Providence (Alain Resnais - 1977)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Ouf Je Respire
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Providence (Alain Resnais - 1977)

Post by Ouf Je Respire »

Il fallait bien un topic pour ce film que beaucoup adorent, mais qui laisse certains spectateurs perplexes.

Alors, vos "visions" de ce film hors du commun?
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« Toutes choses sont dites déjà ; mais comme personne n’écoute, il faut toujours recommencer. » André Gide
Abronsius
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Post by Abronsius »

Cela me fait penser que je ne l'ai pas vu...peut-être ce week-end...
Bob Harris

Re: Providence, de Resnais

Post by Bob Harris »

Chédof !
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-Kaonashi Yupa-
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Post by -Kaonashi Yupa- »

J'ai du en rater les 10 ou 20 premières minutes sur Arte il y a deux mois... Et même pas de rediff, les salauds !
Va falloir que j'emprunte la VHS en VF à la médiathèque pour voir le début.
noar13
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Post by noar13 »

-Kaonashi Yupa- wrote:J'ai du en rater les 10 ou 20 premières minutes sur Arte il y a deux mois...
pas de bol, les meilleures
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-Kaonashi Yupa-
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Post by -Kaonashi Yupa- »

noar13 wrote:pas de bol, les meilleures
Tu veux un coup de tatane dans ta cheutron, toi ??? :x
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Jeremy Fox
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Re: Providence (Alain Resnais - 1977)

Post by Jeremy Fox »

Federico
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Re: Providence (Alain Resnais - 1977)

Post by Federico »

Belle analyse du (pour moi en tout cas) plus grand film de Resnais... à laquelle ne manque qu'un point : rien sur la somptueuse musique de Miklós Rózsa.
The difference between life and the movies is that a script has to make sense, and life doesn't.
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Re: Providence (Alain Resnais - 1977)

Post by Strum »

Federico wrote:Belle analyse du (pour moi en tout cas) plus grand film de Resnais... à laquelle ne manque qu'un point : rien sur la somptueuse musique de Miklós Rózsa.
Je n'ignore pas la réputation du film, mais pour ma part, c'est un des Resnais qui m'avaient le plus déçu, alors que j'aime d'habitude beaucoup Resnais. Mais vu la structure du film, où tout est révélé à la fin, il faudrait sans doute que je le revois.
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Watkinssien
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Re: Providence (Alain Resnais - 1977)

Post by Watkinssien »

Strum wrote:
Federico wrote:Belle analyse du (pour moi en tout cas) plus grand film de Resnais... à laquelle ne manque qu'un point : rien sur la somptueuse musique de Miklós Rózsa.
Je n'ignore pas la réputation du film, mais pour ma part, c'est un des Resnais qui m'avaient le plus déçu, alors que j'aime d'habitude beaucoup Resnais. Mais vu la structure du film, où tout est révélé à la fin, il faudrait sans doute que je le revois.
Bonne initiative. C'est un Resnais dont j'ai eu également beaucoup de mal. Depuis, je le considère comme une réussite impressionnante.
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Re: Providence (Alain Resnais - 1977)

Post by moonfleet »

