Assurance sur la Mort (Billy Wilder - 1944)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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shubby
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Re: Assurance sur la Mort (Billy Wilder - 1944)

Post by shubby »

Vu ! Excellent, en effet. Tout y est sans une once de gras. A la toute fin j'allais regretter le manque d'un ultime twist quand le boss des assurances - à mon avis une influence majeure pour le flic Columbo - sort sa petite phrase toute simple qui résonne comme du Rosebud. Paf ! Générique dans la tronche.
Un plan m'a fait basculer dans le chef d'oeuvre : le meurtre.
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Hors champs dans la bagnole tandis que la caméra ne lâche pas d'un iota le visage de la conductrice. Déjà, l'enchaînement sur le bracelet de cheville dans l'escalier m'avait conquis, mais alors là...
Le film justifie aussi de façon magistrale l'emploi de la voix off, un procédé que je n'apprécie pourtant que très rarement.
Bref : c'est tellement frais tout ça que ça paraît, encore aujourd'hui, foutrement novateur. Et universel & intemporel quant à la noirceur potentielle de l'âme humaine, et ça c'en est bouleversant. Car malgré tous les progrès et évolutions imaginables, même physiques, morphologiques, ce mystère - qui stagne depuis... depuis la malédiction originelle ? - parle toujours autant à tout un chacun. Puissant.
homerwell
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Re: Assurance sur la Mort (Billy Wilder - 1944)

Post by homerwell »

Straight down the line (jusqu'au bout) est le leitmotive qui revient plusieurs fois dans le film et scelle le pacte de mort qui lie le couple Walter Neff (Fred MacMurray), un employé d'une compagnie d'assurances, et sa cliente Phyllis Dietrichson (Barbara Stanwyck). Le chef d’œuvre de Billy Wilder est un film noir se déroulant sous la forme d'un flashback, en fait une confession enregistrée au dictaphone laissant le champ libre à une voix off usant d'un humour cynique. A ce stade, je pense à la phrase de Rohmer en interview déclarant : "une voix hors champ du personnage principal, qui ne dit pas la même chose que ce qu'il dit lui-même, et que ce que dit l'image", l'une de ses définitions d'un cinéma moderne et pas seulement classique. Le versant esthétique du film laisse la part belle à un noir et blanc mâtiné d'ombres soulignant le caractère nocturne, ensorcelant et lugubre de l'ensemble, y compris pour la seule fausse note du film, je veux parler de la coupe choucroute de Barbara Stanwyck. Car on n'échappe pas à son destin dans un film noir, il n'y a pas trace de contrition dans la confession de Walter Neff. L'issue du destin des protagonistes ne fait pas de doute dès les premières minutes passées, structure flashback oblige. Mais l'étude de caractères passionnante, et le comment et le pourquoi de ce naufrage humain sont captivants. Notamment cette manière qu'a Walter Neff de faire exactement l'inverse de ce que sa propre voix off a bien conscience qu'il faudrait choisir. Et c'est avec un délice consommé qu'on assiste aux turpitudes de Neff, incapable de faire les bons choix à partir du moment où il rencontre Phyllis : "straight down the line" !
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Wuwei
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Re: Assurance sur la Mort (Billy Wilder - 1944)

Post by Wuwei »

Shubby souligne un point (que l'on a déjà souligné mais qui est également souvent oublié) avec la phrase finale : c'est que la fin du film n'a rien à voir avec celle du livre et c'est une très bonne chose !
J'adore McCain (enfin... "j'adore", disons qu'il a réussi à cerner des comportements et des atmosphères sur quelques bouquins qui firent dates) mais la fin de l'ouvrage est vraiment trop exagérée (et peu crédible) là où la réécriture du film scelle définitivement l'histoire.
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Watchsky
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Re: Assurance sur la Mort (Billy Wilder - 1944)

Post by Watchsky »

Petit texte sur l'écrivain James Cain et le film Assurance sur la mort.

1934. James Cain voit son mariage avec Elina Tyszecka battre de l'aile tandis que sa précarité financière l'oblige à travailler comme scénariste à Hollywood alors qu'il déteste le cinéma. Désespéré et amer, il se met à écrire sur son temps libre un roman, Le facteur sonne toujours deux fois, dans lequel il injecte tous ses démons intérieurs et autres refoulements psychologiques. L'histoire est des plus sulfureuses : Frank Chambers, un vagabond sans le sou, trouve un emploi dans le restaurant de Mr. Smith. Très vite, il s'éprend de la femme de son patron, Cora, et devient son amant. Les deux tourtereaux décident alors de tuer Mr. Smith pour que Cora puisse hériter du restaurant.

Avec son caractère sexuel et immoral, le livre choque autant qu'il se vend. L'ouvrage devient un best-seller et, bien évidemment, le studio hollywoodien Metro-Goldwyn-Mayer surgit pour en acheter les droits d'adaptation. Cependant, la MGM se retrouve vite confrontée à un problème de taille : le comité de censure, Production Code Administration (PCA). En effet, Joseph Breen, le dirigeant du PCA, interdit au studio de tourner le film, estimant que le roman est beaucoup trop lubrique et sordide. Il faut dire qu'à l'époque, l'adultère et le meurtre étaient deux sujets très sensibles auprès des censeurs.

