Carnage (Roman Polanski - 2011)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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John Anderton
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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar John Anderton » 18 janv. 12, 15:29

Cela faisait longtemps que Roman Polanski n’avait pas enchaîné deux films en aussi peu de temps : en effet, son 19e opus, adaptation de la pièce de théâtre écrite par Yasmina Reza, « Le Dieu du Carnage », a suivi de peu « The Ghost Writer », sorti début 2010.
On sait que Polanski a travaillé sur le scénario de « Carnage » pendant sa retraite forcée en Suisse, entre 2009 et 2010. Il a rapidement mis en chantier le tournage suite à sa libération, s’offrant un joli casting pour interpréter ces deux couples qui vont ‘s’affronter’ entre quatre murs. Le concept de huis-clos, déjà traité par le réalisateur, est cette fois respecté dans les règles de l’art. Pendant 80 minutes, on ne quitte pas le domicile du couple Jodie Foster-John C. Reilly, où s’est rendu le second couple, Kate Winslet-Christopher Waltz. Tous les quatre veulent régler un différend concernant leurs enfants, le fils de Winslet-Waltz ayant frappé celui du couple Foster-Reilly.
En partant d’un postulat basique, voire anecdotique, le film s’envole rapidement. Car, inévitablement, la situation dégénère, et, alors qu’à plusieurs reprises le couple en visite semble décidé à partir, un détail retient à chaque fois tout ce petit monde (ah ! l’épisode du hamster qui est mis dehors !).
Polanski, qui a déjà traité du voyeurisme dans certains de ses films (« Le locataire », pour ne citer qu’un exemple), place ici le spectateur dans ce rôle, de façon frontale : nous assistons, et pour notre plus grand plaisir (le film est très drôle), aux engueulades successives des parents, qui essaient tantôt de minimiser la responsabilité de l’un des enfants, tantôt d’égaliser les fautes des deux côtés. Nous pénétrons dans l’intimité de chacun des personnages, et, pris au premier degré, le film pourrait devenir gênant tant les protagonistes se dévoilent, les uns après les autres. Les travers de chacun, ainsi que les manies, sont passés au crible, sous l’œil de la caméra polanskienne (il est d’ailleurs amusant de noter le caméo que fait le cinéaste, dans le rôle du voisin, dans l’entrebâillement de sa porte d’entrée – procédé auquel Polanski n’avait pas eu recours depuis un bon moment dans ses films).
Techniquement, le film est assez virtuose, comme d’habitude avec le réalisateur : l’utilisation de l’espace est parfaite, les cadrages sont toujours justes, nous immergeant dans ce décor pourtant restreint, et se resserrant ensuite pour cerner au mieux les émotions et les expressions des personnages.
Si Jodie Foster a physiquement pris un coup de vieux, son jeu est toujours aussi remarquable. Elle a pourtant le rôle qui pourrait être le plus agaçant… Christopher Waltz, parfait (déjà dans le film de guerre de Tarantino, il était fabuleux), donne rapidement le ton avec son personnage : la tronche qu’il tire dès les premières secondes suivant son apparition est à elle seule jubilatoire. Quant à Kate Winslet, elle est comme toujours impeccable, et, des années après « Titanic », demeure à mes yeux l’une des plus belles femmes du cinéma anglo-américain contemporain.
« Carnage » vaut donc le détour, et confirme, après le brillant « The Ghost Writer » que, malgré une carrière exceptionnelle de 50 ans, Roman Polanski est toujours un cinéaste aussi surprenant et talentueux… je n’espère qu’une chose : qu’il remette vite ça !
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Alligator
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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar Alligator » 19 janv. 12, 15:24

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http://alligatographe.blogspot.com/2012/01/carnage.html

Même si je lui préfère de beaucoup son devancier "The ghost writer", j'ai apprécié assister à cette sympathique comédie de mœurs acide de Polanski... ou de Yasmina Reza, devrais-je dire, tant le style et la structure même rappelle immanquablement l'une de ses plus célèbres pièces, "Art". J'ai lu une autre pièce de cette dramaturge dont le souvenir reste trop nébuleux, mais le ton percutant me reste en mémoire. J'ai lu "Art" puis je l'ai vu jouer il y a une dizaine d'années. Aussi les liens entre la pièce et ce film apparaissent-ils d'une manière très nette, très précise.

