Notez les films naphtas

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Profondo Rosso
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Les Copains d'Eddie Coyle de Peter Yates (1973)

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Eddie Coyle est un bandit sans envergure qui vit de petits boulots, de trafic d’armes et de contrebande. Pour échapper à une condamnation et éviter de finir ses jours derrière les barreaux il accepte de travailler comme indic pour Dave Foley, un agent du FBI.

Le méconnu The Friends of Eddie Coyle est pourtant un des meilleurs polars des 70's tout en constituant un des très grands rôles de Robert Mitchum. La star avait remarquablement su se réinventer avec l'âge mûr, délaissant la séduction et la dangerosité virile d'antan pour des rôles où il se montre plus vulnérable et joue de sa vieillesse dans La Fille de Ryan de David Lean (1970), Yakuza de Sidney Pollack (1975) ou plus tard Maria's Lovers de Andreï Kontchalovski (1984). The Friends of Eddie Coyle est la plus belle illustration de cette grandeur dans la modestie avec ce rôle de petite main de la criminalité de Boston. Le film adapte le roman éponyme de George V. Higgins. C'est le premier ouvrage de l'auteur qui comme dans le reste de son œuvre s'inspire grandement de son expérience de procureur adjoint général du Massachusetts où il plaida devant la cour suprême une soixantaine d'affaires impliquant des activités illégales de la mafia. Cette connaissance du milieu donnait une réalité palpable aux mœurs et langage criminel dépeint et The Friends of Eddie Coyle revisite la tragique fin de Billy O'Brien, petit malfrat de Boston assassiné en 1967. Le coupable était le psychotique et paranoïaque James "Whitey" Bulger (récemment incarné brillamment par Johnny Depp dans Strictly Criminal (2015)) qui le soupçonnait d'être un informateur - ironiquement Bulger s'avéra lui une vraie balance du FBI donnant ses rivaux pour asseoir son pouvoir.

L'histoire part donc du même postulat avec un Eddie Coyle (Robert Mitchum) en sursis et pris entre deux feux. Sous le coup d'une condamnation qu'il cherche à éviter pour préserver sa famille, son seul espoir serait d'être indic pour le manipulateur agent du FBI Dave Foley (Richard Jordan). Cela l'exposerait pourtant s'il était démasqué à des représailles fatales de la part de ses acolytes criminels. Coyle joue ainsi sur les deux tableaux en étant l'entremetteur pour fournir les armes à un gang de braqueur de banque tout en négociant sa survie avec le FBI. Peter Yates rend remarquablement justice à George V. Higgins (tout comme le fera bien plus tard et dans un registre plus ironique le très bon Cogan: Killing Them Softly (2012) seule autre adaptation de l'auteur) par sa déglamourisation du monde criminel. Les rencontres et deal se font dans les squares abandonnés, les parkings de supermarchés et les bars les plus miteux. Les rapports et la hiérarchie des malfrats se fait à travers le degré d'intimidation et une place progressivement déployée sur l'échiquier criminel où chacun es constamment le jouet d'un autre plus aguerris, expérimenté et dangereux. Coyle en impose ainsi le temps de quelques tirades viriles au minable vendeur d'armes Jackie (Steven Keats) qui lui-même joue les dure à cuire face à sa clientèle la plus minable (un couple de marginaux en quête d'arme lourde et des voleurs minables). Coyle est quant à lui dans ses petits souliers face aux braqueurs qu'il alimente en armes, ces derniers s'avérant aussi pathétiques dans leur quotidien (l'entrevue avec un acolyte louant un mobile-home avec une bimbo vulgaire) que dans l'exécution de leurs métier avec une méthode (prendre en otage la famille du directeur de banque pour le soumettre, argument réutilisé d'ailleurs bien plus tard et en plus léger dans le Bandits (2000) de Barry Levinson) manquant singulièrement de panache. Tous et plus particulièrement Coyle sont les jouets de haute sphères manipulatrice qui remportent une mise bien plus ambitieuse, que ce soit l'avancement pour l'agent Dave Foley ou la disparition de comparses trop gourmand et imprévisible pour le fascinant personnage de Dillon (Peter Boyle). Celui-ci est clairement inspiré de James "Whitey" Bulger par son double jeu et sa dangerosité d'homme de main de la mafia. L'interprétation glaçante de Peter Boyle tout comme l'aura dont l'entoure Peter Yates le rendent sacrément menaçant sans qu'on l'ait vu en action - si ce n'est de façon tout aussi abjecte que ses comparses durant l'épilogue.

Robert Mitchum traîne une carcasse fatiguée et arbore une allure résignée qui semble le condamner dès le départ. Hormis quelques scènes de braquage tendue et à la violence sèche, Peter Yates déploie ainsi un polar urbain sinistre dans le Boston le plus crapoteux possible baigné dans la photo automnale et dépressive de Victor J. Kemper - seul le score groovy de Dave Grusin amène un semblant d'allant. Le final tragique attendu se montrera minable, sans emphase et finalement poignant dans le destin du héros. 5/6
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Profondo Rosso
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Le Soldat Laforêt de Guy Chavagnac (1974)

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Juin 1940. Le jeune soldat Laforêt perd malencontreusement son régiment au détour d’une route. Il tente de retrouver ses camarades, en vain. Il se met alors à errer à travers les paysages de l’Aveyron. Son vagabondage l’amène à croiser toute une galerie de personnages singuliers…

Unique film de Guy Chavagnac, Le Soldat Laforêt est une belle curiosité imprégnée de son époque. Ancien assistant de Jean Renoir, Guy Chavagnac fonde en 1970 la société de production Unité 3 avec Paul Vecchiali et Liliane de Kermadec. De cette structure destinée à lancer des projets plus libres sortiront donc L'Étrangleur de Paul Vecchiali (1972), Le Soldat Laforêt, Home Sweet Home (1972) et Aloïse (1975) de Liliane de Kermadec ainsi que Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles de Chantal Akerman (1975). Les premières années seront difficiles puisque L'Étrangleur et Le Soldat Laforêt ne sortiront en salle que respectivement 2 et 4 ans après la création de Unité 3, mal distribués et passant un peu inaperçus. Un destin assez injuste notamment pour le film de Guy Chavagnac.

