Le Cinéma muet

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Ann Harding
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Re: Le cinéma muet

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Ann Harding
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Re: Le cinéma muet

Post by Ann Harding »

Un petit dernier pour la route:
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The Fire Brigade (1927, William Nigh)
bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Début de la saison cinématographique à la Fondation Pathé qui ouvre les festivités avec du muet russe.

Boule de suif (Mikhail Romm - 1934)

Ce ultime film muet russe est une adaptation semble-t-il fidèle au roman de Maupassant (encore un classique qui me fait défaut). Pour un premier film, la réalisation est souvent remarquable avec une introduction virtuose où tout les plans en extérieur sont admirablement cadrés et photographiés. Romm est un peu moins à l'aise dans les scènes d'intérieurs qui manquent un peu de renouvellement dans le découpage même si il n'a vraiment pas à rougir de son sens de l'espace (y compris dans la très étroite diligence).
L'histoire n'a rien perdu de sa force et sa critique de l'hypocrisie bourgeoise fait toujours mouche. D'ailleurs, on aurait pu craindre que les autorités russes forcent le trait dans la propagande politique mais le scénario ne sort pas du cadre du roman ce qui est vraiment une bonne surprise. L'implication émotionnelle est ainsi intacte et on s'attache vraiment au personnage féminin, joliment campée par Galina Sergueïeva.
L'épilogue cinglant (qui reprend les cartons du début avec une tonalité bien plus sombre cette fois) confirme la réussite de cette adaptation muette (il faudrait que je regarde celle de Mizoguchi maintenant :idea: )

Dura Lex - selon la loi (Lev Koulechov - 1926)

Autre adaptation littéraire avec cette fois Jack London.
Vu les éloges récemment lus ici, j'avoue avoir été légèrement déçu. Plusieurs points m'ont empêché de rentrer pleinement dans le film à commencer par beaucoup de trous gênant dans la narration : le coup de folie d'un des personnages m'a semblé bien précipité et ne répond à aucune réelle progression. J'avais toujours l'impression qu'il manquait une bonne demi-heure au film.
Dans la même veine, il y a plusieurs invraisemblances qui sont assez regrettables comme le chien qui disparaît pendant plusieurs dizaines de minutes avant de revenir brièvement pour disparaître de nouveau sans explication ni justification. J'ai également trouvé les acteurs capables du meilleur comme du pire.

Malgré ça, l'atmosphère et le scénario sont suffisants torturés et glaçants pour ne pas être soufflé par la force de nombreuses images voire des séquences entières (cette cabane perdu au milieu du Yukon en cru :o ). Celà dit, là aussi je ne trouve pas que la réalisation soit tout le temps au niveau de son potentiel. Mais bon, je fais un peu la fine bouche car je m'attendais à une grosse claque.
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bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

La nouvelle Babylone (Grigorij Koznitsev et Leonid Trauberg - 1926)

Du bon et du moins bon dans cette évocation de la Commune de 1871.

Le meilleure est sans conteste la qualité esthétique du film qui regorge d'idées de mise en scène remarquables, soutenu par une photographie fabuleuse, d'un montage virtuose (très influencé par les théories d'Eisenstein sur l'attraction# et de décors très travaillés.
Ça donne des séquences incroyables comme l'ouverture qui prend dans un grand magasin #aux premières heures de la société de consommation frénétique et des inégalités sociales qui en découlent# en passant par les femmes venant au devant des canons de l'armée jusqu'aux derniers instant sous une pluie battante et suffocante.
Formellement le film est d'un invention permanente, et si le scénario intègre adroitement une ligne anti-capitaliste, la narration est bien trop alourdit par des scènes qui sont durent parfois le double de ce qu'elle devraient. Non seulement le propos devient alors bêtement propagandiste #sans finesse delà va sans dire) mais surtout il dilue fortement l'intérêt du spectateur qui commence à s'ennuyer face à ses séquences qui martèlent deux à trois fois la même information.