En effet, Reza reprend son joujou préféré : mettre un certain nombre de personnes dans une lieu clos, les agiter suffisamment pour que toutes leurs rancœurs, tous les problèmes irrésolus et qu'ils mettent tant d'ardeur à tasser sous le tapis leur pètent à la gueule assez rapidement.

Le jeu consiste pour les auteurs (j'inclus bien entendu Polanski et sa direction d'acteurs impeccable, ainsi que sa mise en scène précise) à tenir ce récit, ce progressif et délicat craquement du vernis bourgeois afin de laisser libre cours à la vérité des personnages, triste, pleine de souffrances, d'absence, de frustration, dans un éclat vulgaire, une explosion grotesque et libératoire, mais pas forcément heureuse. C'est une liberté trop coûteuse, qui n'aboutit pas à l'acceptation de soi. On n'est pas dans la progression de la psychothérapie, ni même les voluptés de la catharsis, non, non : il y a toujours quelque chose de pourri dans le royaume, la couronne n'en finit pas de vaciller. A la fin du film, les personnages paraissent affaissés, vidés de leur sang. La pièce est un champ de bataille et les étendards sont au sol.

Il est vrai que les personnages partent de tellement loin qu'on est juste heureux qu'ils parviennent à ce degré de rage, sans doute aussi parce que ce miroir caustique parle à tout le monde. Personne n'échappe aux carcans policés de la civilisation et il y a là quelque chose de ludique, voire jouissif, à regarder ces visages se déformer de colère, de dégoût et de désespérance.

D'autant plus que les 4 acteurs assurent le spectacle. J'avoue ma préférence pour Christoph Waltz dont le cynisme machiste et obséquieux se révèle d'une saveur toute particulière en face de la bien-pensance de Jodie Foster par exemple. Malgré tout ce que je viens d'énoncer, je vois bien pourtant combien le propos peut se révéler fort cruel. Et je comprendrais que certains en soient heurtés. M'enfin, j'ai pris beaucoup de plaisir.

Kate Winslet est une actrice chef d'œuvre et John C. Reilly est tout bonnement un de ces gros mammouths pleins de finesse cachée dont il semble incongru de se priver. Je les aime beaucoup.

J'ai un peu plus de mal avec Jodie Foster, mais sur ce film, elle est excellente. Je serais bien incapable de trouver quoique ce soit à lui reprocher.

Un film d'acteurs, filmé avec un rythme parfait et une caméra très proche, toujours attentive à la subtilité de jeu des comédiens, ne peut pas être un mauvais film. En fin de compte, je me retrouve avec un autre film de Polanski que j'aime! Deux fois de suite, si cela doit devenir une règle, il va me falloir revoir tous les Polanski qui m'ont déplu par le passé!

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O'Malley
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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar O'Malley » 19 janv. 12, 22:42

De mon côté, j'ai pas du tout accroché! J'ai pas cru un seul instant à cette violence progressive qui s'installait entre les deux couples. En fait, un peu comme Qui a peur de Virginia Woolf? de Mike Nichols (je pense que Yasmina Reza a dû s'inspirer de la pièce d'Edward Albee en écrivant Le dieu du carnage): une situation qui s'étire, s'étire, des acteurs cabotins (surtout Jodie Foster, par contre Christopher Waltz s'en sort très bien; le flegme cynique de son personnage y est pour quelque chose ), des rebondissements improbables et pour ce film ci, une fin vite expédiée. Et puis le propos du sauvage qui sommeille derrière l'homme civilisé, c'est pas nouveau et ça a déjà été bien mieux traité.

Par contre, la réalisation de Polanski est une véritable leçon de mise en scène sur les multiples manières de filmer une conversation entre plusieurs personnages. Un vrai travail de précision et d'efficacité.

Il rejoint La neuvième porte dans les Polanski que je n'apprécie pas!

