Twin Peaks

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Dirk Diggler
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Re: Twin Peaks

Messagepar Dirk Diggler » 6 mai 18, 09:44

Des yeux ou des oreilles ?
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Alexandre Angel
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Re: Twin Peaks

Messagepar Alexandre Angel » 6 mai 18, 09:51

Oh bah des deux quand même!
Par contre, y pas l'air d'avoir la foule :shock:

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MJ
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Re: Twin Peaks

Messagepar MJ » 6 mai 18, 10:09

"Personne ici ne prend MJ ou GTO par exemple pour des spectateurs de blockbusters moyennement cultivés." Strum

The Eye Of Doom
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Re: Twin Peaks

Messagepar The Eye Of Doom » 10 mai 18, 22:51

Ca y est, c'est fini.

ATTENTION SPOILERS

J'en ai profiter pour relire ce fil à partir de la page 50 grosso modo, de lire les dossiers et interview du maître dans les cahiers, d'écouter le numéro de la dispute (France Culture) a l'occasion de la sortie du coffret, de lire quelques critiques déçu delà et de regarder la vidéo sur youtube parle du 3ieme univers...
Bref j'ai fait mes devoirs.

Globalement le ressenti est grand mème une grosse déception.
Je suis donc plutôt en phase avec les propos de G.T.O, Dick Diggler, Tenia et ... (voir pages entre 45 et 55) .

Avec un peu de recul, si on compte les épisodes vraiment bien, on a le 1 et 2, le 8, le 11 et les 17 et 18. Donc globalement 1/3 du total. Allez, en ajoutant les scènes fortes des autres épisodes on doit arriver péniblement à la moitié.
Sur cette moitié, Lynch montre qu'il reste un auteur hors du commun.
Sur l'autre moitié, je dirai qu'à l'instar du Spielberg de Ready Player One, il est menacé par le gâtisme.

"Oeuvre magnifique","d'un grande générosité",... Bof.

Si TP m'a quelquefois intrigué, amusé, ennuyé,... il ne m'a jamais passionné et même rarement intéressé, c'est triste à dire finalement.
Je l'ai vu avec l'attente d'un truc qui n'est in fine jamais arrivé et n'ai pas accroché à l'objet qui m'était proposé.

Il y a de belles choses déçi delà mais c'est la démarche qui m'a échappé. Si cela est probablement complètement assumé ( au sens où tout ce que l'on voit est pleinement tel que Lynch le voulait), j'ai trouvé la chose brouillonne.
Il y a trop de lignes dont la finalité m'échappe. je ne parle pas bien sûr d'une quête quelconque d'un rationnel derrière tout cela: la démarche d'un G. Mathias sur YouTube n'a aucun intérêt pour moi.
Non je parle d'un point de vue du geste artistique.
Quel est le sens de l'arc entre Beverly et Benjamin Horne, de celui entre Audrey et Charlie (et Billy?), de Red et Shelly?

Il y a des trucs vraiment non satisfaisants:
Christia Bell n'est la que pour faire le beau pot de fleur pendant 17h! Elle est cantonnée à la figuration de charme. Un comble.
La réincarnation de Jeffries, et qui fume en plus, franchement!
Le combat final à coup de poing, après la mort saugrenue de Bad Coop, comme conclusion de 25 ans d'attente : c'est grotesque. Comme oeuvre d'une grande générosité ...
On passe trop de temps dans la ou les "zones" sans que cela donne vraiment corps à cet ailleurs. C'est une règle bien connue : évoquer beaucoup, montrer peu.
Puis les effets spéciaux à 2 balles, il faut vraiment prendre sur soi pour les accepter et tenter d'y trouver une poésie particulière.

Il y a aussi cette obsession de Lynch sur le personnage de Laura, dont personne n'a vraiment grand chose à faire et ce depuis la série d'origine. (Voir page 54). Il y avait tant d'autre choses à trucs à travailler dans les personnages anciens ou nouveaux.

Et cet épisode final sinistre ....
Tout est déprimant: la famille qui accueille le clone comme l'être aimé. Cette scène d'amour d'une rare tristesse. Ce combat glauque au Lucy's et enfin cette balade nocturne conclue par un cri.
C'est remarquablement filmé mais quelle déprime.