Un peu rageant donc de gâcher la beauté plastique et la qualité de la réalisation qui perdent alors en force. Le comble étant que la charge anti-capitaliste s'en trouve aussi amoindri alors que la mise en place n'avait pas pris une ride.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Le châtiment / The despoiler (Reginald Barker -1915)

Produit par la Triangle, le châtiment est un film qui porte la trace de son superviseur Thomas H. Ince. Celui-ci délaisse donc le western pour une oeuvre entre mélodrame historique et moralisateur (façon Griffth) et le film de guerre cruel. Au point de lui valoir de nombreux problèmes avec la censure puisqu'on y trouvait une séquence de viol assez tendue, sans parler du massacre d'un couvent !
Il est toutefois peu aisé de se faire une réelle idée de cette production puisque la dernière copie survivante est une copie d'exploitation française qui coupa près de 20 minutes de la version déjà remontée pour passer la censure et rendre le film plus commercial sur le territoire américain.
De plus, sortie en 1917, cette copie française adapte les intertitres originaux pour coller plus prêt à l'actualité. Ainsi dans le scénario d'origine, l'histoire se déroule dans un pays indéfini (bien que fortement inspiré par les tensions en Turquie entre musulmans Arménien et chrétiens) mais les nouveaux "dialogues" ne laissent plus de place au doute et les autorités en profitent pour tirer vers la propagande en appuyant l'inhumanité d'un officier allemand, responsable (malgré-lui) de la déchéance de sa fille.

Il va sans dire que ce double (voire triple) tripatouillage se ressent fortement dans la première partie assez laborieuse avec un exposition qui peine à convaincre et passionner. Mine de rien, il faut attendre la moitié du film pour qu'on se sente un peu concerné. Mais reconnaissons que la deuxième moitié est autrement plus rythmée et mouvementée avec un montage parallèle qui installe un suspens typique de Griffith. C'est à partir de là que les dilemmes moraux viennent donner une force dramatique qui ne fait pas son âge. Le face à face entre l'héroïne et son bourreau qui la pousse dans un sacrifice via un chantage pervers ne manque pas d'intensité... Surtout quand on en connaît les conséquences ! :o
Outre un narration et un montage plus soutenue, ainsi qu'une solide direction d'acteur, j'ai trouvé que la photographie gagnait en richesse avec un éclairage clair-obscur assez sophistiqué.
C'est donc surtout cette seconde moitié qui fait l'intérêt de cette oeuvre tristement maltraitée.

En parlant de maltraitage, je trouve que la cinémathèque n'a pas fait beaucoup d'effort pour restaurer le film. Quasi le minimum pour ainsi dire... Déjà, ils ont attendu 2010 pour se décider à préserver la copie nitrate (la dernière au monde je rappelle :? ) mais il se sont presque contenter de virer la teinte rose de la première moitié, issu d'élément 16 mm. Il n'ont même pas cherché à étalonner correctement le film avec des intertitres qui virent vers le gris plus le noir par exemple. Et surtout, ils n'ont pas essayé de reconstruire le film selon son scénario original qu'ils possèdent pourtant dans leurs archives. On continue donc d'avoir ces intertitres adaptés à la situation politique française de la première guerre-mondiale... :?:
Enfin, ils ne se sont pas foulés pour les teintes.
Sur leur site, on peut justement voir un comparatif entre leur restauration de 2010 et un essai plus récent proposé par un chercheur qui travaille justement sur cette question. Et cette proposition surclasse sans problème le travail de la cinémathèque.
http://www.cinematheque.fr/article/637.html

Ah ouais, et l'accompagnement musical (enregistrée sur la copie) était très répétitive. :|
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Re: Le cinéma muet

Post by A serious man »

Ah Marc Vernet c'est un de mes profs et j'ai justement eut la chance d'avoir un cours avec lui l'année dernière sur ce film (ou justement il évoquait cette question du teintage) c'était extrémement interessant (probablement le cours le plus interessant que j'ai eut durant toutes mes années de fac) par contre je n'avais pas pu trouver le film en entier quand je l'ai cherché après ce cours...
"Il ne faut pas être timide avec la caméra. Il faut lui faire violence, la pousser jusque dans ses derniers retranchements, parce qu'elle est une vile mécanique. Ce qui compte, c'est la poésie."