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar monk » 24 avr. 12, 18:16

Comme il m'est très difficile d'aller voir les films en salle ( :cry: ) je découvre en video quelques mois plus tard, et j'arrive toujours après la bataille...Je n'ajouterais donc pas grand chose donc, à part ajouter ma voix aux enthousiastes.
J'ai trouvé que le film fonctionnait bien. Un film d'acteur oui, et je les ai tous trouvés en très grande forme, précis, pointus. Ils sont d'autant mieux mis en valeur que la mise en scène est exemplaire ! Très très beau travail, surtout dans un espace si confiné.
Alors évidement, la première moitié est la meilleure, la plus interessante, et on se doute bien que ça va partir en rêglement de compte intra-couple et finir en chaos total. Mais je me suis laissé porté, et même si ça n'a pas été une surprise, j'ai trouvé ça bien géré, bien fait. Les dernières minutes sont très bonnes.
Je garde !

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar magobei » 24 avr. 12, 18:58

monk a écrit :Comme il m'est très difficile d'aller voir les films en salle ( :cry: ) je découvre en video quelques mois plus tard, et j'arrive toujours après la bataille...Je n'ajouterais donc pas grand chose donc, à part ajouter ma voix aux enthousiastes.
J'ai trouvé que le film fonctionnait bien. Un film d'acteur oui, et je les ai tous trouvés en très grande forme, précis, pointus.

Autre commentaire venant après la bataille, j'avais personnellement trouvé Jodie Foster un peu en deçà de la performance des 3 autres. Un peu dans le surjeu dans la scène homérique du pétage de plomb. Mais sinon, c'est vrai que c'est excellent, dans mon trio de 2011. Décidément, Polanski se bonifie en vieillissant. Rien de tel qu'un séjour dans les Alpes suisses :mrgreen:
Ça sera la restauration antédiluvienne de 2017 sortie chez Olive et Koch, mais avec un bitrate à 26Hz et du DNR à 36Mb comme toujours chez l'éditeur. Autant dire que l'image sera merdique. Mais je vais l'acheter, même si ça fera doublon avec le Olive, le Koch et le Indicator parce qu'il y a des STF - je n'en ai pas besoin, mais c'est important si on veut partager - et surtout la VF d'origine avec Henri Chalant qui double Rex Edwards qui joue l'indien qui se fait tuer sur la gauche à 40:23.

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar monk » 24 avr. 12, 19:11

magobei a écrit : j'avais personnellement trouvé Jodie Foster un peu en deçà de la performance des 3 autres. Un peu dans le surjeu dans la scène homérique du pétage de plomb.

Je l'ai trouvé assez juste, les bourgeoises BCBG un peu artistes sont souvent très excessives quand la colère leur prend :uhuh:

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar Demi-Lune » 24 avr. 12, 19:22

magobei a écrit :Décidément, Polanski se bonifie en vieillissant.

Marrant, même s'il garde un certain niveau, je suis au contraire de plus en plus convaincu que toute sa gloire est désormais derrière lui. Carnage ou The Ghost Writer, ça reste quand même tout petit face à tout ce qu'il a pu faire dans le passé. Répulsion, Rosemary's baby, Macbeth, j'en passe, ça c'était fulgurant. Pour ses derniers films (en fait depuis Le Pianiste j'ai l'impression), ça reste bien sûr techniquement brillant mais maintenant tellement épuré d'un point de vue stylistique que sa patte si caractéristique (cette fameuse "inquiétante étrangeté") est quasiment dissoute dans un classicisme bon teint. Classicisme qu'il avait déjà hissé à une perfection d'accomplissement dès Chinatown, ce qui nous ramène quand même à 40 ans en arrière. C'est donc un peu curieux d'y voir une bonification croissante de son art. :) :wink:

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar jacques 2 » 24 avr. 12, 19:25

Alligator a écrit :Kate Winslet est une actrice chef d'œuvre ...

Jolie expression : c'est vrai que souvent les qualificatifs tendent à manquer pour célébrer KW ... :)

Bel effort, donc ... :wink:

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Major Tom
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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar Major Tom » 24 avr. 12, 20:24

Demi-Lune a écrit :
magobei a écrit :Décidément, Polanski se bonifie en vieillissant.