Le réalisateur paie formellement son tribut au mentor Jean Renoir (nous ne sommes d'ailleurs pas si loin des soldats sans but du Caporal épinglé (1962) tout en inscrivant le film dans l'idéologie pacifiste des 70's. Le scénario se déleste pourtant de tout message politique puisque ce n'est pas la désertion mais plutôt son penchant à la rêverie qui sépare Laforêt (Roger Van Hool) de son régiment dans la campagne de l'Aveyron. Après de vaines tentatives pour le retrouver, Laforêt va alors s'abandonner à la flânerie (avec ce moment symbolique où il troque son casque de soldat pour un chapeau de promeneur pris sur un épouvantail), se perdre et faire de singulières rencontres. Le contexte de la débâcle de Juin 1940 où les familles avaient fuient leurs domiciles dans la précipitation participent à l'atmosphère étrange où notre héros traverse des villages désertiques, séjourne dans des maisons, églises et châteaux abandonnés. Dès lors chaque rencontre est le reflet de cette ère agitée et la manière dont chacun l'accepte. Laforêt croise ainsi la route d'un adjudant (Bernard Haller) vivant nettement moins bien la perte de son régiment et ayant sombré dans la paranoïa et la folie douce. L'émotion gagne avec cette touchante entrevue avec cet homme (Jacques Rispal) mortifié par la solitude dans sa ferme, vivant dans le souvenir de sa femme qui l'a quitté. Pourtant pas plus que cette épouse disparue que l'arrivée imminente des allemands ne sauraient lui faire quitter ces lieux auxquels il est temps attaché. C'est d'ailleurs là que réside la plus belle réussite du film, les cadrages majestueux de Guy Cavagnac et la photo aux teintes automnales/sépia de Georges Strouvé donnant des allures de tableaux impressionniste à chaque image. Les rayons du soleil traversent la pinède des forêts avec poésie et nuances et les grands espaces ruraux s'offrent de façon absolument grandiose dans les plans d'ensemble où se perd la silhouette de Laforêt. Cavagnac réussit même le temps d'une scène le mariage parfait entre l'inspiration picturale, cinématographique (on pense au Déjeuner sur l'herbe de Manet tout comme au film de Renoir) et l'idéologie hippie du film quand Laforêt va croiser des jeunes filles se prélassant nues et jouant de la guitare pour leurs hommes en pleine nature.

Aucune continuité narrative ni dramatisation concrète ne vient perturber le rythme d'un récit fonctionnant sur le bonheur de l'instant, furtif et éphémère. Dès que les choses pourraient prendre une tournure plus grave, une ellipse ou un rire viendra désamorcer la possible tension. Tout doit servir ce charme du moment, à l'image du triangle amoureux (avec Francisco Rabal et une délicieuse Catherine Rouvel) où la rivalité s'estompe vite. Dès que l'instinct de possession et d'exclusivité propre au monde réel ressurgit, il sera temps de voguer vers d'autres horizons. Le contexte historique semblerait presque s'oublier dans cette ballade célébrant l'innocence et l'imagerie pastorale mais se rappelle à notre souvenir dans un final abrupt. La gravité se dessinant sur le visage si constamment insouciant de Laforêt jusque-là suffira à comprendre que le rêve est fini et que la réalité reprend ses droits. 4,5/6

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bruce randylan
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Soirée Bis à la Cinémathèque

Hitler / La vie privée d'Hitler (Stuart Heisler – 1962)

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Tout est dans le titre : la vie (et la mort accessoirement) d'Hitler, de l'écriture de Mein Kampf jusqu'à son suicide dans son bunker.

Dernier film de Stuart Heisler qui aurait pu prendre sa retraite un peu plus tôt. A part quelques mouvements de caméra, c'est totalement ennuyant, plat et régulièrement risible grâce à l’interprétation très Razzie Award de Basil Basehart. On ne passerait pas notre temps à bailler, on ricanerait volontiers devant les scènes intimistes entre Hitler et la gente féminine. Des rapports aux femmes rendues compliquées par son impuissance et son complexe d’œdipe un brin envahissant qui le pousse à modeler sa nièce et Eva Braun à sa maman.

A côté de ça, les grandes dates sont égrenées sans imagination : l'incendie du Reichstag, la nuit des longs couteaux, la débâcle depuis son bunker (où les russes ne sont jamais évoqués curieusement, seulement la progression des américains sur le front ouest).
Mieux vaut revoir l'excellent Hitler's gang de John Farrow, autrement plus nerveux et virtuose.