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bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

A la fondation Pathé, via une carte blanche donné à la Cinémathèque de Toulouse :

La mauvaise graine / A boy of the street ( Charles J Hunt - 1927)

Un gosse des rues se fait percuter par une voiture. Malgré aucune blessure sérieuse, la chauffeuse, issue de la bourgeoisie, le recueille pour plusieurs jours. En même temps, le grand frère du convalescent aide des malfrats à percer quelques coffres fort… dont celui de la bienfaitrice de son cadet.

Rien de bien marquant dans ce petite production : histoire cousue de fil blanc, personnages archétypales, lumières uniformément plate, décor passes partout, bon sentiments, un peu de morale, mise en scène illustrative…
Ce n'est pas pour autant un navet, juste une de ces nombreuses production formatée qui devait inonder les écrans. Pas de grande ambition mais du travail appliquée qui fait son job : on ne s'ennuie pas forcément, les acteurs font leur boulot et il y a même quelques ellipses narratives habiles.
Reste qu'on peut se poser la questions du choix de ce film anecdotique et qui s'oublie aussi rapidement qu'il se visionne.

Beaucoup plus pertinent comme choix de programmation :
Rue des âmes perdues / son dernier tango / The Woman He Scorned (Paul Czinner - 1929)

Un gardien de phare se rend dans une ville voisine pour faire réparer une longue-vue. Il croise dans un cabaret une vamp qui s'attache à elle. Touchée par cette rencontre, elle cherche à s'enfuir de son milieu et le gardien finit par l'épouser par pitié. Elle tente de devenir une épouse respectable.

La aussi le scénario demeure assez prévisible, surtout pour sa seconde moitié, mais la première heure est vraiment très réussie grâce à la réalisation de Czinner qui parvient à adapter son style de mise en scène selon le contexte émotionnelle des différentes situations : montage rapide et décadrages à profusion pour la séquence de cabaret (très moderne et dynamique) qui correspond à la décadence du lieu, impressionnant travelling en extérieur pour la déclaration d'amour malmenée et enfin une sobre tendresse pour la tentative de rédemption de Polac Negri.

A l'image de son cinéaste, Pola Negri est tout aussi convaincante quelque soit le registre de son personnage : la femme fatale provocante, l'amoureuse rejetée et l'épouse fragile qui tente de s'adapter à sa nouvelle vie. Ca donne d'ailleurs un formidable séquence où Czinner s'efface totalement pour laisser Negri seul à l'image en train de s'observer longuement dans un miroir lui dévoilant toute sa beauté naturelle, qui n'a cependant plus l'éclat de ses 20 ans et de sa gloire passée. J'y ai vu quelque chose d'autobiographique et son interprétation ne manque pas de courageuse pour se livrer à ce point et cela permet de rendre crédible et touchant cette séquence qui avait pourtant toutes les raisons d'être un peu ridicule à l'écran.

Malheureusement, le retour d'une figure de son passé est une péripétie fort convenue pour être développé avec tous les clichés habituels du mélodrame (y compris les incohérences psychologiques et les facilités narratives). C'est bien regrettable car jusque là, on était face à un film maîtrisé, virtuose ou contraire dépouillé quand il fallait, et surtout attachant et émouvant.