Ce film a une réputation d' accès difficile, ce que je ne trouve pas pour ma part, quoique je l'ai revu plusieurs fois pour en apprécier tous les détours et subtilités, les gags visuels aussi ( par exemple il y a une scène imaginée par l'écrivain Clive (J.Gielgud) où Ellen Burstyn et David Warner se retrouvent dans un appartement, on entend la voix off de l'écrivain qui dit non, non ça ne va pas comme ça et la scène reprend à l'écran, avec d'autres dialogues, dans le même appartement mais avec un changement : la porte d'entrée était plein pied la première fois et là il a ajouté un escalier descendant pour y parvenir :) ), c'est une touche d'humour sur la divagation de l'imaginaire, on voit aussi à un moment un plan rapide sur un téléphone silencieux, il le fait sonner peu après et l'on comprend qu'il a décidé de le faire sonner pour enrichir son intrigue, nous sommes avec lui dans son processus de création :)
Pierre Charrel dans sa critique dit avec justesse que le montage de ce film est comme un collage (qui fait sens) il faut l'entendre comme un collage surréaliste (de mots, de répliques, de situations, d'images) et j'y suis particulièrement sensible car le mouvement surréaliste français des années 20/30 est une de mes références de base 8) Pour Lovecraft, même si l'on sait qu'Alain Resnais aimait cet écrivain, je n'y ai vu aucune allusion dans le film, sinon l'utilisation de Providence. Pour moi c'est définitivement the film sur l'imaginaire et le processus de création qui s'ancre dans la 'vraie' vie pour la détourner, processus inconscient et conscient (la limite est parfois imperceptible), de plus les intrigues 'machiavéliques' que Clive imaginent sont très drôles quand à la fin on fait le contrepoint avec la réalité des personnages de sa famille qui viennent le visiter. Mais s'il y a un fil rouge à cette nuit de délires (avec l'aide d'un bon Chablis, gag récurent d'ailleurs : ses personnages boivent du Chablis au restaurant, en bord de mer, dans l'appartement, la cuisine de Sonia et Claud, il case la bouteille partout !! :D ), c'est je pense la mort tragique de sa femme, figure qu'il va même jusqu'à superposer à celle de la maîtresse (qu'il a inventée) de son fils Claud (D.Bogarde). Une autre récurence sont les 'visions' de gens parqués dans des stades (David Mercer le scénariste y est évidemment pour beaucoup aussi, il a dit s'être inspiré des arrestations qui avaient eu lieu alors par la junte chilienne), visions qui s'imposent dans l'esprit de Clive et qui le 'parasitent', qu'il rejette [tout comme les plans de la dissection d'un vieil homme (hello Peter Greenaway ! :wink: ), qu'il ne veut pas voir ]
Bien sûr la musique de Rozsa est magnifique, dramatique et romantique, à l'hollywoodienne, et les acteurs sont époustouflants ( si quelqu'un avait l'idée de recueillir les impressions de David Warner sur le film, ce serait top 8) ) A voir en anglais of course (vu la proportion d'acteurs dont c'est la natale langue présents dans ce film, c'est même obligé, mais le doublage français contrôlé par Resnais est excellent (Claude Dauphin double Gielgud, François Périer pour D.Bogarde et Depardieu pour D.Warner (qui colle assez bien)...)

Les films intello et plus hermétiques de Resnais sont pour moi Marienbad et Hiroshima, dans Providence il y a de la vie ...et la mort proche.

Dialogue-Extrait :

Kevin Woodford: I've got an erection.

Sonia Langham: Oh. So you have. Is it urgent?

Kevin Woodford: It's not mine!




Rythme qui me fait évidemment penser à l'intro de M******** par le même compositeur :

Les lois de nos désirs sont des dés sans loisirs
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Thaddeus
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Re: Providence (Alain Resnais - 1977)

Post by Thaddeus »