The magic face (Frank Tuttle – 1951)

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Janus, un acteur célèbre pour ses talents de déguisement et d'imitation, est enfermé en prison après que son épouse soit devenue la maîtresse d'Hitler. Il promet de se venger du IIIème Reich et attend une occasion pour s'évader, ce qu'il parviendra à faire en se grimant en directeur de sa prison. Son but est désormais de devenir le majordome personnel d'Hitler pour prendre la place de ce dernier !

C'est pour ce second film de la soirée que j'avais fait le déplacement, le film étant très apprécié de Chris Marker. Et on le comprend ! C'est un film assez jubilatoire qui repose sur un postulat tellement improbable qu'on a qu'une envie : y croire.
La première heure est un vrai régal avec son scénario suffisamment bien construit pour qu'on se prenne rapidement au jeu d'autant que Luther Adler y trouve le rôle de sa vie. Il est excellent dans tous ses rôles (soit 4). La fluidité de la narration, les astuces habiles du scénario et l’interprétation font oublier les nombreux raccourcis comme le fait que tout le monde possède la même morphologie.
Une fois que Janus a pris la place d'Hitler, le film perd un peu de son intérêt car les ficelles se font plus grossières en occultant totalement la question des juifs. :?
Du coup, on perd en implication face à l'accumulation un peu répétitive de scènes où Janus/Hitler procède au dernier moment à des changements de stratégies absurdes qui nuisent à l'armée allemande.
Le final dans le bunker vient heureusement redresser la barre avec un joli face à face, brillamment photographié avec de fort contraste.
De manière générale d'ailleurs, le film bénéficie d'une belle direction artistique pour un film solide, jamais démonstratif mais souvent bien cadré, de nombreuses scènes reposant sur l'observation d'Adler dans les coulisses. Les ellipses et le montage sont également maitrisés pour n'avoir aucun temps mort malgré une intrigue complexe, riches en péripéties et personnages.

Une vraie pépite extrêmement rare qui est inédit en DVD.
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bruce randylan
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Josef Katus, Provo (Wim Verstappen - 1966)

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Josef revient, sans le sou, à Amsterdam après avoirvoyagé dans différents pays. Il renoue avec son ancienne copine, déambule dans les villes, fréquente un peu les provos (premier mouvement de jeunesse anarchiste et libertaire), s'inquiète pour une douleur à l'abdomen et découvre qu'il est suivi par un inconnu

Programmé dans le cadre de le Dutch sex wave à la cinémathèque (mais dénué d'érotisme dans le cas présent), ce premier film s'inscrit surtout pleinement dans l'esprit nouvelle vague qui secouait le monde cinématographique : caméra et équipe légère, improvisation, scénario libre, acteurs et techniciens débutants ou amateurs (deuxième fois que Jan de Bont touchait une caméra par exemple après un court-métrage) et un mélange entre cinéma direct et fiction dans pour une approche assez curieuse qui opte pour une sorte de pastiche du reportage télé. Josef est en effet suivi par une équipe de reportage, ce qu'on ne comprendra qu'à la moitié du film malgré la présence d'une voix-off. Approche un peu gratuite qui n'apporte pas grand chose à la démarche sociologique générale du film et qui sonne davantage comme une excuse aux nombreuses séquences saisies dans la rue, et ses conséquences (passants regardant la caméra, perches et micro apparaissant dans le cadre...).
On touche rapidement les limites du film : une démarche bordélique qui avance sans trop savoir où, courant plusieurs lièvres à la fois. Le film tourne rapidement à vide, alternant creux de remplissage et d'autres passages qui accrochent un peu plus, surtout l'ambiance un peu Kafka avec l'inconnu suivant Katus ou l'étrange rituel avec la bouteille de vin dans une valise consignée. Et Rudolf Lucieer, le comédien principal, a un je-ne-sais-quoi de magnétique qui correspond bien à son tempérament blasé, cynique et mélancolique d'un homme insatisfait par son existence et qui ne se reconnait pas dans la soif d'Idéal de sa génération.
Fondamentalement, ce n'est pas inintéressant en ce qu'il capte une certaine époque et jeunesse, avec une spontanéité permise par sa méthode de tournage. Mais je ne suis pas sur que ça méritait un long-métrage.

Pour la précision, le titre d'origine est De Minder gelukkige terugkeer van Joszef Katus naar het land van Rembrandt soit "Le retour pas très heureux de Josef Katus dans la ville de Rembrandt"
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Dernier film découvert dans ce cadre Dutch Sex wave (et qui n'avait la aussi pas grand chose de "sexué")

Le braqueur / De Inbreker (Frans Weisz - 1972)

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Un braqueur de coffre forts est embauché par un homme d'affaire pour retrouver sa fille disparue. Sentant un coup fourré, il accepte le boulot mais reste - à raison - sur ses gardes.

