Le Cinéma asiatique

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Spike
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Re: Le cinéma asiatique

Post by Spike »

Les adresses de redirection Wildgrounds.com et Asiafilm.fr, qui menaient autrefois à un site très intéressant sur le cinéma asiatique, ont été rachetées et renvoient désormais à des sites commerciaux. :? Quelqu'un saurait-il si le web-master compte remettre ailleurs en ligne les articles ? Ou dois-je commencer à écumer archive.org pour les récupérer ?
bruce randylan
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Re: Le cinéma asiatique

Post by bruce randylan »

Midnight whisper (David Lai & Johnny Mak - 1988)

Vivant sous la coupe d'un mari violent et d'une belle-mère aussi réactionnaire que conservatrice, une femme obtient non seulement le divorce mais également la garde de sa fille âgée de 4-5 ans. La grand-mère ne l'entend pas de cette oreille et kidnappe l'enfant pour l'emmener en Chine continentale.

En s'arrêtant au seul générique, on aurait pu croire à un film d'action tonitruant : co-réalisations de deux spécialistes du genre David Lai et Johnny Mak avec Moon Lee au casting. Il s'agit plutôt d'un bon gros mélodrame dont le début ne manque pas d'intérêt, surtout pour son scénario qui brasse pas mal de bonnes choses, surtout sociales, avec une narration assez rapide : divorce, violence conjugale, archaïsme des traditions chinoises, corruption policière, prostitution... sans oublier la partie en Chine avec les camps de ré-éducations. De manière générale, le film décrit la position peu enviables des femmes dans la société hong-kongaise avec de faibles possibilité d'indépendance et émancipation.

Il y a quelques moments qui se valent encore lors des retrouvailles, 15 ans plus tard, où la fille n'a plus aucun souvenir de sa mère, si ce n'est l'image déformée, racontée par sa grand-mère. Le rapprochement des deux femmes est d'autant plus délicat que les différences culturelles entre la Chine et HK crée un vrai gouffre d'incompréhension et que la mère a du épouser un homme d'affaire cynique et ventripotent pour payer le retour de sa fille.
C'est à partir de là que le film tombe rapidement dans des facilités mélodramatiques conventionnelles aux péripéties prévisibles. La fin à ce titre ne nous épargne rien des pires clichés du genre.
Dommage que les bonnes intentions s'estompent au détriment des formules à la mode et d'un humour raté. Malgré la présence de deux cinéastes aux manettes, on a du mal à voir une quelconque personnalité et la mise en scène s'avère très fade et sans inspiration. Les acteurs sont ceux qui semblent en souffrir le plus car ils ont l'air un peu égaré dans leur rôle. On sent presque leurs désarrois de ne pas avoir de direction. C'est dommage pour Moon Lee qui s'essayait à un rôle à contre-emploi pour un résultat assez inégal.

Le film, via le DVD zone all Fortune Star, est présenté vraiment brute de décoffrage : aucune restauration (ni ré-étalonnage) avec beaucoup de tâches, poussières et même une pellicule qui est souvent voilé. Après, comme le film n'est pas non plus incontournable...
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bruce randylan
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Re: Le cinéma asiatique

Post by bruce randylan »

Début d'un nouveau cycle à la MCJP pour une fois non consacré au Japon mais sur les influences que celui-ci a pu avoir sur ses pays voisins.
Ca commence par Taïwan avec 12 films, des années 60 jusqu'à maintenant, fictions et documentaires et beaucoup de raretés invisibles.
http://www.mcjp.fr/fr/agenda/presence-d ... -taiwanais

Je pourrais pas en voir beaucoup d'autant que les films ne passent qu'une fois et que cela se déroule durant la rétro HK de la cinémathèque :?

A Zhuang Goes to Taipei (Wu Fei-Jan - 1966)

Un couple de retraité vivant modestement dans les montagnes se dirigent vers la capitale pour voir leurs enfants. Mais l'aîné les reçoit sans trop d'égard et, gênés, les parents se dirigent vers leur second fils qui se montrent tout aussi peu accueillant.

Si la lecture du synopsis vous rappelle Voyage à Tokyo, c'est n'est sans doute pas un hasard et le film peut se voir comme un remake plus léger. Comme le disait Wafa Ghermani qui présentait la séance, même si le cinéma nippon n'était plus distribué à Taïwan depuis la fin de l'occupation japonaise, les réalisateurs pour avoir fait leurs études au Japon connaissaient bien les grand succès locaux et y trouvaient divers sources d'inspirations.

