Je suis un aventurier (The Far Country, 1955) de Anthony Mann
UNIVERSAL
Avec James Stewart, Walter Brennan, Ruth Roman, Corinne Calvet, John McIntire, Jay C. Flippen, Harry Morgan, Steve Brodie
Scénario : Borden Chase
Musique : Henry Mancini, Hans J. Salter, Frank Skinner & Herman Stein
Photographie : William H. Daniels (Technicolor 1.37)
Un film produit par Aaron Rosenberg pour la Universal
Sortie USA : 12 février 1955
Après un début d’année 1955 qui se trainait un peu, Anthony Mann vient à nouveau nous sortir de notre relative léthargie. Après
Winchester 73,
La Porte du diable,
The Furies,
Les Affameurs et
L’Appât, le réalisateur vient nous rappeler qu’il était encore à l’époque le maître en matière de western, nous faisant même nous demander à la vision de ces films si le genre n’aurait pas été inventé spécialement pour lui. Il vient aussi remettre les pendules à l’heure quant au western justement, rappelant aux sceptiques que les ‘films de genre’ pouvaient accoucher eux aussi d’immenses chefs-d’œuvre.
"C’est le plus complet, le plus synthétique, le plus riche de sens de la série, tout simplement le western le plus beau du cinéma américain" disait à propos de
The Far Country, Jacques Lourcelles dans son dictionnaire du cinéma. Pas moins ! Comme de bien entendu, ce jugement peut tout à fait se concevoir et l’aurait pu tout autant, accolé à n’importe quel autre film de la série des westerns d’Anthony Mann avec James Stewart. Car on l’a constaté depuis longtemps, chacun a son western de préférence à l’intérieur de ce fabuleux quintet et ça ne viendrait à l’esprit de personne de s’en étonner tellement ce corpus demeure homogène niveau excellence, l’ensemble atteignant des sommets rarement égalés. Bref, vous l’aurez compris d’emblée, si ma préférence se porte de peu sur
Les Affameurs,
Je suis un aventurier, comme les précédents, fait partie des incontournables, de ces films que l’on peut revoir sans cesse, découvrant à chacune de leurs visions de nouvelles et formidables richesses.

1896. Parti du Wyoming, Jeff Webster (James Stewart), à la tête de son troupeau de bovins, arrive à Seattle où il rejoint son protégé, le vieux Ben Tatem (Walter Brennan). Ils espèrent tous deux vendre à bon prix leurs bêtes en Alaska, région commençant seulement à être colonisée et où le bœuf se fait encore rare. Leur but est de faire fortune pour ensuite s’acheter un petit ranch dans l’Utah. Ben, étonné de ne voir que deux convoyeurs l’accompagnant, Jeff lui raconte qu’en cours de route, il a du abattre les deux autres qui avaient voulu l’abandonner en dérobant son cheptel. Après avoir chargé le troupeau sur le bateau à vapeur, on vient donc l’arrêter pour meurtre. Il réussit à ne pas se faire prendre grâce à l’aide d’une passagère, la jolie Ronda Castle (Ruth Roman) qui le cache dans sa cabine tout au long du voyage, ‘ayant besoin d’amis’. Le calme étant revenu, le bateau accoste à Skagway où Jeff fait descendre ses bêtes. Traversant la ville, il perturbe une pendaison, ce qui déplait fortement au despote local, Gannon (John McIntire), tout à la foi shérif et juge. Jeff est ainsi obligé de passer devant un tribunal, jugé à la fois pour les meurtres de ses deux associés et surtout pour avoir troublé l’exécution capitale en cours. Gannon le gracie mais en revanche lui confisque son troupeau. Ronda, qui se révèle être en fait la tenancière du saloon de Skagway et qui souhaite désormais en ouvrir un autre dans la petite ville minière de Dawson (au Canada), embauche Jeff et Ben comme guides. Le convoi entame donc son voyage aux travers des dangereuses montagnes du Yukon mais, à la nuit tombée, Jeff, Ben et leur ami Rube (Jay C. Flippen), profitent de la halte pour revenir sur leurs pas, aller récupérer en douce leurs bovins. Gannon et ses hommes se lancent à leur poursuite mais Jeff réussit à faire franchir la frontière à son troupeau avant qu’ils ne soient rejoints. Gannon jure cependant de faire pendre Jeff dès qu’il remettra les pieds à Skagway, seul voie d’accès vers les USA. “Have a nice trip! I'll hang you when you come back!”

