Du côté d'Orouët (Jacques Rozier - 1971)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Thaddeus
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Du côté d'Orouët (Jacques Rozier - 1971)

Messagepar Thaddeus » 31 juil. 19, 12:46

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Chronique d’une fin d’été


D’Adieu Philippine à Du Côté d’Orouët, des Naufragés de l’Île de la Tortue à Maine Océan, les personnages de Jacques Rozier ne sont jamais saisis dans d’autres dispositions que celle des vacances. Ses films (si rares donc si précieux : cinq longs-métrages en quarante ans, dont un n’a jamais connu le chemin des salles) paraissent découler d’une expression aléatoire, inattendue, totalement libre, suscitant un sentiment d’évidence lascive inversement proportionnel à la frugalité des moyens employés. Ce ressenti provient certes de la manière d’envisager le tournage comme strictement contemporain de l’écriture d’un scénario modulable au gré de ses aléas, et l’œuvre achevée comme trace de ce surgissement de la vérité. Mais il est aussi lié à la matière même de ce qui compose un tel cinéma. Un garçon en attente de sa feuille de route pour l’Algérie erre sur la Côte d’Azur puis en Corse avec ses deux copines (Adieu Philippine). L’employé d’une agence de voyages organise une robinsonnade tropicale où l’utopie tourne bientôt à la loufoquerie débridée (Les Naufragés de l’Île de la Tortue). Un tatillon contrôleur de la SNCF concrétise son rêve d’évasion informulé en se laissant entraîner dans une escapade farfelue (Maine Océan). L’intrigue consiste à repousser au plus loin l’instant fatidique qui fera éclater la fragilité du moment présent (et déjà passé à peine évoqué) pour plonger dans l’inconnu. Peu épris des villes, le cinéaste affectionne les arrière-pays où la sève du pittoresque est bientôt débordée par un exotisme plus vaste. L’homme lambda y accomplit par monts et par vaux son exil intérieur, découvre le marin ou le cow-boy qui sommeillait en lui. Son aventure acclimate en quelque sorte les grands thèmes du road movie intellectualiste (perte d’identité, devenir-paysage généralisé) à la comédie populaire — comme un croisement improbable de Wim Wenders et de Claude Zidi.


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Ici, trois jeunes estivantes, dont deux sont parisiennes (Joëlle et Kareen), s’installent à Orouët, minuscule bourg perdu sur le littoral vendéen, dans la maison vacante de la grand-mère d’une d’entre elles (Caroline). On est en septembre, et l’approche de l’automne a presque vidé le site de ses touristes. Débarquant plein cadre (la soudaineté de l’insert sur son visage ahuri produit un effet comique irrésistible), Gilbert, le patron de Joëlle, les y rencontre par hasard (à l’en croire). Il plante bientôt sa petite tente dans le jardin et s’impose, se cramponne, s’incruste, comme un enquiquineur dans un jeu de filles. Accueilli par le trio comme le copain qu’on héberge, il devient à la fois leur cuisinier, leur bonne à tout faire et leur souffre-douleur, jusqu’au jour où, excédé, car il a l’impression (justifiée) qu’elles se moquent de lui et abusent de sa gentillesse bonne poire, il met les voiles sans dire au revoir. Le séjour se termine un peu en jus de boudin, nos trois amies rentrent le cœur gros, retrouvent résignées leur boulot, leur quotidien gris, leur petit restaurant du midi, et rêvent déjà de leur prochain été. Deux heures trente pour raconter ce vide saturé de relief, pour voguer à la va-comme-je-te-pousse dans la douceur balnéaire de ce rien rempli de micro-évènements répétitifs, pour élever le hors sujet, l’oisiveté, le relax, la décompression à hauteur d’impératif catégorique, pour synchroniser le temps du filmé avec celui du vécu, pour capturer les fous rires, les pirouettes et les foucades d’une vie communautaire dolente, les chamailleries et les sautes d’humeur plaquées sur le baromètre, les flirts sans lendemain, la fragilité des amitiés et les variations capricieuses du sentiment. Le décalage giralducien entre la légèreté de la démarche et la profondeur de son empreinte fait tout le prix de ce film simple et radieux, cruel et flâneur, où le réalisateur isole et pétrit à la main un moment qui passe et qui pèse, dans une atmosphère intériorisée que souligne un titre vaguement proustien.