La MGM se voit donc contrainte de mettre le projet au placard. Durant les années suivantes, Cain continue de connaître le succès en publiant des romans tout aussi sulfureux comme Mildred Pierce. Les studios hollywoodiens en achètent inlassablement les droits mais aucun n'est en mesure de lancer la production d'une adaptation à cause des risques de censure et de la colère de Breen. Ainsi, Cain est littéralement proscrit de Hollywood.

Assurance sur la Mort

Ce n'est qu'en 1943 que souffle le vent du changement. Joseph Sistrom, un jeune producteur ambitieux de la Paramount, décide de tout mettre en oeuvre pour retranscrire sur grand écran un roman de Cain. Il s'agit de Assurance sur la Mort et l'on peut voir que l'intrigue a beaucoup de similitudes avec celle du Le facteur sonne toujours deux fois . On y retrouve un agent d'assurances, Walter Neff, qui tombe sous le charme d'une de ses clientes, Phyllis Dietrichson. Les deux deviennent très vite amants et projettent de tuer le mari de Phyllis afin de toucher l'argent de l'assurance-vie souscrite par ce dernier.

Sistrom envoie donc son projet d'adaptation au bureau de Breen et, sans surprise, ce dernier met son veto. Mais Sistrom n'est pas du genre à abandonner aussi facilement et renvoie une nouvelle demande 6 mois plus tard. Bizarrement, Breen donne alors un accord de principe pour lancer la production du film. Ce revirement de situation peut paraître étrange mais il faut dire que depuis quelques temps, la censure, malgré sa sévérité au demeurant, devenait un peu plus flexible et pouvait parfois faire preuve de certaines largesses. Il n'empêche que dans le milieu hollywoodien, l'annonce de l'adaptation cinématographique d'une oeuvre de Cain constitue une petite révolution. Toutefois, Breen exige que les thématiques houleuses du roman soient supprimées ou sérieusement diluées.

Sur les conseils de sa secrétaire, Sistrom engage Billy Wilder qui accepte d'écrire le scénario et de réaliser le film. Aimant écrire à quatre mains, Wilder demande à son fidèle collègue Charles Brackett de l'épauler. Ce dernier, estimant l'oeuvre moralement trop dégradante, refuse expressément. Pour le remplacer, Sistrom et Wilder ont alors l'idée d'engager un auteur de polar en la personne de Raymond Chandler, celui-ci ayant acquis une certaine notoriété grâce à son roman Le Grand Sommeil. Après Cain, c'est donc au tour de Chandler de pénétrer dans l'univers hollywoodien.

Cependant, l'entente entre Wilder et Chandler est désastreuse. Chandler ne supporte pas le caractère excentrique de Wilder et se plaint plusieurs fois de son comportement auprès de la direction de la Paramount. Par la suite, quand il se remémorera son aventure sur Assurance sur la Mort, il dira : « Ce fut une expérience horrible qui a certainement raccourci ma vie de plusieurs années ; mais j'ai appris sur l'écriture d'un scénario tout ce que je serai jamais capable d'apprendre, c'est-à-dire pas grand chose. »

Malgré leurs rapports houleux, les deux individus parviendront pourtant à abattre un somptueux travail. Avec le recul, on se rend compte que Chandler était le choix parfait pour écrire une telle adaptation. En effet, à la différence de l'écriture très crue de Cain, Chandler a un style plus soutenu et ses allusions au sexe ne sont qu'évasives. Et cette manière d'écrire, l'écrivain l'incorpore dans le scénario, et plus spécialement dans les dialogues, transformant les références sexuelles explicites du livre en des sous-entendus un brin lubrique qui eux, sont plus facilement tolérés par le comité de censure.

De plus, c'est Chandler qui a l'idée de transformer la structure narrative du roman en faisant débuter le film par sa fin. Ce choix permet d'accentuer le fatalisme inhérent à l'oeuvre mais aussi et surtout à montrer dès le départ que le plan meurtrier du héros est voué à l'échec. Ce dernier aspect est très important à souligner car il fait immédiatement passer l'idée que le crime ne paie pas, permettant au film d'afficher une bonne morale et ainsi, de lui attirer les bonnes grâces de Breen.

Comme on peut le voir, l'impact de Chandler sur ce projet est déterminant. Grâce à ses nombreuses trouvailles scénaristiques, l'auteur parvint à satisfaire les exigences de Breen tout en respectant l'essence de l'oeuvre originale.

La consécration

Après un tournage mouvementé, Assurance sur la mort sort en 1944 et rencontre un succès retentissant. Plus encore, l'apparition d'un tel film change la face du paysage hollywoodien. En effet, maintenant qu'une oeuvre aussi « lubrique et sordide » a été acceptée par Breen, tous les studios peuvent lancer la production de ce type de film. Sortent ainsi peu de temps après des longs-métrages comme Le roman de Mildred Pierce et, bien sûr, Le facteur sonne toujours deux fois.

Après avoir été maudit par Hollywood, James Cain est donc devenu une source d'inspiration pour les producteurs et réalisateurs. De nos jours, on ne compte d'ailleurs plus les films noirs et autres thrillers influencés par l'oeuvre de l'auteur, à l'image de Basic Instinct, Body Heat et bien d'autres encore...