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Au cœur de la création



Récit double, récit multiple, on caractérise souvent l'œuvre d'Alain Resnais comme une série d'exercices formels où le souci de créer des structures inédites l'emporte sur la lisibilité narrative. C'est bien entendu le cas en apparence pour L’Année Dernière à Marienbad, film onirique dans son déroulement et son prétexte, mais ce l'est aussi différemment pour Je t’aime, je t’aime, retour perpétuel à certains moments d'une vie et dans la conscience d'un voyageur à travers le temps, qui fait assister à la cristallisation progressive d'un état révélateur. Dans ce dernier ouvrage, l'effet est atteint non plus par le balancement entre deux réalités spatio-temporelles distantes, comme dans Hiroshima mon Amour, mais bien par une spirale dont l'élaboration plastique semble fasciner le metteur en scène plus encore que l'argument de base, emprunté au légendaire de la science-fiction. Cinéaste du récit autre dont le montage, opération dialectique majeure, reste la clé, Resnais tient à ne jamais concevoir ses propres sujets mais insiste sur une collaboration systématique avec un "prestataire de services" choisi parmi les écrivains les plus expérimentaux, les plus enclins aux jeux de langage et d'exposition. Le fait qu'il change périodiquement d'auteurs n'est pas le signe d'une versatilité capricieuse ou d'un plan méticuleux d'éparpillement : cet homme réfléchi, attentif et perfectionniste a toujours voulu préserver en lui la part de l'alizé, éviter de tomber dans une routine créatrice. Une fois le scénariste choisi, il dirige son complice par élimination, écrémage, provocations diverses. La prise de vues pratique ensuite une sorte d'envolée panoramique, à la fois sur des détails infimes qu'il exige de son décorateur mais qui resteront invisibles dans le résultat final, et sur le regard d'ensemble, éclaté par l'effet d'un découpage particulièrement élaboré. En somme Resnais cherche à se rapprocher au maximum d'une forme d’écriture libre, ouverte à tous les vents de l'irrationnel. Il place l'imaginaire et les degrés de conscience au-dessus de ces motifs de la mémoire qu'on lui attribue si facilement, et même dans un film aussi situé politiquement, intellectuellement et prosaïquement que La Guerre est Finie, il insère des visions presque subliminales d'un futur déjà vu qui dépasse à tout moment la circonstance envisagée. C’est pourquoi il adopte aussi fréquemment la mécanique du rêve, respectant ses paliers, ses franges, ses horizons, ses corridors, ses porches.


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Le héros de Providence est un vieil écrivain anglais entre Joyce et Poe, cloué dans sa chambre par la douleur et la maladie. Alors il se meut par les mots. Un nom suffit pour enjamber les frontières. Hiroshima, Nevers, Marienbad, Boulogne-sur-Mer, Bangkok... Que celui qui n'a jamais rêvé sur les noms de lieux se dispense de voir les films de Resnais. D'ailleurs il s'agit de bien entendre plutôt que de voir. "Tu n'as rien vu à Hiroshima." C'est vrai, Emmanuelle Riva n'avait rien vu, mais à Hiroshima les mots déliraient doucement dans sa pauvre tête. Ils avaient l'étrange pouvoir d'appeler des images. Ceux que murmure Clive Langham dans sa nuit de cauchemar emportent inexorablement vers des cités imaginaires où les rues de Londres débouchent sur une terrasse de Saint-Jean-Cap-Ferrat, et où les villas de la Côte d'Azur ouvrent leurs baies sur des jardins en trompe-l’œil, même si les embruns sont vrais et viennent mouiller les terrasses. Que celui qui n'a jamais rêvé sur les fausses perspectives de Magritte ou de Delvaux se perde à jamais dans les couloirs de Marienbad. Il faut entrer dans le domaine de Providence comme les premiers hommes ont débarqué sur la lune, comme la petite chienne lancée jadis dans les premiers spoutniks par les savants russes. Voilà peut-être pourquoi une lumière bleue, sidérale, baigne le film, et pourquoi Kevin Woodford, le fils bâtard, est un astronaute raté qui ne parle que d’étoiles ou de particules atomiques. Clive nous propulse avec lui dans l'espace de son voyage immobile. Le cinéma de Resnais est toujours plus ou moins cette chambre obscure, cette capsule spatiale — il n’y a qu’à se souvenir de la drôle de machine en forme de cœur humain où l'on enfermait Claude Rich pour lui faire remonter le cours de son existence. Nous voici embarqués dans le noir vaisseau de nos folies, de nos terreurs, de nos songes les plus secrets. C’est le frisson du grand voyage, toutes amarres larguées, vers le grand large de nos cœurs.