Bien sûr, il y a pas mal de choses tres intéressantes mais trop sont comme effleurées. On aurait aimer passé plus de temps avec Harry Dean Stanton. Lynch ne fait rien du personnage de Richard Horne dont il se débarrasse comme une cartouche à griller. Idem pour James, qui a vraiment l'air d'un simple d'esprittres promet, alors que son apparition au debut etait tres prometteur.
Contre toute attente, c'est peut être Jacobi qui s'en tire le mieux. Il a un vrai personnage...

Bon j'arrête la.
On echappe heureusement au 18h d'Inland Empire que je redoutais (cf page 13) mais Tout cela pour ca.

J'ai noté des pistes intéressantes dans les critiques des cahiers:
le fait que les personnages n'ont pas l'air bléssés mais comment dire cassé, brulés,.... en fait on dirait des personnages playmobil que l'on fond, troue ou brule.
Il y a aussi l'allusion à la magie et au shamanisme, avec ces palpations des corps ou des visages, ...

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Alexandre Angel
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Re: Twin Peaks

Messagepar Alexandre Angel » 10 mai 18, 23:14

The Eye Of Doom a écrit :la famille qui accueille le clone comme l'être aimé.

Intéressant. Peux-tu expliciter?

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Re: Twin Peaks

Messagepar The Eye Of Doom » 11 mai 18, 08:36

Alexandre Angel a écrit :
The Eye Of Doom a écrit :la famille qui accueille le clone comme l'être aimé.

Intéressant. Peux-tu expliciter?

La famille de Dougie 1 est au bord du gouffre. Elle est sauvée et reconstituée autour de Dale C, en version "endormie" puis "réveillé" (magnifiques scènes du retour puis de la séparation"). Or c'est un clone de Cooper qui revient remplacer le vrai: qui peut penser que ce clone "manufacturé" apportera autre chose qu'un erzats de bonheur ?

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Alexandre Angel
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Re: Twin Peaks

Messagepar Alexandre Angel » 11 mai 18, 08:55

The Eye Of Doom a écrit :
Alexandre Angel a écrit :
The Eye Of Doom a écrit :la famille qui accueille le clone comme l'être aimé.

Intéressant. Peux-tu expliciter?

La famille de Dougie 1 est au bord du gouffre. Elle est sauvée et reconstituée autour de Dale C, en version "endormie" puis "réveillé" (magnifiques scènes du retour puis de la séparation"). Or c'est un clone de Cooper qui revient remplacer le vrai: qui peut penser que ce clone "manufacturé" apportera autre chose qu'un erzats de bonheur ?

Mais bien sûr, merci!
En fait, pour avoir revu le dernier épisode juste avant de te lire, j'ai cru que tu parlais de la famille occupant la maison des Palmer. J'étais un peu conditionné :mrgreen:

Bon sinon, si je suis dans l'ensemble en désaccord avec toi, je t'accorde que ce dernier épisode, bien que prodigieusement réalisé, est profondément déprimant (j'en ai même fait des cauchemars cette nuit avec des éléments totalement perso, ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps à la suite de la vision d'un film, preuve de la puissance de suggestion chez Lynch).

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Re: Twin Peaks

Messagepar Billy Budd » 11 mai 18, 10:23

Curieux de reprocher à Lynch d’être déprimant ou grotesque.
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Re: Twin Peaks

Messagepar The Eye Of Doom » 11 mai 18, 10:44

Billy Budd a écrit :Curieux de reprocher à Lynch d’être déprimant ou grotesque.

Tu veux dire qu'il l'a toujours été ?
Je ne pense pas. Ses films ne sont ni déprimants ni grotesques.
Sur l'axe "déprimant", je parle spécifiquement du dernier episode.
Sur l'axe "grotesque", la fin de l'épisode 17 ne me paraît pas à la hauteur des enjeux et désolé mais le plan du gant vert et du combat final, je trouve cela grotesque.

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Alexandre Angel
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Re: Twin Peaks

Messagepar Alexandre Angel » 11 mai 18, 11:14

The Eye Of Doom a écrit :et désolé mais le plan du gant vert et du combat final, je trouve cela grotesque.

