Charles Chaplin (1889-1977)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980...

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kiemavel
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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar kiemavel » 12 févr. 16, 21:37

La semaine prochaine sur France Culture, le thème de l'émission "Les Nouveaux chemins de la connaissance" d' Adèle Van Reet sera "Philosopher avec Charlie Chaplin". Tous les jours à 10 h

Lundi : Chaplin contre Charlot
Mardi : La critique sociale d’un infatigable
Mercredi : Keaton vs Chaplin: un monde meilleur est-il possible?
Jeudi : Du corps à la parole

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lecoinducinéphage
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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar lecoinducinéphage » 18 juil. 16, 10:49

"La grande traversée" consacrée à Charlie Chaplin, cette semaine, sur France Culture : http://www.telerama.fr/radio/france-culture-exhume-les-dernieres-bandes-de-charlot,145023.php
"Jamais je ne voudrais faire partie d'un club qui accepterait de m'avoir pour membre." (Groucho Marx)

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Alexandre Angel
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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar Alexandre Angel » 9 déc. 17, 10:32

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Dans son Itinéraire d'un ciné-fils en 1992, Serge Daney inscrivait dans ma mémoire deux exemples de films parlants ayant le même pouvoir d'émerveillement que celui que devait posséder Intolérance au moment de sa sortie: il s'agissait de Playtime et de 2001, l'odyssée de l'espace.
L'intense plaisir éprouvé à la re découverte des Lumières de la Ville sur grand écran, dans une salle remplie à craquer de "djeuns "voyant le film pour la première fois, et marchant comme aux premières heures, m'a ramené à ce que j'appellerais donc tantôt l' "effet Playtime",tantôt l'"effet 2001", qui consiste à ressentir devant une œuvre cinématographique une sorte d'émotion primale, comme si l'on voyait un film pour la première fois.
Et d'ailleurs, c'est immédiatement à Jacques Tati, et plus précisément, aux Vacances de Monsieur Hulot, que j'ai songé alors que des notables inaugurent un monument (en même temps que le film) en se fendant de discours aussi inintelligibles que la voix émise par les hauts parleurs de la gare chez Tati.
On sait que Les Lumières de la Ville est l'anomalie la plus célébrée de l'Histoire du Cinéma, c'est à dire que jamais une œuvre aussi techniquement en retard en son propre pays (Le Chanteur de jazz, date de 27), n'aura constitué un tel triomphe, non seulement à sa sortie (1931)mais aussi à sa première grande reprise en 1950.
Alors pourquoi celui-là, et pas Les Temps Modernes ou La Ruée vers l'or? La réponse à cette question se dissimule dans la pureté presque virginale de l'évidence, là où le génie ne triche pas, ne force pas le trait, ne se laisse pas gâter par ce que nous, "djeuns" de 2017, nommons le fan service.
City Lights est en effet un film triomphal, une succession de clous qui n'en ont pas l'air, qui se présentent à nous goguenards mais suprêmement travaillés d'une minutie dont Chaplin s'est donné les moyens, d'une perfection que ne peut atteindre qu'un artiste démiurge et maître de son plan de travail.
Que de redécouvertes à le redécouvrir!
Du bal frénétique où Charlot prend un cotillon pour un spaghetti à l'étourdissant match de boxe en passant par la scène du sifflet, nous passons d'éblouissements en éblouissements, Chaplin, et il faut bien le reconnaître, n'étant que rarement seul à œuvrer, s'appuyant souvent sur le timing parfait du comparse : ici, Harry Myers, en millionnaire bourré, là, Hank Mann, en boxeur patibulaire.
Que de découvertes à le découvrir sur grand écran!
Le plus célèbre contrebandier du cinéma est un peintre stupéfiant de la précarité, lui qui l'a tant connue en Angleterre durant l'enfance. Il suffit de songer au Kid, autre chef d'œuvre, pour que revienne nous saisir l'odeur crispante de la misère (la séquence des crêpes).
De façon plus insidieuse car sous couvert de pantomine, City Lights s'avère, à le revoir dans ces conditions optimales, pousser plus loin encore le curseur de l' impact dérangeant de la représentation de la misère sur la texture des gags.
Il y a bien entendu ce gag génialissime du mégot. Le copain millionnaire du vagabond, qui ne le reconnais que lorsqu'il est soûl, lui offre gracieusement sa Rolls que Charlot conduit au moment où, quelqu'un ayant jeté un mégot par terre, un clodo se précipite pour le ramasser. Mais Charlot, plus rapide que lui, sort de sa Rolls, bouscule le clochard, lui pique le mégot et remonte dans le véhicule, triomphal. Outre le fait qu'il est juste impossible de ne pas se prosterner devant un tel gag (un des plus beaux qui existent)du fait de sa mécanique et de ses implications, c'est son impact sardonique qui tétanise, sa lucide trivialité.