Le film se divise en trois actes. Le premier est celui de l'exposition générale. Clive dirige son univers et crée ses personnages, transposés des membres de sa propre famille. Il tire les ficelles, fait chevaucher et permuter les actions. Claud, le procureur rigide, est son propre fils, avec qui il règle des comptes par roman interposé, et sa maîtresse n'est autre que sa mère, la femme de Clive, décédée depuis longtemps. Les images surgissent comme en un miroir coloré, un filtre rouge et or, parfois d’un bleu glacé. Arrachées de quelque brouillard, proches de l’iconographie des romans populaires de la première moitié du vingtième siècle, elles illustrent une invention romanesque, lugubre et égocentrique où des individus se comportent en monstres savants ou en inconscients pervers malgré eux. Lors de la seconde partie, tout se dérègle. Usé par ses maux, imbibé de Chablis, le créateur perd progressivement le contrôle de son monde. Les actions deviennent autonomes, les protagonistes surgissent de manière imprévue, des gags parfois irrésistibles se produisent, tel ce footballeur perdu qui n’a rien à voir avec l’histoire et qui passe et repasse au petit trot, traversant l'écran de façon intempestive sans rien voir autour de lui. Des visions purement fantasmatiques se mélangent inextricablement au reste du récit, comme autant de matérialisations des angoisses de Clive : cadavre autopsié, vues de stade où la population de la ville est déportée, visions macabres parfois immédiatement tempérées, voire critiquées par l’auteur lui-même. Celui-ci enrage en effet contre ces "clichés", comme il les qualifie lui-même, qui renvoient à la situation politique internationale et en particulier aux dictatures latino-américaines. Enfin la dernière partie, celle du repas d'anniversaire, récapitule l'ensemble. Autour du piton ombreux constitué par la maison domaniale, la lumière réchauffe le rescapé de la nuit qui, entouré par des domestiques prévenants, attend la visite de ses enfants. Alors que l’ambiance était jusqu’alors grise et sombre, le déjeuner se déroule dans une douceur apaisée, et l’on mesure le décalage immense entre la réalité et les projections chimériques de l’écrivain. Au bout du compte, l'intrigue qu'il raconte n'est qu'un chassé-croisé adultérin dans un milieu concentrationnaire où l’on raffine son mal bourgeois, un lieu commun qu’il déteste.


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Sorti trois ans avant Mon Oncle d'Amérique qui, en s'inspirant des travaux du professeur Laborit, étudiera presque cliniquement le comportement humain, Providence est donc une splendide analyse des processus de la genèse mentale. Tout son enjeu est de montrer l'enfantement d’une œuvre "de l'intérieur", c'est-à-dire à vers la propre subjectivité de l'auteur. Cette création comme procès à sa famille, Clive la commet en suicidant son organisme, buvant, griffant ainsi ses tripes et entrant en transes physiologiques. Crises, diarrhées, crampes, chutes, pertes d’équilibre : un exorcisme sous forme d’envoûtement empoisonné. C'est lors de la séquence du procès, quand une voix murmure "Un loup-garou", que l'on comprend que le récit est issu de l'esprit de l’artiste en train d’élaborer son nouveau roman, grâce aux réflexions, aux indications qu'il souffle en off tout au long du déroulement de l'action. Dans son imagination, Kevin Woodford se transforme en lycanthrope et se fait abattre par l'impeccable, le moralisateur Claud afin de lui suggérer, de lui rétrocéder l'idée d'une éventuelle euthanasie. Clive sait que son fils illégitime, ce chien fidèle (il l'a reconnu comme on baptise un animal), l'aidera sans doute à passer plus facilement, s'il le faut, dans l'autre monde. Mais ce qu'il veut, c'est l'aide officielle de l'avocat rigoriste auquel il doit apparier une maîtresse parce qu'il n'en a pas, et la lui imaginer ressemblant à sa mère, car c'est la seule à laquelle il puisse peut-être pour de bon s'abandonner. Claud, de son côté, lorsqu'il joue, dans les élégants quiproquos du salon à la Oscar Wilde imaginé par Clive, les maris bafoués, choisit de traiter Kevin comme une potiche parce qu'il se sent (à tort) tel quel aux yeux de son père. Odieux, méprisant, cruel, il manie avec une cynique élégance tous les poncifs qui encombrent le triste quotidien et empoisonnent les relations amoureuses ou filiales. Lorsqu’il absout son géniteur de toute culpabilité à son endroit et lui explique la logique absolue du suicide de sa mère, il fait pourtant plus que lui administrer, comme plaisante Clive, l'extrême-onction. Il lui donne la leçon de sa propre existence, en se démarquant pour la première et la dernière fois. Ainsi le jeu de la vie et de la mort est-il décrypté dans ce fascinant puzzle, où l’énigme des lieux redouble le sortilège des objets ou des végétations insolites. Et pour conjurer l’absurdité d’un monde en pleine décomposition, pour pallier, si faire se peut, l’évidente absence ici-bas d’une quelconque Providence, il reste la droiture morale, telle que définie par Claud à la toute fin du film.