Les deux repassent cet après-midi si vous n'avez rien à faire :wink:
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The Eye Of Doom
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Re: Le cinéma muet

Post by The Eye Of Doom »

Revu Les Nibelungen de Fritz Lang découvert il y a 30 ans au ciné club de ma fac, dans la version « courte » circulant alors.
Il faut le dire de suite, ce n’est pas pour le suspense de l’intrigue que l’on suit les presque 5 heures de ce film mais bien pour la prodigieuse puissance visuelle de Lang.
On assiste à une suite de plans souvent stupéfiants dont la rigueur confère au film un réel pouvoir hypnotique notamment dans la 1ere partie.
Le film s’organise plastiquement en deux temps : dans la 1ere partie c’est l’austérité et la symétrie qui sont exploitées associées à l’univers « civilisé » des Nibelungen, dans la seconde partie c’est textures et dynamiques qui sont mises en avant associées à la vitalité sauvage des Huns.
J’ai d’ailleurs trouvé cette seconde partie particulièrement remarquable. Autour de la figure hiératique de Kriemhild, Lang orchestre de façon extraordinaire la confrontation plastique des deux univers. Sales, indisciplinés, sauvages et vulgaires, les Huns forment une foule anonyme et grouillante qui va peu à peu mettre à mal les figures austères des Nibelungen, jusqu’à leur anéantissement lors l’effondrement final du palais en feu.
Ce combat esthétique constitue le corps du film et de la mise en scène. On y trouve à de nombreuses reprises les prémisses de Metropolis (conflit plastique entre les ouvriers et les « nobles »).
Indispensable.
La copie du Bluray Eureka est somptueuse (achetée 13 euros sur ….zone.fr :wink: ). Il y a bien sur de-ci de-là quelques défauts ou faiblesses mais l’ensemble est d’une pureté remarquable. Le teintage ocre ne m'a pas du tout dérangé.
Je précise que j’ai vu ce film en 4 ou 5 fois, sans accompagnement sonore, pour le savourer.

Il semblerait que le film est été conçu comme support à un discours nationaliste et est été abondement exploité comme tel lors de la montée du Nazisme. Franchement je ne comprends pas.
J’ai vu dans ce film un clan organiser un simulacre pour soumettre une figure féminine indomptée (Brunhild), puis organiser le meurtre politique d’un membre de la famille (Siegfrield), par alliance certes mais à deux titres comme époux de Kriemhild et comme frère de sang du roi Gunther. Et enfin opposer obstinément et sans raison un déni de justice à la veuve, obstination qui les conduira à leur perte. J’ai du mal à voir la de quoi porter l’exaltation d’une nation. In fine Attila sera le seul à avoir un peu d’honneur en refusant de déroger aux règles de l’hospitalité propres aux nomades. Il y a aussi le personnage de Rudinger qui paye de sa vie le fait de tenir sa parole ; pour le reste …
Ou alors c’est peut etre uniquement la figure de Siegfried qui soit vantée…
Il faut que j’en lise un peu plus sur le sujet.
bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Shoes (Lois Weber - 1916)

Très réputée à son époque, Lois Weber est rapidement tombée dans l'oubli (comme beaucoup d'autres cinéastes femmes du muet). Depuis, les choses se sont un peu améliorées pour sa reconnaissance mais il est toujours aussi difficile de découvrir son cinéma, surtout en France.

Après le formidable Suspense (un court de 1913 disponible dans la collection "Retour de Flammes"), j'ai pu découvrir donc le long-métrage Shoes grâce à la Fondation Pathé. :)

Jeune employée dans un grand magasin, Eva voit sa seule paire de chaussures tomber en lambeaux mais elle ne peut s'en offrir de nouvelles : son père étant au chômage, elle doit reverser l'intégralité de son salaire à sa famille.


Bon choix de programmation car il s'agit d'un excellent titre, un drame social simple et fort.
Avec une durée d'à peine une heure, Weber va droit à l'essentiel sans perdre de temps et sans pour autant négliger sa construction dramatique, parfaitement équilibrée. Avec son propos militant et engagée, Shoes n'est pas très éloignée du documentaire dans certaines séquences ce qui aide à l'immersion dans le quotidien de l'héroïne. Par exemple, avant de rentrer chez elle un soir, il y a une courte séquence où un jeune traîne devant sa porte d'immeuble et se réfugie à l'intérieur alors qu'un policier se rapproche. Quelques secondes et on saisit tout de suite dans quelle situation vit la famille d'Eva. Même chose quand celle-ci se réfugie dans un parc et n'ose manger un maigre sandwich sur le même banc que des personnes âgées (qu'on imagine SDF). Ca raconte vraiment beaucoup de chose sur l'époque avec une économie de moyen remarquable.