Marrant, même s'il garde un certain niveau, je suis au contraire de plus en plus convaincu que toute sa gloire est désormais derrière lui. Carnage ou The Ghost Writer, ça reste quand même tout petit face à tout ce qu'il a pu faire dans le passé. Répulsion, Rosemary's baby, Macbeth, j'en passe, ça c'était fulgurant. Pour ses derniers films (en fait depuis Le Pianiste j'ai l'impression), ça reste bien sûr techniquement brillant mais maintenant tellement épuré d'un point de vue stylistique que sa patte si caractéristique (cette fameuse "inquiétante étrangeté") est quasiment dissoute dans un classicisme bon teint. Classicisme qu'il avait déjà hissé à une perfection d'accomplissement dès Chinatown, ce qui nous ramène quand même à 40 ans en arrière. C'est donc un peu curieux d'y voir une bonification croissante de son art. :) :wink:

Des films comme Ghost Writer, j'en veux tous les jours. ;) Pour moi il est aussi "bon" que Rosemary's Baby et encore, je dirais même que je le préfère à ce dernier! C'est un peu normal qu'un réalisateur (surtout des années 60!) connaisse une baisse de régime, tous sans aucune exception connaissent ça, tu devrais le savoir. ;) Néanmoins, des baisses de régimes comme celle que soi-disant connaîtrait Polanski est loin de faire peine à voir. S'il fallait comparer avec les carrières d'autres réalisateurs, dès ceux des années 80 on peut constater qu'aujourd'hui, très, très peu parviennent à un tel niveau d'excellence, et à être encore aussi inspirés. Très peu encore peuvent se vanter de recevoir encore des César et l'Ours d'Or en 2010 (je sais qu'il n'est pas question de ça et que ce n'est pas un critère, hein, mais il fait selon moi encore de très, très bons films quand même: on sent le type qui aime encore le cinéma derrière la caméra, et qui ne se moque pas de son public). Cronenberg va peut-être avoir sa palme, j'y crois à son Cosmopolis. Mais sinon, à part 2, 3 autres noms, difficile d'aller jusqu'aux cinéastes des années 60... :?
C'est vrai que Carnage n'était pas extraordinaire mais n'était pas mauvais non plus. Pour moi son pire film reste Oliver Twist. Mais au sujet du classicisme (la vieille critique), je ne suis pas d'accord. ;) En dépit de quelques tentatives de séquences expérimentales (réussies d'ailleurs: Rosemary's Baby, Macbeth) voire de films expérimentaux (Cul-de-sac, What?), il a toujours eu la même façon de mettre en scène. La différence, donc pour moi, c'est juste la contemporanéité (quel joli mot que même le dico automatique de Firefox ne connaît pas, et pourtant), la même avec laquelle il filmait Répulsion, Chinatown ou Le Locataire. The Ghost Writer comprend le même principe, utiliser ce qu'il y a de mieux à notre époque, et à notre époque c'est la HD, les fonds bleus à tire-larigot, montrer des gens se servir de Google, d'un GPS... et ça marche. C'est juste un malade de la technique... :lol:
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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar mannhunter » 24 avr. 12, 23:50

Demi-Lune a écrit :Répulsion, Rosemary's baby, j'en passe, ça c'était fulgurant.

moui... :mrgreen:

Major Tom a écrit :je sais qu'il n'est pas question de ça et que ce n'est pas un critère, hein

tu fais bien de le préciser... :)

Demi-Lune a écrit :Pour ses derniers films (en fait depuis Le Pianiste j'ai l'impression

j'aime bien celui-là, peut-être parce que je préfère son "classicisme bon teint" (académisme pour ceux qui regrettent son virage..) à son "inquiétante étrangeté" :wink:

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar jacques 2 » 25 avr. 12, 00:14

Une filmographie quasi sans fautes mais, AMHA, "Le locataire" est son sommet insurpassable ... :|

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar Major Tom » 25 avr. 12, 08:44

mannhunter a écrit :
Major Tom a écrit :je sais qu'il n'est pas question de ça et que ce n'est pas un critère, hein

tu fais bien de le préciser... :)

Ça n'en demeure pas moins vrai.
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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar Demi-Lune » 25 avr. 12, 09:47

Major Tom a écrit :Mais au sujet du classicisme (la vieille critique), je ne suis pas d'accord. ;) En dépit de quelques tentatives de séquences expérimentales (réussies d'ailleurs: Rosemary's Baby, Macbeth) voire de films expérimentaux (Cul-de-sac, What?), il a toujours eu la même façon de mettre en scène.