Resnais multiplie les pistes afin de cerner son personnage de démiurge facétieux. L'ouverture du film, avec le plan sur la plaque Providence, le vieil homme dans l'ombre et le bris d'un verre, rappellent le début de Citizen Kane, où la demeure se nommait Xanadu, du nom du pays de Mandrake le Magicien, référence que le cinéaste, féru de bandes dessinées, n'ignore évidemment pas. Mais Providence évoque aussi la figure de H.P. Lovecraft, écrivain reclus, maître de l’épouvante littéraire vis-à-vis duquel on trouve quelques références : la mutation des hommes-loups, les peintures de Giger exposées sur les murs… Providence c’est aussi le concept chrétien de prédestination, extrapolée à la notion d’accouchement artistique, dont est exposée la marche aléatoire et douloureuse, labile et malléable. Pour le réalisateur, le cinéma est un appareil qui permet de faire la nuit en plein jour. Nuit d'épouvante, nuit de la chair qui se défait ou se décompose. Angoisse organique, viscérale du corps qui se déchire. Éclatement, dissection, fragmentation. On croit toujours qu’avant d’expirer les hommes voient défiler toute leur vie en agitant de nobles pensées. Ils ne ruminent que d’aigres regrets, de vieilles rancœurs, d’amères réflexions, la peur de mourir et le ressentiment pour ceux qui restent. Dans le sombre domaine, le père — le romancier, le créateur, Dieu en somme — loin de nous rassurer, souffre comme une bête. Après avoir inventé sa haine pour s’aveugler du réel d’un monde qu’il cherche à ignorer, il affronte son trépas, et le film vit de cet affrontement. Il est né riche, il a voyagé, eu des aventures, provoqué des scandales. Il s’était voulu bolchévik : son engagement n’était que spéculatif, sa pratique se réduisit à une certaine insolence, une grivoiserie de bon aloi. Ainsi il a vécu une double déroute, celle des valeurs bourgeoises et celle de la vitalité révolutionnaire. De lui, il ne reste plus qu’un vieillard plié en deux sur le trône des toilettes, "un rectum en détresse"… La paix ne se donne ni aux lâches ni aux peureux, elle illumine ceux qui défient les démons de l’obscurité et traversent la terrible solitude de l'agonie. À ceux-là, la grâce de la lumière sera donnée, resplendissante comme le soleil de plein midi qui flamboie sur le parc de Providence et sur son éphémère partie de campagne. Pour toute cette poésie funèbre, cette méditation ludique, cette richesse de forme et de fond, pour tout ce qu’elle donne à voir, à penser et à rêver, l’œuvre demeure sans conteste une pièce capitale dans la filmographie d'un des plus grands artistes français du XXème siècle, qui continue à travers elle son travail imparable contre le récit détourné de l’Histoire et des mythes qui le maquillent.


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