La réalisation est sobre et dépouillée, sans artifice, reposant sur un belle photographie et un sens du cadre élégant et précis. La direction d'acteurs est du même acabit avec un jeu jamais appuyé mais des regards lourds de sens sur laquelle se focalise la caméra (qui se permet un unique travelling marquant sur les piteuses chaussures progressant sous une pluie battante).

La fin est un violent réquisitoire contre cette société qui n'offre que peu de possibilité à son héroïne. Elle pourra profiter d'une nouvelle paire de chaussure... offerte en "cadeau" par l'homme avec qui elle a dû passé la nuit.
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Cololi

Re: Le cinéma muet

Post by Cololi »

The Eye Of Doom wrote:Revu Les Nibelungen de Fritz Lang découvert il y a 30 ans au ciné club de ma fac, dans la version « courte » circulant alors.
Il faut le dire de suite, ce n’est pas pour le suspense de l’intrigue que l’on suit les presque 5 heures de ce film mais bien pour la prodigieuse puissance visuelle de Lang.
On assiste à une suite de plans souvent stupéfiants dont la rigueur confère au film un réel pouvoir hypnotique notamment dans la 1ere partie.
Le film s’organise plastiquement en deux temps : dans la 1ere partie c’est l’austérité et la symétrie qui sont exploitées associées à l’univers « civilisé » des Nibelungen, dans la seconde partie c’est textures et dynamiques qui sont mises en avant associées à la vitalité sauvage des Huns.
J’ai d’ailleurs trouvé cette seconde partie particulièrement remarquable. Autour de la figure hiératique de Kriemhild, Lang orchestre de façon extraordinaire la confrontation plastique des deux univers. Sales, indisciplinés, sauvages et vulgaires, les Huns forment une foule anonyme et grouillante qui va peu à peu mettre à mal les figures austères des Nibelungen, jusqu’à leur anéantissement lors l’effondrement final du palais en feu.
Ce combat esthétique constitue le corps du film et de la mise en scène. On y trouve à de nombreuses reprises les prémisses de Metropolis (conflit plastique entre les ouvriers et les « nobles »).
Indispensable.
La copie du Bluray Eureka est somptueuse (achetée 13 euros sur ….zone.fr :wink: ). Il y a bien sur de-ci de-là quelques défauts ou faiblesses mais l’ensemble est d’une pureté remarquable. Le teintage ocre ne m'a pas du tout dérangé.
Je précise que j’ai vu ce film en 4 ou 5 fois, sans accompagnement sonore, pour le savourer.

Il semblerait que le film est été conçu comme support à un discours nationaliste et est été abondement exploité comme tel lors de la montée du Nazisme. Franchement je ne comprends pas.
J’ai vu dans ce film un clan organiser un simulacre pour soumettre une figure féminine indomptée (Brunhild), puis organiser le meurtre politique d’un membre de la famille (Siegfrield), par alliance certes mais à deux titres comme époux de Kriemhild et comme frère de sang du roi Gunther. Et enfin opposer obstinément et sans raison un déni de justice à la veuve, obstination qui les conduira à leur perte. J’ai du mal à voir la de quoi porter l’exaltation d’une nation. In fine Attila sera le seul à avoir un peu d’honneur en refusant de déroger aux règles de l’hospitalité propres aux nomades. Il y a aussi le personnage de Rudinger qui paye de sa vie le fait de tenir sa parole ; pour le reste …
Ou alors c’est peut etre uniquement la figure de Siegfried qui soit vantée…
Il faut que j’en lise un peu plus sur le sujet.
Parce que c'est LA saga de la mythologie nordique. Et que Wagner en a fait sa Tétralogie de 15h (en remaniant tout ...)
bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

La femme de demain (Petr Cardynin - 1914)

Une doctoresse consacre beaucoup de temps à sa profession et ses malades. Son mari qui se sent délaissé débute bientôt une liaison avec une serveuse.