Cet avant dernier western de l’association Anthony Mann/James Stewart produit par Aaron Rosenberg narre donc les tribulations en 1896 de Jeff Webster et de son associé Ben Tatem (l’inénarrable Walter Brennan, le futur Stumpy édenté de
Rio Bravo, qui possède déjà toutes les caractéristiques de ce célèbre personnage dans ce film de Mann) pour convoyer leur troupeau qu’ils finiront, après mille embûches, par vendre à Dawson en Alaska pour s’acheter une concession aurifère. Ils ne sont pour autant pas au bout de leurs peines puisque Gannon, le potentat local (excellent John McIntire en ordure intégrale), fait régner sa loi en s’appropriant de manière peu catholique les concessions les plus juteuses... Outre cette histoire assez traditionnelle,
The Far Country évoque dans le même temps l’accession d’un homme solitaire à la prise de conscience du sens constructif de la communauté (mais nous y reviendrons dès le paragraphe suivant). En tout cas, quelle que soit l'intrigue, il est étonnant de voir à quel point, au sein de mêmes conditions de production, les westerns d’Anthony Mann à la Universal dominent les autres ; ce qui ne fait que renforcer mon opinion comme quoi, le cinéma a beau être un art qui ne saurait reposer que sur le seul dos du réalisateur, ce dernier possède une importance primordiale car par ailleurs l’équipe technique et artistique est la même pour
Je suis un aventurier que pour d’innombrables autres westerns produits par le studio qui régnait alors en maître dans le genre. Autrement dit, la controversée politique des auteurs, pas toujours convaincante, n’en est pas pour autant totalement à rejeter ; le maître d’œuvre reste bel et bien le metteur en scène même si le fait de savoir bien s’entourer reste fondamental.
Cet aparté étant terminé, signalons une cuvée 1955 qui débute avec des antihéros comme il n’aurait pas pu y en avoir quelques années plus tôt sans risquer le rejet pur et simple du film par le public et la critique ; après Glenn Ford dans
Le Souffle de la violence (The Violent Men), c’est au tour de James Stewart d’endosser la défroque d’un personnage oh combien égoïste et misanthrope, dénué de presque toutes les qualités habituelles des héros du western classique, la notion d’entraide lui étant apparemment inconnue pour la bonne et simple raison qu’il ne semble même pas avoir un brin d’estime pour ses semblables (il ne lève pas un doigt lorsque qu’on tue froidement un homme à côté de lui mais il fait en revanche part de son admiration pour les loups, leur solitude et leur indépendance) ! Son leitmotiv tout au long du film se résume à peu près à cette phrase : “
I don't need other people. I don't need help. I can take care of me.” Mais, car c’était loin d’être gagné d’avance, grâce aux talents conjugués de Borden Chase et de l’immense comédien, le peu aimable Jeff Webster demeure néanmoins constamment attachant pour sa franchise directe, son étonnement devant la bonté d’autrui (notamment face au personnage de Corinne Calvet) ou encore pour les quelques gestes d’amitié qu’il peut avoir pour son vieil ami (sa manière de lui mettre la pipe à la bouche et de la lui allumer), le seul capable de lui faire ressortir une part d’humanité, aussi minime soit-elle ; un protagoniste d’une richesse inouïe qui vient rejoindre au panthéon des plus beaux personnages de westerns les Lin McAdam, Glyn McLintock, Howard Kemp (et plus tard Will Lockhart), bref les autres interprétés par ce même James Stewart au sein de cet irremplaçable quinté westernien d’Anthony Mann.