Pour moi, le style de Polanski se distingue au contraire en trois phases chronologiques. Jusqu'à Tess, ses films s'illustrent par une mise en scène extrêmement mobile, caméra à l'épaule légèrement tremblante mais parfaitement maîtrisée. J'imagine que c'est l'héritage de son apprentissage polonais, tendance pré-Nouvelle Vague. Son brio à rendre oppressants certains de ses films vient de cette façon très dynamique de mettre en scène, comme s'il s'était introduit dans l'intimité de ses personnages sans que ces derniers ne s'en soient rendus compte. Dans le topic de Rosemary's baby, je citais justement ce travelling en contre-plongée qui quitte le profil de Mia Farrow pour passer sous le sommier, et longer de manière irrégulière, comme un serpent, les fresques de la Chapelle Sixtine. Ça, c'est du Polanski tout craché. Des plans souvent longs, techniquement complexes et audacieux, mais qui ne paraissent pratiquement jamais ostentatoires. Dans ces années 1960-1970, il y a deux films qu'on pourrait a priori juger être les plus immédiatement "classiques" dans leur forme : Macbeth et Chinatown. Macbeth n'a pourtant rien pas grand-chose à voir avec le classicisme dans la mesure où Polanski applique justement à sa lecture de Shakespeare son style brut, documentaire, caméra au poing, avec quelques effets expérimentaux en prime. Chinatown marque pour moi véritablement sa première incursion dans le grand classicisme hollywoodien. Mais qu'on me comprenne bien : ça n'a rien d'un gros mot, chez moi. En l'occurrence, je trouve le film magistral car la perfection de la maîtrise de ce classicisme va de paire avec cette patte Polanski que le cinéaste parvient à imprimer. Là encore, les plans sont souvent longs, la caméra colle au personnage comme si elle était portée à l'épaule. Ce n'est pas un film rigidifié dans son hommage : des zooms, des effets stylistiques (le reflet inversé dans l'objectif de l'appareil photo), des plans-séquences, des cadrages parfois un peu bizarroïdes, une atmosphère délétère: tout ça fait qu'on sent la personnalité de Polanski.

A partir de Tess, Polanski semble un peu délaisser ce style très mobile de filmage. J'ai l'impression que ses films sont beaucoup plus découpés, dans un style un peu plus hitchcockien. Frantic et La Jeune Fille et la Mort en sont les meilleures illustrations. Sa caméra a moins la bougeotte dans le sens où ce style documentaire tend à s'assagir dans une forme plus lissée. Tu ne trouveras plus de scène façon bad trip de Trelkovsky, par exemple. :mrgreen: Là encore, ce n'est pas un reproche (juste un constat) parce que l'univers, l'ambiance propres à Polanski transpirent toujours formidablement. A ce titre, La Neuvième Porte reste pour moi le dernier "vrai" grand Polanski, parce qu'il n'y a que lui pour créer une telle atmosphère avec si peu de choses.

Le problème me concernant, donc, ce n'est pas du tout le classicisme, mais le fait que ce style si caractéristique à Polanski ait progressivement disparu dans une forme toujours très maîtrisée d'un point de vue technique, mais dans laquelle la personnalité du réalisateur s'évapore progressivement, à mon avis. Comme je le disais page précédente, je trouve ses derniers films trop "propres". Pas un pet' de graisse, tout est trop... clean, quoi. Un peu à l'image des musiques de Desplat. C'est gentil, pro, mais inoffensif au final. Mon sentiment est qu'il n'y a plus de style polanskien. Ce style qui fait que tu peux prendre au pif n'importe quelle scène du Couteau dans l'eau, du Bal des Vampires ou du Locataire, tu vois tout de suite une singularité dans leur regard, dans leur manière très particulière d'être mises en scène. Depuis Le Pianiste, cette qualité a disparu, pour moi. Ça ne signifie pas pour autant que ses derniers films n'ont pas des qualités, loin de là : à part Oliver Twist ça reste fort réussi. Par ailleurs tout grand cinéaste a bien sûr le droit d'évoluer artistiquement. Mais sur le terrain des préférences, tu ne me feras jamais échanger un Rosemary's Baby, manifeste du Nouvel Hollywood et film objectivement toujours impressionnant de modernité, contre un Ghost Writer ou un Carnage où Polanski fait du boulot impecc' mais... allez, je lâche le mot : impersonnel. :mrgreen: (dans la forme en tout cas). D'ailleurs, je me souviens que certains avaient critiqué The Ghost Writer pour son côté téléfilm de luxe. Sans partager cette opinion, ça met quand même peut-être le doigt sur quelque chose d'intéressant.