Plus que pour sa réalisation (anodine), ce mélodrame russe (pré-révolutionnaire) mérite vraiment un coup d'œil pour son scénario originale et féministe avec une héroïne active, indépendante et totalement intègre dans son suivi des patients. Contrairement à d'autres films du genre, le film ne se conclut d'ailleurs pas sur un changement de comportement du personnage féminin qui finirait par "rentrer dans le rang"... Mais du coup, on est loin du happy end car le film montre surtout que c'est la société qui n'est pas encore prête à accepter que des femmes possèdent une métier à temps plein et se consacre autant à leurs carrière qu'à leurs maris.
La comédienne Vera Youreneva est très crédible dans le rôle titre, surtout dans la scène où elle comprend que son mari la trompe avec toute une variété de nuances dans le regard pour une interprétation intériorisée qui ne manque pas de force. Son partenaire masculin est lui campé par Ivan Mosjoukine que j'avoue ne pas avoir reconnu derrière sa moustache (et quelques kilos en moins). :oops:

Comme je disais, en revanche la réalisation est dans la moyenne de l'époque et encore pas dans la bonne moyenne) : du cadrage large et souvent frontale, pas de montage à l'intérieur des séquences... Pas très dynamique mais la narration est plus solide avec une durée parfaite de 40 minutes (encore que la fin soit un peu précipitée).
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

En attendant les cycles à venir plus complets sur Sjöström et Stiller, La cinémathèque leur rend hommage en 8 films dans le cadre d'un cycle sur "l'école suédoise". Ca dure jusqu'à dimanche entre la Cinémathèque et la fondation Pathé :)

Les proscrits / Berg Ejkind och hans hustru (Victor Sjöström - 1918)

Un vagabond arrive dans une ferme en montagne tenue par une veuve. Tous deux ne tarde par à tomber amoureux mais son passé criminel refait surface et il se prépare à prendre une nouvelle fois la fuite pour échapper à une arrestation.

Un des films suédois les plus emblématiques du cinéaste qui n'a pas volé sa flatteuse réputation ! Si ce n'est quelques longueurs lorsque les deux héros se déclarent leurs flammes (dans des intertitres assez aux tirades "romantiques" bien désuètes pour ne pas dire ridicules), nous sommes devant une belle réussite qui possède une éblouissante force visuelle.
Même si Sjöström n'a pu tourné son film comme il le voulait en Islande où se déroule l'intrigue du roman (à cause de la guerre qui aurait rendu le voyage très dangereux), ses extérieurs de substitution dans le nord de son pays sont tous admirablement bien choisis et décuplent souvent la nature des relations et des conflits entre les personnages, surtout dans la second moitié.
Le début s'attarde plus à dépeindre une vision assez réaliste et documentée de la vie à l'époque avec en premier lieu la pauvreté, les conditions de travail et le quotidien dans ces exploitations reculées. Pas toujours dynamique comme longue exposition mais le film n'ennuie jamais, du moins jusqu'à cet intermède mélodramatique et amoureux que des flash-backs explicatifs étirent un peu trop de surcroit. On a l'impression que le cinéaste est à ce titre moins à l'aise dans les intérieurs qu'au sein de la nature même si sa photographie est toujours très soignée.

C'est donc durant la deuxième partie que le film décolle et trouve sa majesté quand l'intrigue se déplace sur des sommets désertiques entre falaises à pics, lacs enneigés, geysers et paysages rocailleux. Ces paysages lunaires exacerbent la tension durant un ménage à trois au bord de l'explosion. Quant au final, il annonce fortement le Vent (et Greed j'ai presque envie de dire). Les derniers instants sont en tout cas très fort et émouvants.