Et plus généralement, c'est toute la nappe de la pantomine qui se retrouve contaminée par une vague obscénité.
Des gestes triviaux de la Comedia Del Arte au flirt avec l'obscène, il y a qu'un pas qui passe par l'agression faite au derrière. Coups de pieds au cul, menaces d'empalement au sabre et autres indélicatesses faîtes au fondement sont le lot de nombreux courts-métrages de la Keystone ou de l'Essanay.
Mais City Lights va plus loin dans le sous-texte.
Lors de la séquence inaugurale, Charlot manque de se faire empaler par le glaive d'une statue et s'assoit sur le nez d'une autre.
Plus tard, lorsqu'il sort de prison, délesté de sa canne (jamais l'absence d'un accessoire ne fut plus cruelle)et tout de guenilles vêtu, c'est à nouveau au niveau du cul qu'un bout de tissu blanc s'échappe d'un orifice, déjection blanchâtre que des ados malveillants s'amuseront à tirer.
Alors Chaplin, artiste égrillard, quelque peu scatologique ?
Non, car la question n'est pas là. Ici, c'est toute une dialectique de l'exposition au sordide qui est affichée.
De façon encore plus troublante, un franc sous-texte homosexuel m'a sauté au visage.
Lorsque le copain millionnaire, décuité après une nuit de fête, se réveille et trouve Charlot dans son pieu, à côté de lui et en pyjama, la façon dont nous le voyons s'interroger ne fait aucun doute sur ce qu'il imagine.
Plus tard, avant le fabuleux match de boxe, Charlot minaude pour amadouer le terrible boxeur qu'il doit se coltiner. Il minaude une fois, deux fois puis trois et au bout de la troisième, nous nous disons que tout cela commence à faire chochotte. Nous ne sommes pas les seuls car le boxeur, prenant conscience de son manège, se met soudain à préférer se mettre en short à l'abri du regard chaplinien.
Alors Chaplin, homophobe?
Non, conscient de sa féminité, tout au plus.
C'est surtout l'exposition du chétif vagabond à un monde de brutes prêtes à le "bouffer" tout cru (Big Jim dans La Ruée vers l'or)qui trouve là à s'exprimer en d'incroyables suggestions.
Toute une poussière sordide est ici soulevée par le balais du génie ....balayage universellement ambigu de la condition du vagabond telle que nous la retrouverons dans L'Epouvantail, de Schatzberg, dans lequel la latence d'une homosexualité purement virtuelle (deux hommes qui vagabondent ensemble) trouvera sa concrétisation brutale dans la scène de la prison.
Fort de cette richesse qui ne relève que des chefs d'œuvre absolus, le plan final de Charlot, presque défiguré par l'émotion, alors que la belle Virginia Merrill, qui a recouvré la vue et qui tient un beau magasin de fleurs, répond au "Alors, vous voyez?" de Charlot par un "Oui, maintenant, je vois" , a juste pétrifié de bouleversement la salle dans laquelle je me trouvais.
Preuve, s'il en fallait une de plus, du génie universel du petit homme.


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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar Thaddeus » 9 déc. 17, 11:03

Très belle critique, Alexandre, pour un film proprement inépuisable dont on ne cessera jamais comme tu le dis de (re)découvrir les beautés. La critique sociale y est d'autant plus corrosive qu'elle ne s'éploie pas directement comme dans Les Temps Modernes. Dans ce dernier, le vagabond voulait fuir un monde qui le prive de bonheur - en ce sens, le dernier plan était très symbolique. Dans Les Lumière de la Ville, la démarche est inverse, le héros veut pénétrer dans ce monde qui brille des mille feux de l'illusion. Chaplin choisit le mode de l'ironie grave et se plaît à décrire les phénomènes de rejet dont est victime son personnage. En ce sens la séquence d'ouverture est fort significative : dans ce groupe de statues qui représentent la "Prospérité" et qu'inaugurent des officiels caricaturaux, le clochard apparaît comme une incongruité. Et, comme tu le souligne fort justement, ce n'est pas par hasard que les postures qui lui fait adopter la configuration du moment sont à la limite de la vulgarité. Le drame du vagabond, c'est d'être perdu dans un monde qui vénère l'argent, qui en profite (les folles nuits avec le millionnaire) ou qui justifie les combines (l'épisode de la boxe). Charlot connaît la solitude de l'intrus, ce qui justifie la construction du film qui obéit à l'esthétique du ratage et qui rend dramatique, et non seulement mélodramatique, la séquence finale. A cet égard :