The Far Country fait interagir la destinée individuelle de ce personnage au passé obscur avec celle de la communauté des honnêtes citoyens de Dawson souhaitant bâtir une ville aux institutions solides, gérée avec justice et équité. Que ce soit Jeff ou les habitants de Dawson, il faudra qu’ils se débarrassent des éléments perturbateurs pour arriver à vivre en paix. Jeff pour quitter le Canada sans se faire lyncher ; les habitants pour ne pas vivre sous la tutelle d’un tyran et être constamment confrontés à la barbarie qui règne en maître. Et ça ne se fera pas sans casse de part et d’autres, les morts violentes allant être légions, les hommes de Gannon se révélant impitoyables et sans scrupules. Je vous laisse juge de l’ambigüité,de l’ampleur et de la richesse du propos principal délivré par le film : l’itinéraire moral qui conduira Jeff du pragmatisme à la prise de conscience de l’importance de la solidarité aura du en passer par la vengeance, l’un des thèmes récurrents des westerns de Mann. C’est une action répréhensible (même si au vu de la cruauté des Bad Guy, on peut la comprendre) qui révèlera à Jeff son sens des responsabilités et les valeurs universelles prônées par ‘les honnêtes gens’. La vengeance est cette fois presque adoubée par la morale puisque si Jeff était resté l’invétéré individualiste qu’il était depuis le début, il serait parti en faisant table rase à la fois de son meilleur ami ainsi que des habitants de Dawson qui ont tous fait les frais de l’absence de ‘Law and Order’ dans la contrée. En effet, s’il disait peu de temps auparavant à la jeune française rencontrée sur sa route (la délicieusement pittoresque Corinne Calvet), "
il n’y a aucune raison qu’un homme se fasse tuer quand il peut l’éviter", il prendra enfin des risques après la disparition de son seul véritable ami. La vengeance sera donc le déclencheur de sa prise de conscience morale comme quoi l’égoïsme ne peut pas aboutir à grand-chose. Un superbe parcours initiatique que celui de Jeff Webster au sein de ce western d’une beauté qui ne réside pas seulement dans le fond.
Mais pour le plaisir de s’y appesantir encore un peu (sur le fond), contrairement à un autre western remarquable qu’était
La Porte du diable (Deevil’s Doorway) qui avançait en droite ligne sans jamais dévier ni s’attarder sur quelconques digressions, ce sont justement ces dernières qui font tout le prix de
Je suis un aventurier. Non pas que la narration ne soit pas d’une parfaite linéarité mais Borden Chase en profite néanmoins pour l’émailler de multiples et savoureuses parenthèses, prenant son temps de croquer toute une galerie de personnages pittoresques et attachants, nous proposant une multitude de saynètes chaleureuses et de petits détails qui finissent de rendre ce western encore plus riche qu’il ne semblait devoir l’être, l’intrigue de départ étant finalement assez banale. Par exemple, je n’avais encore jamais fait attention à la petite séquence au poste frontière au cours de laquelle on se rend compte de la tache difficile incombé à l’homme qui doit sans cesse patrouiller sur des milles autour de son logis alors que son épouse et son jeune fils sont condamnés à rester seuls des semaines durant, isolés du monde. Quelques secondes à peine mais un exemple parmi tant d’autres des petits détails réalistes ou historiques qui n’ont l’air de rien mais qui rendent le film encore plus intéressant. Tout comme la vision du grouillement de la ville de Skagway, du campement de fortune à l’entrée du glacier, du surgissement du bétail de l’intérieur du bateau à aube, du travail des chercheurs d’or…

Dans le même ordre d’idées, Anthony Mann et Borden Chase nous présentent donc toute une galerie de personnages secondaires fortement caractérisés et possédant tous un relief assez conséquent y compris ceux n’ayant qu’un faible temps de présence à l’écran. Il suffit de penser au docteur amassant quelques grammes d’or pour pouvoir partir à Vienne enseigner la stomatologie ; sa fille, garçon manqué n’ayant pas la langue dans sa poche, d’une probité qui vient faire oublier sa trop grande naïveté et qui, d’agaçante au départ, la fait vite devenir extrêmement touchante ; les trois femmes de tête menant la révolte contre les ‘dictateurs’ locaux, entonnant une chanson entrainante sans avoir peur du ridicule malgré leur manque de talent évident dans cette discipline ; le vieil alcoolique nommé shérif et qui prendra sa nouvelle fonction tellement à cœur qu’il y succombera ; le diabolique et faussement affable tyran local qui profite de l’absence de loi pour s’en mettre plein les poches, un méchant ‘Bigger than life’ savoureusement campé par un John McIntire inoubliable avec son chapeau haut de forme, presque habillé en croque-morts, sorte de Roy Bean nordique… Il faut dire aussi que le film est superbement dialogué, sans trop en faire, sans mots d’auteurs à la pelle. C’est ce qui fait d’ailleurs avant tout le prix de ce film parfaitement équilibré : rien à redire sur chacun de ses éléments sans pour autant que ces derniers ne soient jamais tape à l’œil (ou à l’oreille), la virtuosité d’Anthony Mann résidant elle aussi avant tout dans sa discrétion. La juste mesure en somme !

