encre et d’un blanc surexposé qui se placent dans la lignée des mélos ricanants d’un Michael Curtiz. Son style tranchant détruit ce qui, un instant plus tôt, semblait le fasciner ou exalte ce qui, juste avant, n’excitait que son ironie. Par là même il conclue de manière assez brillante son analyse de la société allemande d’après-guerre, en dévoilant l’envers de la célébrité et les ruines d’une prospérité qui n’existe plus que dans le souvenir : l’heure est à la vampirisation des gloires passées. Seulement voilà : l’étrange distanciation brumeuse du récit, son tempo relâché ne m’ont jamais agrippé, et j’ai passé tout le temps de cet acrobatique exercice de style à me demander quand est ce que j’allais vraiment m’y intéresser. 3/6

Querelle
Une coque de bateau, un port réduit à un rempart de carton, des bittes d’amarrage dont le profil souligne le jeu de mots, des graffitis obscènes sur fond de soleil en spot jaune citron : voilà campé l’horizon du boxon où tout se joue. Pour son dernier film, l’auteur visualise la prose poético-sordide de Jean Genet en un théâtre glauque et monocorde de la transgression, une féérie crue de l’avilissement, un objet parfaitement sculpté, opaque, lisse, mû par les rapports de force sadomasochistes et la certitude que le sexe est exclusivement affaire de domination et de tractation. Tout en concédant la cohérence et l’achèvement de cette cantate du meurtre et du vice, de la salive et du désir au masculin, on peut trouver franchement rédhibitoire la radicale artificialité d’une stylisation plus froide encore que la mort. 2/6


Mon top :

1. Lili Marleen (1981)
2. Les larmes amères de Petra von Kant (1972)
3. L’année des treize lunes (1978)
4. Le mariage de Maria Braun (1979)
5. Martha (1974)

Le chef de file (avec Herzog et Wenders) du renouveau allemand des années 70 m’apparaît dans toute la générosité un peu désordonnée de son cinéma boulimique, traversé d’élans romanesques, d’éclats torturés, et porté par un regard aigu sur la société allemande des années 40 aux années 70. L’œuvre est inégale mais passionnante, et Hanna Schygulla est un sacré argument à elle toute seule.
Last edited by Thaddeus on 22 Apr 19, 10:43, edited 9 times in total.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by homerwell »

Le chef de file (avec Herzog et Wenders) du renouveau allemand des années 70
Ne pas oublier Volker Schlöndorff
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Thaddeus
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Thaddeus »

Je ne connais pas du tout Schlöndorff (c'est tout juste si j'ai vu Le Tambour). Voilà pourquoi je ne le mentionne pas lorsque je fais référence à cette période du cinéma allemand.
bruce randylan
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by bruce randylan »

Aïe Aïe Aïe ! J'ai tenté Querelle aujourd'hui et c'était vraiment pénible.

Rien à redire à la direction artistique du film (impressionnant travail sur la photographie et les décors ; découpages alertes etc..).
Par contre, au bout de 15 minutes l'histoire s'enlise totalement et tourne en rond à n'en plus finir entre dialogues limite abscons et vulgarité crue à base de "braguette", "bitte", "con", "enculer", "queue" et autres joyeusetés rapidement lassantes. Bref, un univers qui m'a laissé sur le bord de la route, à quelques séquences près. Les personnages ne m'ont semblé être que des pantins vides de toute réelle substances (sauf organiques). D'ailleurs pas compris le coup de l'égorgement
Sinon Franco Nero a toujours une classe folle.

Mais bon, il y a quelques mois j'avez aussi vu Prenez garde à la sainte putain que j'avais trouvé insupportable de bout en bout sans rien pouvoir sauvé.

Finalement sur la petite dizaine de Fassbinder découvert jusqu'à aujourd'hui c'est pas la fête (à part Tous les autres s'appellent Ali et dans une moindre mesure Lili Marleen et le droit du plus fort)
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Kevin95 »

C'est le coté too much du film qui me le rend attachant, comme si Bergman avait réalisé Cruising. C'est certes très (trop) littéraire mais la production disign a une classe folle et on se laisse complétement bouffer par ce climat moite et ce rythme suspendu.

Ceci dit, je crains de le revoir et de trouver ses souvenirs un poil perchés.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Watkinssien »

Revu Lili Marleen, que je considère comme le meilleur film de Fassbinder, pour le moment.

Une oeuvre troublante, envoûtante, haletante. Fassbinder mêle avec une évidence remarquable petite et grande Histoire. Le rôle du spectacle, et par extension de l'art, sert de révélateur. Comme une passerelle entre le rêve et l'évasion, entre la douceur d'une chanson et la violence des combats, entre la passivité des personnages et la mouvance d'un pays en pleine décadence "méritée". Et des comédiens excellents parachèvent la beauté de ce film profond, direct et parfaitement accessible.
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Blue
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Blue »

Pour avoir quasiment tout vu de Fassbinder, ce qui m'a étonné c'est qu'il mettait autant de soin dans la mise en scène de ses téléfilms, que de ses oeuvres les plus réputées conçues pour le grand écran. Il n'y a qu'à voir "Je Veux Seulement Que Vous M'Aimiez", un drame poignant au sujet terriblement actuel, pour s'en convaincre.
Je conseille également de voir l'immense " Berlin Alexanderplatz", s'il le faut en plusieurs fois, pour être ébahi par le niveau d'excellence atteint durant 15h sans véritablement faiblir.
Et puis les grands classiques du cinéaste comme "Le Mariage De Maria Braun", " Tous Les Autres S'Appellent Ali", ou des films où Fassbinder allait très loin comme "L'Année Des Treize Lunes".
Après, j'ai été moins convaincu par ses films des débuts, encore un peu trop influencés par la nouvelle vague, ou par " Querelle" cité plus haut.
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by bruce randylan »

Blue wrote: Je conseille également de voir l'immense " Berlin Alexanderplatz", s'il le faut en plusieurs fois, pour être ébahi par le niveau d'excellence atteint durant 15h sans véritablement faiblir.
Ouais, j'ai ça en stock (et pas mal d'autres DVDs Carlotta) et je reste assez confiant dans cette série :)
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Alisou Two »

« La Femme du chef de gare » Version tv 16 mm1ère Partie( 104 mn) et 2ème Partie(96 mn) et version cinéma gonflé en 35 mm(112 mn ) n’existe pas encore en DVD je pense ?
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by lecoinducinéphage »

Actualité Fassbinder chez Carlotta Films

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"Jamais je ne voudrais faire partie d'un club qui accepterait de m'avoir pour membre." (Groucho Marx)
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by two lovers »

lecoinducinéphage wrote:Actualité Fassbinder chez Carlotta Films

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Question posée par un abonné sur FACEBOOK : Est-ce que les bonus seront les mêmes que ceux contenus dans les coffrets DVD déjà sortis ?
Réponse de CARLOTTA FILMS : Oui, nous avons remis certains bonus présents dans les précédents coffrets.
Last edited by two lovers on 30 Apr 18, 08:53, edited 2 times in total.
Telmo
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Re: Rainer Werner Fassbinder (1945-1982)

Post by Telmo »

Pour accompagner ces ressorties, rétrospective à la cinémathèque du 11 avril au 13 mai avec notamment un marathon Berlin Alexander Platz le WE du 14-15 avril.

http://www.cinematheque.fr/cycle/rainer ... r-439.html