Le film a été restauré il y-a 2-3 grâce à une nouvelle copie nitrate retrouvée à la cinémathèque de Bruxelles de bien meilleure qualité que les autres copies toujours existantes, ce qui aussi permis de rajouter près de 15 minutes par rapport à la précédente restauration (qui a servie pour le DVD Z1 Kino ?). Il y a toujours quelques passages manquant, peut-être dû à la censure car le combat vers la fin est particulièrement abrupte et certains personnages sortent du scénario un peu rapidement.
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Terje Vigen (Victor Sjöström - 1917)

Un pêcheur parvient à faire vivre tant bien que mal sa famille mais l'armée anglaise impose bientôt un blocus qui empêche tout commerce. Face à famine, il tente de partir seul sur une barque pour ramener des vivres du Danemark.

Un peu moins marquant que Les proscrits. Il faut dire que la variété de paysages montagnards offrent plus de relief que l'océan. L'histoire aussi est un peu moins forte à cause d'une durée d'un peu moins d'une heure qui dessert l'émotion puisque les événements vont assez vites, surtout au début. Le contexte social est donc moins enraciné, ce qui donne un drame plus schématique et des personnages moins attachants. C'est un peu regrettable car l'histoire en elle-même pourrait être beaucoup viscéral.
C'était la première grosse production du cinéaste qui tournait de plus en extérieur. Il est possible qu'il se soit pas senti un peu dépassé par les conditions. En tout cas, je n'ai pas retrouvé l'épanouissement visuel de sess œuvres ultérieures même si la réalisation, la photographie et le cadrage demeurent largement au dessus de la moyenne pour cette période.
Et puis la seconde moitié est plus marquant à partir du retour dans sa maison pour un parcours psychologiques plus riches, mais qui manque de développement à mon gout (comme le retournement de situation quand il découvre le fils de son ancien ennemi).

La copie, restaurée en 2015, est vraiment très belle par ailleurs et corrige des défauts de la précédente restauration (qui n'était pas au bon format et avait été tirée en noir et blanc).


Et petit détour par l'Italie, toujours dans le même festival.
L'admirable vision / La mirabile visione (Luigi Sapelli alias Caramba - 1921)

La seule chose vraiment admirable c'est le manque de vision de cette biographie de Dante Alighieri. :|

Le cinéaste était à la base décorateur et costumier, ce qui parait ici évident dans ce film assez bien produit et avec quelques plans assez bien composés mais totalement désincarné et creux. C'est le genre de drame qui repose uniquement sur des cartons pour raconter son histoire.
Un sommet d'ennui pour ma part qui semble avoir plusieurs années de retard sur ses confrères (surtout quand on a vu quelques Sjöström quelques heures avant !). Tout est tristement plat et sans vie.
Le comble c'est que le film possède deux gros cartons invitant à "Honorez le sublime poète". Il aurait sans doute fallut commencer par le film lui-même tant celui-ci ne possède aucune tension, émotion, invention, poésie...

Le pire, c'est que quand on croit que le film est enfin fini (au bout de 90 minutes), on se farcit encore une demi-heure de reconstitutions d'épisodes ayant inspirés Dante. Super...

Pour les courageux, le film restaurée par le CNC était incomplet mais l'éléments manquant vient d'être localisé tout récement. La responsable du projet a annoncé que le Festival allait sans doute le re-projeter lors de la prochaine édition du coup dans sa version intégrale, encore plus longue. Sans moi ! :mrgreen:
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Re: Le cinéma muet

Post by Rashomon »

J'ai vu Les Proscrits et Terje Vigen à la suite avec une amie qui est d'accord avec Bruce sur leurs mérites respectifs. J'ai préféré pour ma part le second, plus resserré et moins mélodramatique et qui offre une séquence d'anthologie (la poursuite sur mer) Je pense de toute façon que les histoires d'amour ne sont pas mon truc, je suis trop "froid" pour apprécier pleinement les films qui reposent sur l'émotion.
bruce randylan
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Re: Le cinéma muet

Post by bruce randylan »

Rashomon wrote: J'ai préféré pour ma part le second, plus resserré et moins mélodramatique et qui offre une séquence d'anthologie (la poursuite sur mer)
Ouais, pas mal mais ça ne m'a pas transcendé comme celle incroyable qu'on trouve dans Le vieux manoir / gunnar hedes saga (Maurits Stiller - 1923).