C'est clairement ce que j'ai le moins aimé sur les 18 épisodes encore que ça reste du beau travail.
Mais c'est ce personnage d'angliche auquel on a pas le temps, ni l'heur de s'intéresser. Cela dit, encore une fois, Lynch se fout des arcs narratifs traditionnels et balance des scènes et des personnages comme ça, sous l'empire de ses intuitions.
Mais je persiste à penser qu'il y a dans cette incroyable saison un problème de dosage des séquences ésotériques, ou chamaniques, on appellera ça comme on voudra..
Que Lynch ait réussi à mettre tout ce qu'il voulait, c'est formidable. Mais les dites séquences en mode plus raisonnable nous aurait évité certaines pesanteurs, et visuelles, et scénaristiques (car ne nous y trompons pas : il y a bien évidemment un scénario, et brillant avec ça!).
C'est d'autant plus regrettable que Lynch renouvelle très intelligemment notre rapport à l'effet spécial, en lui redonnant des vertus primitives qu'on ne lui prêtait plus.

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Re: Twin Peaks

Messagepar The Eye Of Doom » 11 mai 18, 21:45

Alexandre Angel a écrit :C'est d'autant plus regrettable que Lynch renouvelle très intelligemment notre rapport à l'effet spécial, en lui redonnant des vertus primitives qu'on ne lui prêtait plus.

Dans ses meilleurs moments, il m'a fait penser aux collages de Max Ernst. D'ailleurs en y songeant, "l'incarnation" de Jeffries rapelle aussi une peinture de Ernst. Tiens c'est à creuser! L'imaginaire de la forêt...
Sinon, vu ce jour une remarquable expo de symbolistes. Il y a avait un tableau avec un petit bassin rond entouré d'arbres...

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Re: Twin Peaks

Messagepar Alexandre Angel » 12 mai 18, 08:09

The Eye Of Doom a écrit :Dans ses meilleurs moments, il m'a fait penser aux collages de Max Ernst.

Eh oui. Je me suis régalé de ces trucages "à deux balles" mis en sons avec amour et qui ne cherchent pas à faire vrai (ces têtes qui font pfouffff, le pull de Laura Dern qui frémit..). Il y a un côté "cure de jouvence".

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Demi-Lune
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Re: Twin Peaks

Messagepar Demi-Lune » 12 mai 18, 19:37

The Eye Of Doom a écrit :Dans ses meilleurs moments, il m'a fait penser aux collages de Max Ernst. D'ailleurs en y songeant, "l'incarnation" de Jeffries rapelle aussi une peinture de Ernst. Tiens c'est à creuser! L'imaginaire de la forêt...
Sinon, vu ce jour une remarquable expo de symbolistes. Il y a avait un tableau avec un petit bassin rond entouré d'arbres...

S'agissant de l'influence de la peinture contemporaine, Lynch ne cache pas avoir eu un choc à la découverte des toiles de Francis Bacon. Avec Magritte et Hopper, ce sont des échos que l'univers Twin Peaks entretient à un niveau plus ou moins conscient (car Lynch est fondamentalement un artiste intuitif, je ne suis pas sûr qu'il pense délibérément à certains tableaux, ça doit plutôt être une sorte d'imaginaire indistinct). Je précise d'ailleurs tout de suite que je n'avais absolument pas calculé ces échos avant que je ne tombe sur des rapprochements.

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Re: Twin Peaks

Messagepar Alexandre Angel » 13 mai 18, 10:39

Merci Demi-Lune pour les illustrations.
Les deux dernières ont des similitudes plus que flagrantes, avec en prime comme une ressemblance de l'homme de Portrait of a Man avec Lynch lui-même (plus jeune).

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Alexandre Angel
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Re: Twin Peaks

Messagepar Alexandre Angel » 15 mai 18, 00:17

Planète Lynch

Texte fourré aux spoilers!



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Avant tout, qu'est ce que c'est Twin Peaks : The Return?
De la télé, du cinéma, un peu des deux?
On a déjà sans doute beaucoup glosé à ce sujet.
Alors posons la question autrement : à quoi ça ressemble?

Ce qui m'a presque immédiatement frappé en visionnant cette saison 3 est l'ampleur d'un rendu qui semblait presque redéfinir les contours de mon banal écran plat de format 16/9, comme si l'émission en 16/9, pourtant fondue dans la masse, excédait, à la manière d'un film projeté, le cadre rigide et standardisé de ma télé.

Comment j'explique cela? Par la description d'un sortilège.