Au matériau qui lui est offert (la mer, la plage, la maison, les dunes, les bateaux), à la précision de l’instantané ethnographique (lunettes de soleil, pattes d’eph’ et nuisettes seventies), Rozier ajoute toujours une note gaie, joviale ou mélancolique. En se libérant du carcan de leurs habitudes, les trois fofolles et le grand benêt en goguette passent par tous les stades de leur véritable nature. La spontanéité de la mise en scène qui fait de la décantation du temps sa vertu cardinale, la beauté d’une photographie en 16mm qui redécouvre d’instinct les tonalités de la lumière d’arrière-saison, l’incroyable fraîcheur des situations concourent au bonheur d’un cinéma limpide et pur, mais empreint d’une gravité qui se manifeste graduellement. Au début les choses se précipitent : le bureau, le projet de vacances approchant à grand pas, le trajet… L’arrivée à Saint-Gilles-Croix-de-Vie marque un premier ralentissement : les valises sont lourdes à traîner, surtout s’il faut retenir d’une main un pantalon défaillant. La suite prend un rythme journalier, plus tranquille, alternant entre crises d’hilarité ludiques et phases de repos : découverte du logement et des "biaux sabots", bourrée et dînette, gaufres et crêpes au sucres, stage de voile et pêche à la crevette… La somme des griseries faciles, comme l’alternance des états de grâce et de monotonie, s’annulent. En s’approchant de la fin, le récit semble se délayer car les protagonistes vivent ce présent comme un étirement aussi redouté que souhaité. Joëlle parce que la soirée de Kareen avec Patrick, un garçon qu’elles convoitent toutes les deux, dure à l’excès ; Kareen parce que cette même affaire se délite peu à peu ; Gilbert parce que les filles et surtout Joëlle, qui l’intéresse et constitue la vraie raison de sa venue, effritent progressivement sa bonne volonté. Cette coïncidence entre subjectivité et flux du récit, dans ses élans, ses piétinements, ses brusques rebonds, ses retours au point de départ, participent à l’impression de transparence, de prise sur le vif, d’intime proximité que procure le film à chaque seconde.


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Près de dix ans sont écoulés depuis Adieu Philippine et séparent l’époque de l’Algérie finissante de l’après-mai 68. L’œuvre pourrait n’être qu’une bluette sentimentale de cette école du naturel si magnifiquement servie par Éric Rohmer (la filiation du Rayon Vert est à cet égard évidente). Seulement voilà : Rozier ne filme pas naturel mais concret, faisant transiter à travers le corps les déterminations sociales et politiques de sa chronique. Tourné en 1969, Du Côté d’Orouët est travaillé directement par deux phénomènes alors récents, la (critique de la) société de consommation et l’essor du féminisme. Tout semble avoir repris, les entreprises se sont remises des barricades et des émeutes. En attendant la vague des ordinateurs, les machines à écrire crépitent, les secrétaires classent les dossiers manuellement sous les ordres de petits chefs désireux de se donner une allure virile. Mais comment draguer, au bistrot ou au resto, celle qu’on agace pendant le travail et qui a appris à se gausser (si tant est qu’elle en ait jamais été dupe) de la parade fanfaronne du coquelet de service ? Gilbert, interprété avec une drôlerie gauche et une sensibilité lunaire par Bernard Menez, incarne les contradictions de l’homme du tournant des années 60-70. Sadisé à coup de moqueries à peine voilées et de rebuffades vachardes, il sait qu’il est ridicule mais il fait avec. Face à lui, les trois héroïnes délurées, pétillantes, charmantes mais aussi irritantes par leur inconséquence et leur superficialité, sont confrontées à une situation nouvelle dont elles hésitent à profiter. C’est tout de même un classique Apollon des plages, blond, beau, sportif, sans doute de bonne famille, qui attire l’attention de Joëlle et Kareen davantage que le plus délicat mais maladroit Gilbert. Il est vrai qu’il possède un voilier, mais la liberté n’est pas nécessairement liée au bulletin de paie : Joëlle se trouve trop ronde (le film a porté en sous-titre : Journal de vacances d’une "grosse nana"). Or il suffit au spectateur d’un seul regard sur la silhouette de Danièle Croisy, qui tient le rôle, pour constater qu’il n’en est rien.