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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar Major Tom » 25 avr. 12, 12:06

Ton point de vue est intéressant mais je n'arrive pas à séparer sa filmo comme ça. Il a varié les sujets, eu des périodes de baisse de régime, mais il est toujours revenu avec un film différent du précédent dans chaque décennie.


Demi-Lune a écrit :Jusqu'à Tess, ses films s'illustrent par une mise en scène extrêmement mobile, caméra à l'épaule légèrement tremblante mais parfaitement maîtrisée.

Une des choses que j'aime le plus et que je retrouve toujours chez Polanski, c'est justement sa manière de filmer qui est bien restée la même aujourd'hui. ;) Les mouvements de caméra semblent différents parce que la technique a évolué et il est devenu plus facile de faire des mouvements fluides, surtout depuis l'arrivée de la steadycam. Dès Tess, il en a beaucoup bénéficié... Il y a donc moins de caméra portée à partir de là (cela dit, il y a toujours, même dans Carnage et The Ghost Writer, des plans en caméra tremblé assez étonnants car jurant avec le reste), mais le "filmage" comme tu dis est toujours le même. J'aime ses inserts sur des objets énormes. Dans The Ghost Writer, la caméra se balade sur les mots du livre d'Adam Lang comme la caméra finissait par rentrer dans l'œil de Carol dans la photo de Répulsion, et puis le plus connu, le fameux gros plan en vision subjective à travers le judas ou, dans Le Bal des vampires, à travers une serrure, soient deux éléments de décors à une échelle forcément plus élevée sur le tournage.
Un exemple pour appuyer mon propos sur la manière de filmer:


Chinatown:

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Je n'ai pas dépassé les 30 premières minutes de The Ghost Writer pour faire ces captures suivantes:

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Polanski place le spectateur en témoin. La caméra a toujours une place "humaine" dans ses films, elle est "dans la scène" avec les personnages, et c'est toujours derrière l'épaule de Jack Nicholson ou d'Ewan McGregor pour ces deux films, et toujours à hauteur de visage (quand tous les personnages s'assoient, la caméra "se baisse" avec eux pour arriver à leur niveau), mais je peux faire la même chose avec Répulsion, Frantic, Macbeth ou Carnage. Il y a une personnalité dingue qui se dégage, encore aujourd'hui, de chaque plan! ;) Donc le style polanskien a peut-être techniquement évolué mais les choix de mise en scène et les images sont les mêmes.
Toujours en partant du principe du "spectateur-témoin", quand j'ai découvert Le Pianiste au cinéma, j'ai été soufflé par la scène de la rébellion dans le Ghetto car... tout, tout, tout est filmé depuis la fenêtre où Adrian Brody regarde. La caméra ne bouge presque pas. Devant un écran de cinéma, ce sont nos yeux de spectateurs qui font les "panoramiques" (des juifs sortent d'un tramway à tel endroit de l'image, tirent sur des Allemands qui sont à gauche, d'autres se font tuer à tel autre endroit, un homme tire au lance-roquettes depuis un balcon en haut à droite de l'image, etc. Au cinéma c'était incroyable, quelle superbe mise en scène (on sentait fortement son influence du théâtre et de l'opéra). Le sentiment d'être "présent" à ce qui se passe est exceptionnel dans cette séquence, il est parvenu à ce sentiment avec une caméra complètement fixe, sans avoir à la faire bouger comme dans un "faux reportage", ce qui est incroyable. Une vraie leçon de cinéma.

Par ailleurs, c'est un vrai génie de la technique. Dans tous ses films, il inclue une séquence brillamment réalisée, extrêmement bien foutue, et jamais pour en foutre plein la vue (il répète souvent qu'il a horreur des m'as-tu-vu de la réalisation), ce qui est très osé (les producteurs dépensent un fric fou pour construire des trucs qui ne se remarquent pas au premier coup d'œil, disons qu'il a une sacrée force de persuasion surtout). C'est souvent subtil à voir... Mais dans Carnage, par exemple, il y a un plan que Polanski a utilisé à deux reprises dans sa filmographie, dans Le Bal des vampires...