Véritables feuille de route et profession de foi lynchiennes, les moyens que Lynch se donne pour faire revenir Twin Peaks, 25 ans après la disparition de Dale Cooper dans la Loge, semblent jeter leur dévolu sur une moyenne voire grande lucarne comme récepteur (à la manière de la boîte de verre du loft new yorkais) à la différence d'il y a 25 ans, où Lynch n'émettait que depuis une petite lucarne, qu'il pervertissait de l'intérieur.
Par un effet de retour, proche de celui qui fait passer Cooper de l'outre-monde au monde "réel" au travers d'une prise électrique, l'univers peaksien, gorgé de maturation, nous revient de limbes insituables pour napper nos écrans plats 16/9 d'une imagerie proliférante enrichie d'un sens de l'épopée auquel Lynch ne nous avait absolument pas préparés.

D'où l'immédiate stupéfaction du déboulement de ces images à la fois barrées et comme nourries au grand air du large.

D'où également le désappointement explicable de bon nombre de connaisseurs de la série originelle qui ne retrouveront pas le sur-place télégénique et jazzy d'il y a 25 ans et devront accepter de voir leur univers vénéré happé par une vision digne de Dante, avec son Paradis, son Purgatoire et bien évidemment son Enfer.

Ce nappage de l'écran domestique par des images d'inspiration autant caravagesques que psychédéliques façon kraut (j'ai souvent pensé à Julian Cope et à ses excentricités post-punk) est une expérience à laquelle la déclinaison en 18 épisodes, tous réalisés par Lynch, est-il besoin de le rappeler, confère une espèce de majesté que nous sommes quelques uns à avoir ressentie comme inédite dans toute notre vie de spectateur, tant cinématographique que télévisuelle.

Car cette substantielle et élastique disponibilité d'épisodes permet au maître-chaman de cérémonie d'y mettre tout ce qui macérait, en plus de tout ce qui à pu naître en cours de route, dans sa tête de créateur, en même temps qu'elle autorise le spectateur patient à laisser un plaisir indescriptible le récompenser.

Patience? Oui parce qu'il faut accepter non seulement que tout ou presque ne soit expliqué, mais plus encore, qu'une accumulation de signes, d'énigmes à décrypter viennent régulièrement narguer notre besoin de comprendre, sans que cette soif ne trouve à s'étancher.

Patience (et cela découle de ce qui précède) parce que notre conditionnement au feuilletonesque est mis à mal, Twin Peaks : The Return ne nous proposant rien de ce qui ressemblerait à ces twist auxquels nous ont habitués toutes les grandes séries contemporaines.
A aucun moment l'on ne se surprend à attendre comment telle ou telle intrigue va se résoudre, comment tel ou tel nœud narratif va se débloquer.

Seul le "segment Dougie", savoureux coulis enrobé de tout un monde, vient génialement autant qu'absurdement apporter un peu d'exaltation feuilletonesque dans le magma narratif. Emergence d'un semblant d'intrigue linéaire qui nous ravit autant qu'elle nous perd; suspens somptueusement enfantin qu'une saine absence de nicotine twisteuse rend plus goûteux encore.

Patience enfin parce que les deux premiers épisodes posent les jalons qui porteront l'édifice et que ces fondements, à mesure qu'ils émergent, nous interdisent pour l'heure d'anticiper sur une quelconque structure.

D'autant qu'une lenteur hiératique préside à ce début de parcours : celle, digne d'un Paradjanov transformé en jeu vidéo, du loft new-yorkais et ses à-plats cireux ou bien ce plan séquence éloigné où le Docteur Jacoby se fait livrer ses pelles à domicile, plan sans effets, archi-passe partout, n'était un léger et mystérieux travelling latéral gauche-droite droite-gauche suggérant une présence sylvestre.

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Mais du début de ce périple halluciné à sa résolution effrayante de désolation, nous aurons baigné dans une belle lumière, telle que Mulholland Drive nous en révélait les charmes feutrés en 2001 et dont nous avait privés INLAND EMPIRE au point où David Lynch m'était tombé des yeux, me laissant un goût de suie dans la bouche, celle dont semblent gavés les hoboes maléfiques de cette saison 3, qui renoue, de manière inespérée, avec les textures vanillées, suavement laiteuses de Mulholland Drive.