Rozier ne joue pas sur la dérision, facile en ce domaine, d’ailleurs Joëlle ne suivra pas son régime, ne s’en portera pas plus mal et séduira tout de même son yachtman d’occasion, pour le meilleur et pour le pire (à elle d’en décider). Si les héros de Rozier ont soif de vivre, ils ont aussi la peur au ventre : peur d’être assouvis par ce qu’ils n’ont peut-être pas vraiment souhaité, peur d’être comblés tout court, c’est-à-dire engagés dans une voie qui les dépassent et qu’ils savent définitive. La faim prend ici toutes les connotations possibles (estomac, économie, sexe…) et la nourriture est le paramètre par où passent tous les désirs, toutes les frustrations, tous les regrets. D’un côté elle est source de potacheries et de réactions infantiles : sommet d’espièglerie récréative que la longue séquence où un Gilbert facétieux, devant les filles mi-effrayées mi-amusées, ramasse une à une les anguilles grouillantes et visqueuses qui se sont échappées de la cuvette. De l’autre elle oriente l’émotion sur une pente plus amère, plus dépressive. L’un des plus beaux épisodes tourne autour de la préparation éthylique d’un repas (les gastronomes reconnaîtront la cuisson d’un congre) qui nécessite l’épuisement de l’espace (cuisines et dépendance), des objets (casseroles et plats multiples) et du temps (la soirée entière), sans oublier l’ingestion d’innombrables bouteilles de Gros-Plant, pour un résultat peu fructueux : non seulement personne ne mange, gagné par la tristesse ou le sommeil (Gilbert est quant à lui vaincu par le muscadet), mais la vaisselle provoque le lendemain un clash décisif, sur fond de malaise indicible (tout le monde se gardant bien de le nommer). Quelque chose d’irrémédiable se noue dans cet incident d’où découle la conclusion : le refus pour chacun de s’engager dans ce qui sera l’après-film, en un mot, de vieillir. Les quatre personnages n’ont pas vraiment envie de savoir de quoi demain sera fait, même s’ils sentent avec lucidité que le bel aujourd’hui s’enfuit entre leurs doigts. Rozier ou le chantre buissonnier du temps perdu.



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monfilm a écrit :J'ai découvert Rozier avec Les naufragés de l'île de la tortue. Une expérience aussi forte qu'avec Le plein de super d'Alain Cavalier. Je fais volontairement le parallèle entre Cavalier et Rozier car je leur trouve pas mal de points communs.

Avec Du coté d'Orouet je ne savais pas du tout dans quoi je m'embarquais. Il a fallu un petit moment d'ailleurs pour que j'accepte l'invitation. Et puis je n'ai pas vu le temps passer. Le film a beau prendre son temps, un peu trop d'ailleurs sur quelques scènes, à la fin de la projection je me sens juste bien. Ces années 70 je ne les ai connu qu'enfant. Peut-être que j'idéalise mais quand j'y retourne à travers le regard de Rozier j'y retrouve cette douce nonchalance. Point de cynisme omniprésent, pas d'internet et autres écrans qui envahissent tellement nos vies d'aujourd'hui, pas de contexte anxiogène et paranoiaque qui nous fait nous méfier de tout et de tout le monde au 1er mot de travers.

Du coté d'Orouet est une nouvelle parenthèse enchantée. De ce cinéma où beaucoup diront qu'il ne se passe rien alors qu'à travers une succession d'instants l'intime de ces personnages nous apparait comme l'encre de jus de citron qui se révèle sous la flamme. Une candeur et une naiveté qui font du bien tout en nous disant des choses fortes sur l'être humain. Des amours d'adolescence qui ressurgissent à travers ces trois filles et un coup de coeur particulier pour Caroline Cartier que je trouvais déjà craquante dans Les naufragés de l'île de la tortue.
Dernière édition par Thaddeus le 31 juil. 19, 16:52, édité 2 fois.

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Jeremy Fox
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Re: Du côté d'Orouët (Jacques Rozier - 1971)

Messagepar Jeremy Fox » 31 juil. 19, 13:09

Tu m'as donné envie de m'y replonger :)

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Jack Carter
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Re: Du côté d'Orouët (Jacques Rozier - 1971)

Messagepar Jack Carter » 31 juil. 19, 15:02

Dans mon top 100, je vais peut-être m’y replonger ce mois-ci tiens :idea:

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Martine Cachet
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Re: Du côté d'Orouët (Jacques Rozier - 1971)

Messagepar Martine Cachet » 31 juil. 19, 15:46

Film de l'année pour l'instant en ce qui me concerne :D
Je ne peux rien citer, j'ai pas de mémoire...

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Thaddeus
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Re: Du côté d'Orouët (Jacques Rozier - 1971)

Messagepar Thaddeus » 31 juil. 19, 16:08

Et pour ceux qu'un visionnage Youtube ne dérange pas :



Je me suis amusé à mettre le curseur au hasard, sur 39:30.
Kareen se blottit dans le petit lit de son enfance. Elle a soudain envie de gâteaux, d'éclairs au chocolat, de choux à la crème. Elle et Caroline parviennent à convaincre Joëlle d'aller en acheter. Puis le vent souffle, les filles se recroquevillent dans la maison. Elle s'empiffrent les pâtisseries en gloussant. La tempête fait claquer les portes tandis qu'elles font une bataille de cartes. Soudain, qui débarque ?

Bon, STOP. Je pourrais regarder le film jusqu'au bout tant il se boit comme du petit lait. Mais j'ai d'autres choses à faire, moi.