Wu Fei-jan est bien loin de la beauté et la profondeur du chef d’œuvre d'Ozu et ne la recherche de toute façon pas en optant pour une approche volontairement plus humoristique, non dénué de mélancolie. Il joue principalement de la confrontation entre les montagnards candides et rustres et les citadin plus individualistes et cyniques.
La réalisation est pour le moins plan-plan, totalement anecdotique avec un découpage réduit au minimum ou une photographie sans relief. Il laisse en revanche la part belle à ses comédiens qui étaient parmi les plus populaires du pays alors.
Je m'attendais à un humour plus lourdingue et cabotin mais ça reste décent pour l'époque, dans la moyenne des autres comédies asiatique 60's que j'ai pu voir (comme les coréenes). A Zhuang Goes to Taipei s'en sort même pas trop mal grâce à son scénario qui fonctionne toujours malgré ses grosses ficelles et son manque de finesse pour des personnages forcément très caricaturaux correspondant à un esprit "comédie de moeurs".
On ne peut pas dire non plus que ses ressorts comiques (le quiproquo dans le parc avec les bento) ou romantique (la veuve et le veuf) soient follement originaux mais en étant indulgent, on peut y trouver un petit charme attachant d'autant que le film est assez court et correctement rythmé.
Une curiosité désuète en somme.
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Re: Le cinéma asiatique

Post by bruce randylan »

Toujours à Taïwan via la MCJP :

Je passe rapidement sur Un amour ancien qui perdure (Shao Luo-Hui - 1962) typique de ce dont le public raffolait à l'époque et qui s'avère pénible aujourd'hui. C'est un pure mélodrame dans son sens strict, c'est un dire un drame en musique, ici plutôt en chanson. Le comédien était avant tout un chanteur très populaire et il gratifie les spectateurs d'une petite dizaine de chansons (honnêtes pour le genre bien qu'assez répétitive). Par contre, c'est un comédien exécrable... surtout qu'il s'agit d'imprimer une réelle émotion sur son visage. Il plonge fréquemment dans le ridicule à plusieurs reprises comme lors d'un combat affligeant où il assomme plusieurs assaillants avec un gourdin.
Le film joue la carte du chantage émotionnel à plein régime : l'héroïne qui doit épouser un homme qu'on lui impose, le héros victime d'injustice, couple séparé, enfant perdu, père alcoolique et égoïste etc... Les rebondissements sont très téléphonés mais donne une œuvre où il se passe plein de truc (sans que ce soit jamais dynamique) pour un résultat très curieusement structuré qui ne possède aucune logique réelle. On voit qu'on est en tout cas dans un premier degré qui friserait aujourd'hui la parodie. Ainsi quand 3-4 méchants se rapprochent de la maison du couple de héros pour kidnapper l'épouse, la séquence est littéralement accompagnée d'une musique tout droit sorti d'un cartoon (genre le loup qui avance dans la forêt pour croquer le petit chaperon rouge).

Il y a plein plus de choses à dire sur Seediq Bale : les guerriers de l'arc-en-ciel (Wei Te-sheng - 2011) qui fut présenté dans sa version intégrale en deux parties, soit 4h35 (la version internationale ne faisant "que" 2h30).
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Cette ambitieuse fresque guerrière prend racine dans la révolte de la tribu aborigène Seediq, mené par le chef Mona Rudao, qui prirent les armes contre les colons japonais qui les opprimaient.
La grande qualité du film tient à sa description des us et coutumes Seediq qui sont montrés assez crument et sans jugement. On n'est pas chez Jean Rouch pour autant et l'ethnographie n'est pas poussé non plus à fond. On fait ainsi un peu rapidement l'impasse sur les femmes avec quelques simplifications aussi sur d'autres rituels. On voit que les concepteurs du film cherchent à faire du cinéma d'action avant tout pour s'intéresser principalement aux mœurs belliqueuses des Seediq, composés eux-mêmes de différentes tribus qui se livraient entre eux à de violentes guerres, avant et pendant l'occupation japonaise. Et ce ne sont pas des enfants de cœurs : pour prouver qu'ils sont des hommes, ils doivent décapiter un ennemi et rapporter la tête en trophée. Ce qui leur donne droit à un tatouage au visage, signe de leur bravoure et qui leur permettra d'accéder au paradis (en franchissant un arc en ciel). Bref, quand il s'agit de se battre, ça ne badine pas et ça tranche direct selon Gaya, leur code d'honneur et croyance.