Voila un titre qui surfe sur le revival des néo-films noirs décontractés qui fleurissaient à la même période aux USA. Je pensais d'ailleurs qu'il était antérieur au Privé d'Altman mais c'est finalement l'inverse. C'est plutôt sympathique sans pour autant répondre aux attentes d'une première demi-heure assez réussie avec son anti-héros nonchalant et roublard, loin d'être un sex symbol beau-gosse et bien bâti. Davantage le type de 40-45 ans, un peu dégarni et avec un peu de bide. Ca n'empêche pas le comédien Rijk de Gooyer de faire preuve d'une vraie présence à l'écran et d'être immédiatement attachant.
Frank Weisz impose au début une cadence très soutenue avec des ellipses très percutantes, une réelle sens de la concision avec quelques dialogues sympathiques, la musique groovy qui va bien et un scénario très basique mais bien construit. Par contre une fois que la fille est retrouvée, et re-disparait de manière définitive, le braqueur sort les charentaises et s'avachit dans le hamac. Le rythme se fait plus conventionnel, la narration manque de dynamisme, la caméra s'oublie dans un coin du décor et le scénario lasse avec ses sinuosités pas très passionnantes en fin de compte. Par contre l'arrivée d'un nouveau personnage féminin relance la machine vers un buddy-movie assez atypique, plus proche cette fois d'un Stanley Donen façon Charade (moins pop quand même). C'est assez improbable (la fille est mineure) mais le duo fonctionne bien et pour peu on aurait bien voulu les voir davantage à l'écran. Ca réhausse son gros tiers central en pilotage automatique et au script incompréhensible, fidèle au genre cela dit. Un des problèmes du film vient peut-être d'un manque de budget qui ne permet pas au cinéaste de donner libre court à ses ambitions comme en témoigne une poursuite en voiture très bricolé qui voudraient côtoyer ses homologues américains et qui dégagent presque une dimension touchante par ses maladresses.

Pour l'aspect sex wave, à part une visite dans un club de strip-tease, il n'y a à relever. Ce qui n'est absolument pas un défaut. Après tout le principal est de découvrir une cinématographie qui m'était totalement inconnu.
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Dans Toute la mémoire du monde 2019

Between the lines (Joan Micklin Silver - 1977)

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A Boston, le quotidien de la rédaction d'un journal local indépendant alors qu'une rumeur de rachat par un grand groupe plane sur eux.

A l'image de l'équipe quil met en scène, Between the lines est un pur film indépendant et il est a parier que la cinéaste avait en tête ce parallèle en s'attaquant à ce projet.
Sur le principe, ça avait tout pour me plaire mais en fait ce qui m'intéressait le plus - les journalistes sur le point de perdre leur liberté façon Park Row ou Bas les masques - est très en retrait et l'ensemble du récit est plutôt centrer sur leurs histoires de coeurs/culs et doutes professionnels : est-ce que je dois suivre mon copain à New-York ? Est-ce que je vais réussir à finir mon premier livre ? Je me mets en couple ou pas ? Pourquoi le comptable qui me drague ne comprend-il pas que je me fous de lui ? C'est pas possible d'avoir une augmentation ?
J'avoue que ces interrogations m'ont un peu laissé de marbre avec une interprétation inégale composée de jeunes comédiens qui ne demandaient qu'à percer (comme John Heard ou Jeff Goldblum en roue libre tout à tour agaçant ou amusant), une mise en scène "effacée" et une construction chorale où 75% des séquences pourraient être interverties tandis que d'autres tombe franchement à l'eau (le jeune qui se fait tabassait par des mafieux)
Après, ça n'empêche une certaine justesse dans l'écriture de plusieurs séquences qu'elle soit intimiste ou humoristique, et le film capte assez bien la fin d'une époque (mutation musicale, début des gros conglomérat médiatique, une certaine désillusion au lendemain des 60's...).
Ah oui, et il y a plusieurs chansons de Southside Johnny (dont 2 jouées en live dans un petit bar).
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Zelda Zonk
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Re: Notez les films naphtas

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Winter Kills [Les magnats du pouvoir / Qui a tué le Président ? (on trouve les deux titres en français)] (William Richert – 1979)

Dix-neuf ans après l’assassinat de son demi-frère, alors président des États-Unis, Nick Kean est contacté par un homme qui prétend être le deuxième tireur. Kegan se lance alors à la recherche de la vérité et pénètre dans le monde délirant des théories conspirationnistes.

Curieux film que voilà ! Commençons par dire que le casting est étincelant : Jeff Bridges, John Huston, Eli Wallach, Anthony Perkins, Sterling Hayden, Toshirô Mifune, et même Elisabeth Taylor dans un petit cameo (non créditée au générique). N'en jetez plus !… Pourtant, si le film s'inscrit bel et bien dans la mouvance très seventies des thrillers paranoïaques réécrivant l'assassinat de J.F.K, le film n'atteint jamais les sommets d'un Parallax View ou de Conversation secrète, la faute à un scénario bancal et inégal, gâché par quelques incohérences et invraisemblances, et surtout à sa tonalité déconcertante, oscillant constamment entre le sérieux de l'enquête et la farce, le drame et les situations loufoques. Cette approche hybride m'a quelque peu décontenancé et fait sortir du film à plusieurs reprises, ne sachant jamais vraiment sur quel pied danser. Dommage, car la mise en scène est plutôt réussie pour un premier film, d'autant mieux qu'elle est servie par la photo de Vilmos Zsigmond. Et John Huston est toujours aussi impressionnant de charisme et de justesse quand il est devant la caméra.
Bref, une curiosité pour le moins déconcertante, mais qui vaut tout de même le détour, surtout si vous êtes client(e) de ce climat conspirationniste au cinéma.
[Dispo en VOD sur de nombreuses plateformes, dans la collection « Make My Day » de Jean-Baptiste Thoret]

6/10

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Re: Notez les films naphtas

Post by Jack Carter »

bruce randylan wrote: 14 Mar 19, 12:33 Dans Toute la mémoire du monde 2019

Between the lines (Joan Micklin Silver - 1977)

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A Boston, le quotidien de la rédaction d'un journal local indépendant alors qu'une rumeur de rachat par un grand groupe plane sur eux.