C'est que ce format de 18 épisodes permet à Lynch de revenir à nous tel qu'en lui-même l'éternité nous l'avait dissimulé : malicieux, attentionné, inquiet, lucide, mystique, accueillant, compassionnel, facétieux...et plus raffiné que jamais formellement.

Les films de Lynch nous ont habitués à la grande forme séquentielle, un peu massive, très légèrement pompière (le côté Silencio).

Twin Peaks : The Return
et ses 18 épisodes s'offrent le luxe d'étaler les textures, de les faire se succéder avec délicatesse, comme rissolantes, caramélisées par un regard adouci, bienveillant, tout entier à son œuvre.

Lynch prend le temps de creuser chaque scène, d'interdire qu'elle soit indifférente.
Twin Peaks : The Return est une succession quasi-ininterrompue de morceaux de bravoure de chambre, de micro-moments d'anthologie, au milieu desquels, de temps à autre, quelque chose de spectaculaire survient.
D'un spectaculaire intense (l'épisode 8, l'accident de voiture de Bad Coop) mais calibré, comme dit plus haut, pour nos bons vieux écrans 16/9 ème dont les contours semblent conçus pour accueillir ces cadrages au cordeau, contenant la belle matérialité graphique des voitures, personnages à part entière de la saison, aux claquements de portières étouffés formant une des innombrables et inventives litanies du sound design de l'œuvre.

Les Cahiers du Cinéma ont prévenu : "nous sommes entre bonnes mains".

Car Lynch s'arrange pour rendre le nombre d'épisodes indispensable à l'accueil de son inspiration : tout y est, des happenings ésotériques (qu'il m'arrive encore de juger envahissants) à la coexistence des genres au sein de l'œuvre comme autant d'humeurs faites pour nous rappeler que tout cela est aussi une affaire de cinéma américain (road movie, film noir, cinéma indépendant, film de gangsters, comédie, slapstick, film musical, horreur, tout est convoqué..).

Lynch profite du temps imparti pour nous perdre en disparaissant temporairement de notre écran radar, laissant survenir des manières invitées mais toujours sous contrôle, qu'un long-métrage n'a guère la place ni le temps d'accueillir.

Ainsi certains échanges étirés, pince-sans-rire, impassibles rappellent Jarmusch tandis que d'autres moments, d'une extraversion délirante (la fusillade devant la maison de Dougie) évoquent les Coen.

Et comment ne pas penser à Quentin Tarantino alors que nous suivons les pérégrinations des deux tueurs de Bad Coop qu'incarnent avec une délectation jubilatoire et glaçante Tim Roth et Jennifer Jason Leigh (la séquence où ils assassinent le directeur de la prison sous les yeux de son fils est d'une violence sèche et inhumaine indescriptible).

Justement, parlons-en de la distribution!

Il a été dit que Lynch, patient, attentionné et amoureux de sa matière, ne négligeait aucun rôle, osant la peinture du vieillissement, pour les anciens de Twin Peaks, pour Harry Dean Stanton, bouleversant, et pour lui-même, étonnamment omniprésent et souvent poilant en Gordon Cole à moitié sourd et légèrement gaga.

Mais on a pas assez insisté sur l'étonnant grand écart intergénérationnel que représente Twin Peaks : The Return, de Caleb Landry Jones (impressionnant junkie) à Monsieur Don Murray, 88 ans, improbable patron de compagnie d'assurance, idée de distribution à faire crever de jalousie Quentin Tarantino.

Il conviendrait également d'applaudir des numéros peu publicisés comme celui, absolument réjouissant, de Tom Sizemore, sournois et attendrissant, ou celui encore des inénarrables Robert Knepper et James Belushi, dans le rôle des frères Mitchum, sortis tout droit de Mafia Blues, oui, les détracteurs ont raison, sauf que c'est ça qui est justement génial : que ça fasse Mafia Blues!!

Impossible, en effet, de rester longtemps dans la supercherie parce que Lynch vient régulièrement nous rappeler que nous nous trouvons chez lui et il n'y a rien de moins sécurisant que sa planète.

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Car c'est bien d'une planète qu'il s'agit, identique à la nôtre, pourvue des mêmes pays, des mêmes états américains, de la même misère, des mêmes ravages de la drogue ( "One, One, Nine !!!" ), de la même Monica Bellucci (oui, elle en est aussi..) mais nous n'y sommes pas chez nous. Les comportements diffèrent. Ils nous paraissent incongrus, drôles, effrayants mais nous n'avons aucune prise sur eux.