Il en va donc de même concernant la mise en scène d’Anthony Mann, d'une perfection constante sans jamais chercher à nous en mettre plein la vue. On ne saluera jamais assez son impressionnante appréhension de l’espace : plastiquement parlant, Anthony Mann nous prouve qu’il n’a pas nécessairement besoin du scope pour mettre en valeur des paysages singuliers, aussi impressionnants que variés (le périple se déroule au sein de splendides paysages tour à tour neigeux, rocailleux ou verdoyants, montagnards ou portuaires, l’Alaska étant filmé ici en décors naturels au Canada). C’est un ravissement pour les yeux grâce aussi à la superbe photographie de William Daniels qui avait déjà signé celle, somptueuse en noir et blanc, de
Winchester 73. Des séquences inoubliables, difficile d’en faire ressortir l’une plus que l’autre, le film n’étant constitué que d’une succession de tels moments. On se souviendra néanmoins longtemps du traquenard dans la plaine marécageuse avec le massacre qui s’ensuit vu subjectivement par les yeux de nos héros qui ne peuvent rien faire pour l’arrêter, de la montée sur les glaciers du Yukon juste avant l’avalanche, de la traversée de Skagway par le troupeau s’achevant par la première rencontre avec le truculent John McIntire, de la poursuite de James Stewart dans le bateau et son entrée dans la cabine de Ruth Roman, du meurtre de sang froid dans le saloon de certains citoyens de Dawson par les hommes de Gannon, de la mort violente et tragique de Walter Brennan alors qu’on ne s’y attendait pas, du visage de James Stewart marqué par une rage impuissante devant sa main blessée et enfin de la splendide séquence de gunfigh final dans les rues boueuses et nocturnes de Dawson qui montre, bien avant Sam Peckinpah, qu’il était difficile de toucher son adversaire d’un coup, qu’il fallait des coups de feu répétés avant de blesser ou tuer celui d’en face même s’il se situait très proche de vous. Et cette clochette qui n’arrête pas de tinter jusqu’à se trouver en gros plan sur l’image finale…

Je suis un aventurier est un western réalisé avec une maestria sans pareille tout en n’oubliant pas de nous divertir intelligemment. A la fois épique, picaresque, dépaysant, mouvementé (avalanche, Stampede, fusillades, Gunfights…), coloré, parfois grave et extrêmement violent (l’étonnante séquence du guet-apens au milieu d’une grande plaine dégagée), il est magnifiquement écrit par un Borden Chase qui décrit toute une galerie de personnages d’une grande richesse psychologique, une communauté solidaire auquel il semble s’être grandement attachée. Tour à tour chaleureux, détendu, généreux puis très âpre (l’un des personnages principaux fait d’ailleurs les frais de la violence qui régnait à la fin du 19 siècle pendant la ruée vers l’or),
The Far Country est un western plein de vie, constamment jubilatoire par ses changements de ton et qui procure un indicible plaisir, certainement le plus serein et lumineux du quinté ‘mannien’. Le seul point qui m’empêche de le mettre au même niveau que
Bend of the River est sa musique qui, bien que très belle, n’atteint jamais le lyrisme et la beauté sereine de celle de Hans J. Salter.
Mais laissons la conclusion à Otis B. Driftwood, qui, sur DVDclassik, a, je trouve, certainement écrit le plus beau papier sur un film d’Anthony Mann à propos justement de
The Far Country : "
Pour tous les amateurs d’Anthony Mann, The Far Country est un film somme, une œuvre prodigieuse et si synthétique qu’elle dilapide généreusement en à peine plus d’une heure trente de projection la substance de tous les thèmes chers au cinéaste, dans une profusion de péripéties jamais frénétiques mais hautement jubilatoires. Il n’est pas de récit cinématographique d’une fibre plus aventureuse que celui ci. Il n’est pas de récit moral plus satisfaisant non plus. Voilà pourquoi The far country est assurément l’un des plus beaux westerns de l’histoire du cinéma. Peut-être même le plus beau de tous..."