A l'image de l'équipe quil met en scène, Between the lines est un pur film indépendant et il est a parier que la cinéaste avait en tête ce parallèle en s'attaquant à ce projet.
Sur le principe, ça avait tout pour me plaire mais en fait ce qui m'intéressait le plus - les journalistes sur le point de perdre leur liberté façon Park Row ou Bas les masques - est très en retrait et l'ensemble du récit est plutôt centrer sur leurs histoires de coeurs/culs et doutes professionnels : est-ce que je dois suivre mon copain à New-York ? Est-ce que je vais réussir à finir mon premier livre ? Je me mets en couple ou pas ? Pourquoi le comptable qui me drague ne comprend-il pas que je me fous de lui ? C'est pas possible d'avoir une augmentation ?
J'avoue que ces interrogations m'ont un peu laissé de marbre avec une interprétation inégale composée de jeunes comédiens qui ne demandaient qu'à percer (comme John Heard ou Jeff Goldblum en roue libre tout à tour agaçant ou amusant), une mise en scène "effacée" et une construction chorale où 75% des séquences pourraient être interverties tandis que d'autres tombe franchement à l'eau (le jeune qui se fait tabassait par des mafieux)
Après, ça n'empêche une certaine justesse dans l'écriture de plusieurs séquences qu'elle soit intimiste ou humoristique, et le film capte assez bien la fin d'une époque (mutation musicale, début des gros conglomérat médiatique, une certaine désillusion au lendemain des 60's...).
Ah oui, et il y a plusieurs chansons de Southside Johnny (dont 2 jouées en live dans un petit bar).
la remontée du topic par Zelda me permet de tomber sur l'avis (meme si mitigé) de bruce sur Between the lines, sympathique coincidence.
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Profondo Rosso
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Re: Notez les films naphtas

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Cérémonies sanglantes de Jorge Grau (1973)

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Au début du XVIIe siècle en Europe centrale, la riche comtesse hongroise Erzsébet Báthory, soucieuse de son vieillissement, fit tuer une centaine de jeunes filles vierges afin de se baigner dans leur sang, persuadée que ce rituel macabre pourrait conserver sa beauté et sa jeunesse. Alors que son époux, le marquis Karl Ziemmer, assiste à un procès posthume pour juger un médecin mort accusé d'être un vampire, sa femme remarque que quelques gouttes de sang tombées sur sa peau l'ont rajeunie. Influencée par sa suivante, la comtesse part à la quête meurtrière pour constituer sa fontaine de Jouvence afin de plaire éternellement et, surtout, cacher son vrai âge à son nouvel amoureux, un jeune soldat fou d'elle.

Cérémonies sanglantes s’inscrit dans un certain attrait du cinéma espagnol pour le fantastique depuis la fin des années 60. C’est également une des premières productions à exploiter la figure de la Comtesse Bathory, cette noble hongroise du 17e siècle dont la légende sanglante prétend qu’elle se baignait dans le sang de jeunes filles vierge pour préserver sa jeunesse. Les Lèvres rouges de Harry Kümel (1971) avait constitué la plus fameuse de ces premières illustrations filmiques de la Comtesse Bathory mais faisait le choix d’un environnement contemporain. Cérémonies sanglantes se démarque donc en exploitant le premier un environnement historique et esthétique explicitement situé dans un cadre de pays de l’est. Avec le temps et les apports d’historiens, la véracité de la « légende » de la Comtesse Báthory fut de plus en plus discutée et les fait fut plutôt interprété à l’aune d’un complot dont elle fut victime à cause de sa richesse et pouvoir grandissant dans le pays. La plupart des films préfèrent exploiter l’imagerie plus folklorique, gothique et sanglante de Báthory mais récemment La Comtesse de Julie (2009) avait su marier cette rigueur historique avec une veine plus sensationnaliste. Cérémonies sanglantes finalement plus drame historique et intimiste que film d’horreur anticipe donc le film de Julie Delpy sur ce point.

Nous plongeons dans un monde obscurantiste (dont les pratiques les plus étranges sont avérée comme ce puceau nu sur un cheval qui doit le guider vers une tombe de vampire) où la croyance oscille entre desseins pécuniaires et vraie folie. Erzsébet Báthory (Lucia Bosè) délaissée par son époux met ainsi cet abandon sur le compte des marques du temps sur son physique et va choisir la voie que l’on sait pour préserver la beauté de ses traits. Il est fortement sous-entendu que le marquis (Espartaco Santoni) est possiblement impuissant au vu de son abandon du lit conjugal, mais aussi de ses tentatives avortées de répondre aux avances qui lui sont faites notamment la belle Marina (la suédoise Ewa Aulin). Dès lors le couple retrouve de sa complicité en s’associant dans une machination meurtrière où l’une a l’illusion de retrouver sa beauté, et l’autre celle de réveiller sa virilité.

L’érotisme et la dimension rituelle macabre sont bien là (les visites nocturne "vampirique" du marquis), tout en remettant en cause le surnaturel pour miser sur la folie des protagonistes. Cela est pour la dimension intimiste mais le propos s’avère tout aussi cinglant à l’échelle de cette société lorsqu’on comprendre progressivement qu’une accusation et procès initial pour vampirisme semble un prétexte pour exproprier une famille et s’adjoindre leur terrain. Le film jongle avec brio entre veine sociale, horrifique et psychologique à travers une mise en scène élégante où Jorge Grau sait s’abandonner à quelques débordements bis lors des sacrifices (la photo écarlate et baroque de Fernando Arribas et Oberdan Troiani du plus bel effet). L’atmosphère trouble et gothique est très réussie malgré quelques petites longueurs. Même si notre préférence reste au définitif La Comtesse de Julie Delpy, ce précurseur s’avère un objet tout à fait intéressant. 4/6
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Re: Notez les films naphtas

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Le métro de la mort (Death Line - Gary Sherman, 1972)

Une série de disparitions dans une station de métro entraine la police sur la piste d'une histoire sordide, celle d'ouvriers enfermés vivants des décennies plus tôt, lors de l'abandon d'un chantier.