Dans le monde de Lynch, les gens se parlent mais s'observent longtemps avant de se répondre, les gestes sont mécaniques , "manufacturés", bizarres (la farandole des gangsters qui distribuent leurs cadeaux est à la fois drôle et aussi inquiétante que la danse saccadée et dadaïste de la femme sur le tarmac au début de Fire walk with me).

Il n'est pas jusqu'aux trucages qui ne paraissent générés par des artisans s'activant dans une dimension parallèle, plâtrées naïves et pourtant d'une belle matérialité qui renouvellent de fond en comble notre perception (Lynch, par exemple, réinvente l'impact graphique d'une balle dans la tête et prend des longueurs d'avance sur Scorsese et Tarantino).

La régularité presque métronomique des lives qui vient clore bon nombre d'épisodes (même si pas tous) est également une très belle idée d'égarement du spectateur.

Ces concerts fonctionnent comme un after où toute l'équipe d'un tournage, ou d'un festival, se rendrait en fin de journée pour se détendre. Leur régularité contribue à la sensation confortable du rendez-vous arty.

Mais, dois-je le répéter, nous ne sommes pas chez nous. Nous sommes chez les autres... Vous en connaissez beaucoup vous, des bleds de l'état de Washington où un bar accueillerait chaque soir le festival des Inrockuptibles??

D'autant que ces ritournelles contemplatives et inquiètes semblent secrètement battre le rappel de l'état mental dans lequel nous laisse l'épisode qui se termine.

Et puis, des choses se produisent pendant ces concerts comme l'humiliation d'une petite asiatique alors que se déchaînent The Veils, séquence prodigieuse. Ou bien ces sketchs absurdes que se font de jeunes gonzesses déjà au bout du rouleau, dont une qui se gratte une aisselle couverte d'eczéma, séquence que l'intervention d'Au Revoir Simone interrompt avant que l'on ne défaille.

Les figurants qui se déhanchent devant la scène, quelconques, lisses, incolores, plaqués, participent d'une étrangeté que vient renforcer le ballet des serveuses dont on aperçoit, à la volée, le plateau qui glisse au dessus de l'assemblée, comme dans Cabaret.

Voilà pour un monde qui, on le comprendra, ne peut s'embarrasser de respecter l'équilibre du raisonnable. Twin Peaks : The Return se gorge de lui-même, protubérance organique, mais respecte notre goût de l'épopée, questionne notre rapport à l'existence.

Fabuleux anti-climax, le final de ce poème épique, donc, en faisant hurler Laura Palmer devant un Dale Cooper paumé, au terme d'une des plus belles traversées du Styx du (télé)cinéma, nous immerge dans nos rêves les plus séminaux et je jure avoir fait des rêves comme cela, abandonné sans préavis dans le silence qui suit l'effervescence, comme sur le plan de travail des ténèbres.

Puis le cri le plus terrible qui soit.

Alors on regarde en arrière, et on revoit les enquêtes ésotériques de Gordon Cole, Albert Rosenfield et Tammy Preston, très Blake et Mortimer. On se replonge dans ces traversées perplexes d'un monde à l'autre. Et surtout, puisque nous côtoyons Dale Cooper/Dougie depuis le début, on se souvient des bons moments, de la vie de famille avec Janet-E et Sonny Jim, de la consécration vis-à-vis de tous (même des gangsters), et du retour du héros, exaltant, merveilleux, chevaleresque façon Rocky, lorsque l'Agent Cooper paraphe ce retour d'un triomphal "I am the F.B.I.!" ) .

Et puis, comme dans la vie, le constat froid, déprimé, glaçant, que tout est derrière. Qu'il ne reste qu'une rue vide, froide, plongée dans ses rumeurs nocturnes.

Voilà ce que hurle Laura Palmer, tandis que se dressent immanquablement les poils de l'avant-bras.

Twin Peaks : The Return, œuvre à la portée existentielle dont les noces entre expérimentation débridée et cinéma populaire de très haute tenue renvoient directement à celles qui présidaient, en 1968, à 2001, l'Odyssée de l'espace.

Mais, que cela reste entre nous.

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Dernière édition par Alexandre Angel le 16 mai 18, 11:37, édité 1 fois.