Le jeune Gunnar est fasciné par la figure de son grand-père, violiniste qui a construit sa fortune avec l'élevage de rennes. A la mort de son père, et contre l'avis de sa mère, il décide de se lancer aussi dans cette aventure pleine de risques.

Ouh ! Grosse révélation devant ce opus qui m'a ravi du début à la fin malgré une structure très curieuse découpée en 3 parties qui fonctionnent un peu sur en mode miroir. C'est assez audacieux même si la contrepartie est un dénouement très rapidement prévisible (le rôle et l'influence du violon sur le jeune Gunnar).
La partie la plus mémorable est sans conteste l'époustouflant segment sur l’élevage de Rennes qui doivent parcourir des terres glacées et dangereuses. Toute cette longue séquence est un sacrée tour de force pour des images spectaculaires qui demeurent toujours aussi impressionnantes ne serait-ce que par la quantité d'animaux dans les plans larges. On se croirait dans les westerns avec l'équivalent en vache sauf que les rennes plongent ici dans des torrents glacées !
Le plus stupéfiant reste cette course totalement ahurissante où le héros, attaché au chef du troupeau, est tiré comme un fétu de paille sur une très grande distance, filmé dans de longs travellings qui prouvent que le comédien n'a pas été souvent doublé par un cascadeur. Vraiment hallucinant et parfaitement mise en scène avec un découpage nerveux qui mélange aussi le sauvetage d'un homme tombé dans un lac gelé.

Le reste du film est plus sage et romantique (coucou Rashomon :uhuh: ) mais ne se départit pas de son soin visuel avec un très beau lyrisme plein de délicatesse à l'image de ce travelling arrière suivant une jeune femme femme embrassant pudiquement une lettre de son amoureux. D'ailleurs toute la longue séquence finale est un petit bijou en terme de cadrage et de montage. Il faut aussi reconnaître que le pianiste qui accompagnait la séance à livré une improvisation de qualité qui apportait une émotion supplémentaire.

Vraiment une très belle découverte malgré donc un dernier tiers plus convenu d'un point de vue narratif.

Sjöström qui passait juste après avec son Monastère de Sendomir (1920) pouvait difficilement rivaliser avec le brio de Stiller même si les deux films n'ont guère de point de communs (à part leur programmation dans ce cycle).
Au grands espaces enneigés, Sjöström façonne ici une histoire en huit-clos qui se déroule en grande partie de nuit pour une histoire racontée en un long flash-back. Ce n'était certes pas courant à l'époque mais Sjöström maîtrisait déjà ce style comme dans l'étrange aventure de l'ingénieur Lebel avec bien plus d'originalité.
Reste que cette histoire de mari découvrant l'adultère de son épouse ne m'a pas passionné des masses la faute à des personnages dont le drame ne m'a jamais touché. Ca reste du travail bien fait, bien éclairé avec des idées de caches "curieux" sur l'image (on peut presque parler du seul film en alcôve-vision :lol: ) mais l'ensemble est trop trop froid à mon goût.
Détail amusant, comme dans terje Vigen, le héros masculin retrouve son humanité alors qu'il est sur le point de sacrifier un enfant dans sa folie vengeresse.
Sur un canevas assez proche je garde un bien meilleur souvenir de sa lettre écarlate réalisé durant sa période américaine qui était autrement plus vibrante et poignante.
"celui qui n'est pas occupé à naître est occupé à mourir"