Très étonnant film d'horreur qui n'en est pas vraiment un, refusant les reflexes du plan choc et toutes les mécaniques habituelles pour un récit qui s'orienterait plus vers le drame humain, celui d'hommes et de femmes descendus au plus bas de la condition humaine, vivant à côté d'une société pas forcément reluisante comme l'illustre la première séquence ou un officier de l'empire qui se comporte comme un goujat avec une passagère avant d'être attaqué par les cannibales des sous sols : qui est le monstre ?
Sherman choisit une forme inhabituelle pour le genre, privilégiant un rythme très posé et les long plans, comme ce très beau long (faux) plan séquence qui nous dévoile au tiers du film les deux derniers "cannibales" du métro et leur environnement. un plan qui donne le ton du film, avec sa très belle lumière, et une humanité évidente mêlée à l'horreur "brute" des images. Une drôle d'atmosphère, particulièrement réussie, qui vise à l'ambiguïté. Sentiment prolongé par le génial Donald Pleasance dans le rôle de l'inspecteur qui mène l'enquête, à la fois drôle, désabusé, maniaque et obsessif, l'acteur invente à chaque plan, pour une interprétation mémorable. Le tout est bien dosé, dans un film ni trop court ni trop long, et d'une assez grande justesse dans la peinture de ses personnage. Une belle B.O qui oscille du classique au plus expérimentale accompagne les sentiments mitigés et complexes que nous procure le film. Une vraie belle découverte, et une très grande réussite du "genre".
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Re: Notez les films naphtas

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Rue des cascades de Maurice Delbez (1964)

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Hélène, séduisante veuve quadragénaire et mère du petit Alain, tient un café-épicerie-crémerie à Ménilmontant, un quartier populaire parisien alors en pleine évolution en ce début des années 1960. Lorsqu’elle essaie de refaire sa vie avec Vincent, un Antillais de vingt ans son cadet, Alain témoigne d’abord de l’hostilité à ce dernier avant d’être conquis par sa gentillesse et de devenir son ami.

Rue des cascades est un beau film humaniste et une vraie photographie de la France du début des années 60 face à la différence. Maurice Delbez adapte là le roman Alain et le Nègre de Robert Sabatier publié en 1953. L'histoire dépeint la romance entre Hélène (Madeleine Robinson), une veuve d'âge mûr et Vincent (Serge Nubret), jeune homme noir de vingt ans son cadet. Le récit se partage entre le point de vue d'Hélène et celui d'Alain (Daniel Jacquinot) son jeune fils, et leur manière de vivre cette situation face à leur entourage. Le film s'ouvre les pérégrinations d'Alain et ses copains dans les rues parisiennes au sortir de l'école, multipliant farces et petites moqueries face aux passants de tous âges. Cette séquence est un mélange d'espiègleries et de cruauté enfantine trahissant la méchanceté insouciante de ces âges-là face à la différence, pour montrer la façon dont elle va se retourner contre Alain quand un camarade lui dira que son père est un "nègre". L'enfance étant se moment schizophrène où l'on souhaite à la fois se démarquer et son fondre dans la masse, Alain ressent un rejet naturel pour le compagnon de sa mère qui s'exprime par la reprise des invectives racistes des adultes qui fréquentent le café de sa mère.

Maurice Delbez par son regard délicat nous fait cependant habilement comprendre qu'Alain se trouve à ce moment charnière de l'enfance où il comprend que sa mère ne lui appartient pas, mais qu'elle est aussi une femme avec ses désirs. Cette découverte est simplement exacerbée par "l'exotisme" du compagnon qui rend cette acceptation plus difficile à travers le regard des autres. Cet extérieur s'invite dans le microcosme de la clientèle du café et Maurice Delbez dont les parents tinrent un bistrot parvient à traduire toute l'authenticité tant individuelles que collective de ce lieu. Une femme mariée (Suzanne Gabriello) amie d'Hélène se trouvant un jeune amant, une ancienne prostituée (Lucienne Bogaert) lassée par la vie, un retraité (René Lefèvre) noyant sa solitude dans l'alcool, tous de par leur expérience sont des croyants ou désormais désespérés de l'amour qui amènent un point de vue intime et sociétal sur la romance d'Hélène. On comprend ainsi une certaine mentalité raciste teintée de relents colonialistes régnant alors dans les mentalités, Hélène et Vincent s'inscrivant parmi d'autres éléments dans une modernité gênante sur les mœurs rétrogrades d'alors. Le garçonnet Alain, pas encore formaté par cette dimension rance, va progressivement s'attacher à Vincent tout destiné à devenir un vrai compagnon de jeu. La caractérisation de Vincent est baignée de quelques éléments clichés que l'on associe aux personnes de couleurs (toujours souriant et enjoués, naïf, le physique impressionnant de Serge Nubret ayant une carrière de culturiste en parallèle) mais il faut inscrire cela dans son époque, et surtout c'est destiné à traduire la fascination de l'enfant, le désir de la mère (les regards appuyés de Madeleine Robinson à chaque apparition de Vincent) et l'attrait sous toutes ces formes que constitue "l'autre".