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et dans Tess...

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... où vous l'aurez compris, le principe est qu'on voit des personnages face à un miroir reproduisant leur reflet... mais évidemment pas celui de la caméra qui aurait dû s'y trouver.

Dans Carnage (pas de capture encore, forcément, puisque je n'ai pas encore le DVD), il y a exactement la même chose mais la technique d'aujourd'hui permet de faire cet effet très facilement. Aronofsky en use et en abuse dans Black Swan. On sait bien que Polanski n'a plus besoin de tanner ses producteurs et d'insister à construire une deuxième pièce à l'identique que la pièce principale (j'imagine le cauchemar pour convaincre les producteurs du Bal des vampires pour leur expliquer qu'il fallait construire deux fois la même grande salle du fameux bal), séparée par une vitre, ni de préparer des chorégraphies ambitieuses afin que des doublures reproduisent la même chose que les acteurs... mais le principe est toujours là. ;)


Demi-Lune a écrit :Tu ne trouveras plus de scène façon bad trip de Trelkovsky, par exemple. :mrgreen:

Ben c'est-à-dire quand même que les sujets ne se prêtent pas forcément à ça!! :lol: Qu'on le retienne pour ça, c'est autre chose, mais Le Locataire, comme Répulsion et Rosemary's Baby, appartient à une trilogie qui a ses marques. ;) On en trouve quelques réminiscences à travers Le Bal des vampires, Macbeth et La Neuvième Porte parce que ces trois films traitent du genre fantastique avec hallucinations, cauchemars ou occultisme, mais pas dans Le Couteau dans l'eau, La Rivière de diamants, Cul-de-sac, What?, etc.


Demi-Lune a écrit :A partir de Tess, Polanski semble un peu délaisser ce style très mobile de filmage.

Attention, c'est la (mauvaise) presse de l'époque qui critiquaient le film comme ça, parlant même d'une "caméra fixe" et il a appelé ça ironiquement une récompense... Sa caméra n'est justement jamais fixe dans Tess. Elle bouge sans arrêt, et il n'y a pas un seul plan fixe. Simplement ses mouvements sont si étudiés, si millimétrés, qu'on a le sentiment qu'elle ne bouge pas.


Demi-Lune a écrit :J'ai l'impression que ses films sont beaucoup plus découpés, dans un style un peu plus hitchcockien. Frantic et La Jeune Fille et la Mort en sont les meilleures illustrations.

Frantic étant un hommage à Hitchcock, normal qu'on pense à Hitchcock. ;) Mais sinon, lui comme La jeune fille et la mort ne sont pas si découpés que ça et comprennent plusieurs plans-séquences. Dans La jeune fille et la mort, il semble rendre hommage à la fin de Profession: reporter en inversant (au début au lieu de la fin, et la caméra est dehors puis entre à travers la fenêtre au lieu de sortir de la pièce).

N'empêche, tu dois quand même être le premier à écrire un truc dans le genre-là en parlant de Polanski :mrgreen: :
Demi-Lune a écrit :Sa caméra a moins la bougeotte dans le sens où ce style documentaire tend à s'assagir dans une forme plus lissée.

Mais je vois de quoi tu veux parler. Genre le plan de Carol sur le pont dans Répulsion, dans la rue avec Rosemary de Rosemary's Baby, certains plans de Macbeth, ça reste des exceptions. Il a dû certainement tourner de cette manière parce que l'action réclamait une caméra qui avance à tel moment de l'histoire, par pure logique de réalisation, et faute de steadycam (on est dans les années 60 et 70), ça a été fait à" l'artisanale", des exceptions dans des films majoritairement filmé en mouvement fluide quand la dolly était permise.
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monk
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Re: Carnage (Roman Polanski - 2011)

Messagepar monk » 27 avr. 12, 09:58

Je remarque avec joie que l'arrivée tardive de mon petit avis aura relancé le débat, je lis des trucs super interessants ! :D
Le retard a donc parfois du bon !