le plan final de Charlot, presque défiguré par l'émotion, alors que la belle Virginia Merrill, qui a recouvré la vue et qui tient un beau magasin de fleurs, répond au "Alors, vous voyez?" de Charlot par un "Oui, maintenant, je vois" , a juste tétanisé de bouleversement la salle dans laquelle je me trouvais.


Tu m'étonnes. Scène absolument sublime, l'une des plus belles conclusions de l'histoire du cinéma.



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City Lights

Messagepar hansolo » 9 déc. 17, 11:04

Merci pour ce texte Alexandre.
Le gag du mégot ne m'était jamais apparu aussi impressionnant.

Et cette fin ... Quelle fin !!!
À chaque fois que je la vois, je ne m'en remets pas.

Tant pis si le terme est galvaudé: Chaplin est un génie.

Alexandre Angel a écrit :L'intense plaisir éprouvé à la re découverte des Lumières de la Ville sur grand écran, dans une salle remplie à craquer de "djeuns "voyant le film pour la première fois, et marchant comme aux premières heures, m'a ramené à ce que j'appellerais donc tantôt l' "effet Playtime",tantôt l'"effet 2001", qui consiste à ressentir devant une œuvre cinématographique une sorte d'émotion primale, comme si l'on voyait un film pour la première fois.

Par curiosité, où est il projeté? Copie neuve?
Dernière édition par hansolo le 9 déc. 17, 11:51, édité 2 fois.
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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar Watkinssien » 9 déc. 17, 11:43

hansolo a écrit :Tant pis si le terme est galvaudé: Chaplin est un génie


Il ne l'est certainement pour Chaplin! :)
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Alexandre Angel
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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar Alexandre Angel » 9 déc. 17, 12:32

hansolo a écrit :Par curiosité, où est il projeté? Copie neuve?

Je l'ai vu il y a presque deux semaines au festival EntreVues de Belfort qui proposait, entre autres, une intégrale des "longs-métrages" de Chaplin.
J'ai un peu revu à la baisse La Ruée vers l'or, ai été fort déçu par La Comtesse de Hong Kong qui a toujours été mineur mais là, encore moins bien (il faut dire aussi que toutes les copies souhaitées n'étant pas disponibles, il s'agissait là d'un dvd projeté :? ). Les Lumières de la Ville était une copie numérisée par MK2 et c'est dans les mêmes conditions que j'ai retrouvé le génial Opinion publique (A Woman of Paris, 1923), peu drôle (Charlot est absent), dramatique même, mais désarmant de précision cinglante, de traits acérés, avec un Adolphe Menjou génial.

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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar hansolo » 9 déc. 17, 12:45

Merci!
C’était la version muette ou sonore de La Ruée vers l'or ? (j'aime bien plus la version de 1925, à mes yeux grandement dénaturée par Chaplin en 1942 :( )
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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar Alexandre Angel » 9 déc. 17, 15:32

hansolo a écrit :Merci!
C’était la version muette ou sonore de La Ruée vers l'or ? (j'aime bien plus la version de 1925, à mes yeux grandement dénaturée par Chaplin en 1942 :( )

C'était bien celle de 25.

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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar hansolo » 9 déc. 17, 16:40

Excellent!
Très bon choix des organisateurs.
Bien que j'ai découvert le film dans sa version 42' j'apprécie davantage la version originale qui a magnifiquement été restaurée lors de la sortie en BluRay il y a quelques années :)
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Supfiction
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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar Supfiction » 23 déc. 17, 14:35


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Re: Charles Chaplin (1889-1977)

Messagepar Alexandre Angel » 23 déc. 17, 14:48

Supfiction a écrit :Beau reportage sur France 2:
https://www.francetvinfo.fr/replay-maga ... 17987.html

Impressionnant de voir Michael Chaplin (l'enfant coco du Roi à New York, tout à fait formidable d'ailleurs) avec une tignasse et une barbe grises.
Cela dit, je trouve qu'on le reconnaît bien.