Ce sera source de jeu quand le paysage urbain (Delbez transpose le Montmartre du livre au quartier de Belleville/Ménilmontant qui selon lui a conservé cet environnement populaire) s'associe à la jungle et son bestiaire quand Vincent captivera les enfants par ses talents de conteur, ou quand il fera découvrir à Alain émerveillé sa troupe de spectacle africain (ou règne un même racisme et machisme en pointillé). Les lieux communs de l'époque nourrissent donc malgré tout une ouverture et Maurice Delbez évite tout autant de se montrer caricatural pour dépeindre le racisme des blancs, la xénophobie baignée dans l'alcool de René Lefèvre relevant aussi d'un profond désespoir. L'histoire possède une vraie veine progressiste et féministe avant l'heure dont il montre aussi l'impasse à l'époque pour les adultes. La femme adultère est "punie" pour sa liaison avec un jeune amant (une révoltante scène avec des journalistes arrivant à la conclusion qu'elle "l’avait mérité"), ce qui ouvre les yeux à Hélène sur tous les obstacles qui se placent entre elle et Vincent. Il est encore jeune, séducteur et avide d'expériences quand elle voit en le dernier amour de sa vie. Madeleine Robinson est très touchante et impudique dans ce portrait d'une femme aimante et refusant le sort d'une vie prématurément chaste et morne. La vraie ouverture et affection durable résidera donc entre Alain et Vincent, tout en échanges naïfs poétiques et d'une grande justesse (le dialogue où Vincent explique la différence entre chaque être vivant à Alain) dont on devine qu'ils transformeront l'enfant qui ne reproduira pas le modèle de pensée raciste et condescendant des adultes. Un très beau film dont le message ne rencontrera pas son public puisque les exploitants de l'époque refuseront de projeter un récit comportant une romance mixte. Le film sera finalement distribué à la sauvette par la Columbia, laissant un Maurice Delbez lourdement endetté et contraint de se réorienter vers la télévision pour le reste de sa carrière. Une injustice réparée par la redécouverte et la restauration récente du film que Delbez savourera de son vivant avant sa mort en 2020. 5/6
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Profondo Rosso wrote: 22 Apr 22, 02:11 La caractérisation de Vincent est baignée de quelques éléments clichés que l'on associe aux personnes de couleurs (toujours souriant et enjoués, naïf, le physique impressionnant de Serge Nubret ayant une carrière de culturiste en parallèle) mais il faut inscrire cela dans son époque, et surtout c'est destiné à traduire la fascination de l'enfant, le désir de la mère (les regards appuyés de Madeleine Robinson à chaque apparition de Vincent) et l'attrait sous toutes ces formes que constitue "l'autre".
Je pourrais entendre cette défense si ces clichés ne s'étendaient pas à l'ensemble des personnages de couleur. Or face aux gosses qui les dévisagent comme des bêtes curieuses dans le café, tous les potes musicos de Vincent se montrent pareillement bonhomme et bienveillants. Des clones en quelque sorte, stature physique mise à part. Même en tenant compte de la date de production, cette caractérisation lisse et uniforme au service d'un didactisme antédiluvien est selon moi plus que maladroite. On n'est pas si loin de l'imagerie Banania souriante, ce qui s'avère plutôt embarrassant pour un film de 1964. Sur son versant féministe, le progressisme du film de Delbez s'avère heureusement bien plus percutant, voire avant-gardiste.
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Re: Notez les films naphtas

Post by Profondo Rosso »

Beule wrote: 22 Apr 22, 05:04
Profondo Rosso wrote: 22 Apr 22, 02:11 La caractérisation de Vincent est baignée de quelques éléments clichés que l'on associe aux personnes de couleurs (toujours souriant et enjoués, naïf, le physique impressionnant de Serge Nubret ayant une carrière de culturiste en parallèle) mais il faut inscrire cela dans son époque, et surtout c'est destiné à traduire la fascination de l'enfant, le désir de la mère (les regards appuyés de Madeleine Robinson à chaque apparition de Vincent) et l'attrait sous toutes ces formes que constitue "l'autre".
Je pourrais entendre cette défense si ces clichés ne s'étendaient pas à l'ensemble des personnages de couleur. Or face aux gosses qui les dévisagent comme des bêtes curieuses dans le café, tous les potes musicos de Vincent se montrent pareillement bonhomme et bienveillants. Des clones en quelque sorte, stature physique mise à part. Même en tenant compte de la date de production, cette caractérisation lisse et uniforme au service d'un didactisme antédiluvien est selon moi plus que maladroite. On n'est pas si loin de l'imagerie Banania souriante, ce qui s'avère plutôt embarrassant pour un film de 1964. Sur son versant féministe, le progressisme du film de Delbez s'avère heureusement bien plus percutant, voire avant-gardiste.
Je mets vraiment ça sur l'époque et aussi le fait que tous les acteurs noirs soient amateurs, du coup on en reste au plus simple et avec beaucoup de maladresse sur la caractérisation. Vu que la scène dont tu parle est brève et reste une interaction avec des enfants (donc on imagine de toute façon mal les musiciens se montrer agressifs) c'est tout de même passé pour moi. Heureusement le film évite relativement ce genre de moment dans les scènes avec les adultes.
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Profondo Rosso wrote: 22 Apr 22, 13:26
Je mets vraiment ça sur l'époque et aussi le fait que tous les acteurs noirs soient amateurs, du coup on en reste au plus simple et avec beaucoup de maladresse sur la caractérisation.
Il y a sans doute de cela. Mais ce renoncement, ce laxisme dans la direction d'acteurs non professionnels (le monocorde Serge Nubret en tête malgré toute sa bonne volonté) constituent justement l'un de mes principaux griefs à l'encontre du film. Je trouve que l'interprétation est vraiment à deux vitesses. Les dialogues de Cosmos sonnent juste et mettent en valeur la véracité saisissante des portraits croqués par la grande Madeleine Robinson, Suzanne Gabriello, René Lefèvre ou Lucienne Bogaert. Ils n'ont cessé de me cueillir par leur acuité et leur impertinence (la "confession" du cassoulet par exemple) à l'aune des conventions de l'époque. C'est hélas tout le contraire chez les enfants (je mets à part le petit Alain, qui s'en sort mieux) que j'ai trouvés calamiteux. Leurs échanges récitatifs me donnaient parfois l'impression d'être importés d'un film d'avant guerre comme L'Enfer des anges. Leur poésie populaire sonnait faux, datée, fabriquée à mes oreilles, jusqu'à introduire un hiatus qui pour moi s'est avéré rédhibitoire. C'est un film que j'aurais sincèrement voulu aimer, mais que je trouve bancal et trop naïvement démonstratif jusqu'à, parfois, friser le ridicule (la "leçon" finale de Serge à Alain à l'heure des adieux).
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La Maison des bories de Jacques Doniol-Valcroze (1970)

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Julien Durras est un professeur d'université géologue, qui décide de passer une année en Haute-Provence avec sa femme Isabelle et ses deux enfants avec lesquels il est un époux et un père sévère et intransigeant. Il accueille un étudiant allemand en géologie, Carl-Stephan, qui doit l'aider à traduire ses travaux et qui apporte légèreté et détente à la maisonnée.

Jacques Doniol-Valcroze, à l’origine journaliste membre fondateur de la revue Les Cahiers du cinéma, va initier à la fin des années 50 le mouvement voyant d’anciennes plumes de celle-ci passer à la réalisation. Il s’avère cependant moins chantre de la modernité que les Godard ou Truffaut avec des œuvres caustiques ou d’autres plus surannées comme ce La Maison des bories adapté du roman éponyme de Simonne Ratel publié en 1932.

L’histoire nous plonge dans un cadre hors du temps, tant dans les mœurs des protagonistes que dans l’espace où ils évoluent. Nous suivons la famille Durras exilée dans une maison de campagne en Haute-Provence le temps que le père Julien (Maurice Garrel) finalise ses travaux de géologie. Pendant ce temps, son épouse Isabelle (Marie Dubois) trompe son ennui tandis que les enfants Laurent (Jean-François Vlérick) et Lise (Marie-Véronique Maurin) entre deux cours particuliers, s’évadent dans le vaste terrain de jeu que constitue la campagne environnante. Julien, patriarche austère et sévère jette cependant un voile d’ombre par ses manières rustres sur la quiétude de la famille. Carl-Stephan (Mathieu Carrière) jeune assistant allemand venu traduire les écrits de Julien, va amener bonheur et quiétude aux enfants, et sans doute aussi à leur mère.

Le film est une petite merveille d’atmosphère, tissant des moments espiègles, contemplatifs et envoutants dans la langueur de l’été et une nature magnifiée par la photo de Ghislain Cloquet. La bande-son portée par le concerto pour piano n° 21 de Mozart accentue cette dimension naïve, rêveuse et sobrement sensuelle quand se révèle progressivement l’attirance entre Isabelle et Carl-Stephan. Jacques Doniol-Valcroze par de menus détails dans les dialogues (le simple fait qu’Isabelle appelle Carl-Stephan par son prénom amène une intimité inattendue), les regards et les situations anodines crée une tension sexuelle accentuée par la photogénie de son casting. La blondeur solaire et éthérée de Marie Dubois étincelle et traduit le trouble face à cet homme qui représente tout ce que son époux n’est pas. Jeune, espiègle, l’allure élancée et le muscle saillant, Carl-Stephan entretient aussi une complicité avec les enfants que leur père n’a jamais recherché, les voyant comme des fardeaux encombrants et bruyants.

Tout ce climat fonctionne à merveille, le côté certes désuet et suranné participant aussi au charme. Le problème sera de rester jusqu’au bout dans cette surface sans amener un point de rupture à l’intrigue. Jacques Doniol-Valcroze ne choisit pas entre l’amour platonique non consommé et l’adultère explicite pour opter pour un entre deux frustrant. La première option aurait accentué le drame, la deuxième créée une certaine tension sensuelle et dramatique intéressante quant à l’issue du couple et de la cellule familiale. A la place, l’adultère reste « subliminal » par une jolie astuce formelle, mais tout de même désuète cette fois dans le mauvais sens à l’heure de la libération sexuelle. Plus que la frustration de ne pas voir l’union des deux personnages, c’est surtout le sentiment de conformisme qui gêne un peu, la femme ne pouvant exister (même le temps d’une nuit) au-delà de son statut de mère et d’épouse. Le côté bourgeois corseté que le récit semblait vouloir délicatement bousculer au départ se maintient jusqu’au bout, malgré une très légère altération finale (mari et femme qui se tutoient enfin dans la dernière scène). Dommage. 3,5/6