La première partie du film présente rapidement la jeunesse de Mona Rudao avant de s'attarder sur les humiliations et le mépris que témoignent les Japonais. La nouvelle génération qui n'a pas connu leur implantation par la force possède un désir de revanche tandis que les plus âgés savent qu'en cas de révolte, les représailles signeront la fin des Seediq. Mais inévitablement, la succession de brimade va atteindre le point de non qui se manifestera par le massacre du village Wushe. L'occasion pour la tribu de se venger mais aussi de pratiquer un rituel par le sang qui est l'occasion pour les plus jeunes d'obtenir leur précieux tatouages. Une attaque violente et barbare qui n'épargne personne : femme, enfant, vieillard... Tout y passe tant qu'il s'agit de japonais, qu'ils soient innocents ou bienveillants envers les aborigènes.
Cette première partie aborde ainsi pas mal de thèmes intéressants sur la civilisation/colonisation et surtout l'identité. Jusqu'à quel point par exemple les chef de villages doivent-ils accepter de subir la haine japonaise pour préserver leur culture sachant que vivre pacifiquement et passivement n'est pas dans leur logique et que cela empêche les plus jeunes d'accéder à leur paradis ? Quelle est également la place des Seediq qui acceptent de vivre à la japonaise ?
C'est plutôt bien écrit et assez prenant pour que la première moitié ne soit jamais ennuyante et redondante même si le manichéisme est assez présent. Celà dit plusieurs séquences nuancent le contexte comme le Seediq marié à une japonaise ou le fait de ne pas cacher les exactions sans pitié des autochtones.

La deuxième partie est beaucoup plus consacré à l'action avec les Seediq ayant pris le maquis qui tentent de lutter face à la contre-attaque japonaise. Leur ruses en font d'ailleurs des combattants redoutables. Cette seconde moitié est également plus dramatique puisqu'on sait que cette rébellion est de toute façon condamnée d'avance. On trouve ainsi des séquences assez fortes où les femmes ne pouvant prendre part au combat organise un suicide collectif tandis que le "métis" doit assassiner sa famille avant de se donner lui même la mort. Si ce genre de moments sont filmés avec une dignité vraiment poignante, on évite pas un nationalisme tonitruantpar la suite qui confine au grotesque comme lorsque le gosse de 12 ans muni d'une sulfateuse se transforme en véritable Rambo et décime à lui tout seul des douzaines et des douzaines d’adversaires.

Dans l'ensemble, si c'est solidement filmé, il n'y a aucun génie et ce n'est pas aussi épique qu'on pourrait le fantasmer mais les scène d'actions sont très bien faîtes, efficaces, lisibles, bien découpées, parfois intenses et nerveuses. Et elles sont en grand nombre. Il y en revanche un certain nombres d'effets spéciaux pas toujours heureux comme des chutes de rochers ou des explosions. Le plus gênant réside dans les séquences avec les avions qui sont pour le coup vraiment laides. Autres regrets, la photographie est parfois très bricolée numériquement avec de temps en temps des potards à fond dans la saturation ou la luminosité pour des couleurs brûlées.
Après, il faut reconnaître que le film n'a coûté "que" 25 millions de dollars, somme cela dit considérable celà dit pour Taïwan. John Woo a d'ailleurs participé au financement du film alors que le cinéaste avait du mal à boucler son budget.



Le film est sorti chez nous en DVD/blu-ray sous le titre Warriors of the rainbow mais seulement dans son montage de 2h30 renié par le cinéaste. Mais on trouve la version intégrale aux USA on dirait. Sinon à Hong-kong de sûr.

Par contre, on trouve en France la BD qui a donné envie au cinéaste de traiter cette histoire : Seediq Bale - Les guerriers de l'Arc-en-Ciel
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bruce randylan
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Re: Le cinéma asiatique

Post by bruce randylan »

The lunatics (Derek Yee - 1986)

Un travailleur social aide autant qu'il peut une poignée de marginaux sans-abris. Une journaliste qui a l'a vu désarmer un simple d'esprit veut l'accompagner sur le terrain.

Il y a une sorte de mystère Derek Yee. Bénéficiant d'une aura conséquente chez les critiques et les amateurs du cinéma hong-kongais, je suis pour ma part largement dubitatif sur son Une nuit à Mongkok que j'avais trouvé très mal écrit et affreusement artificiel.
The lunatics, sa première réalisation, souffre déjà de ces défauts malgré une première moitié ambitieuse avec une approche sociale pas très éloignée du documentaire que n'aurait pas renié Ann Hui.
Yee s'intéresse aux laissés-pour-compte de la société hong-kongaise comme les SDF ou les handicapés mentaux en tournant en décors naturels et conservant une certaine intégrité dans le traitement qui se veut réaliste jusque dans les détails les plus glauques comme le père qui a enterré son enfant. C'est à la fois dur et poignant. Certains dialogues sont d'une étonnante justesse pour montrer le désarroi profond de ces militants face ceux qu'ils essayent de soutenir (sans l'appui du gouvernement qui semble totalement absent dans la réponse à fournir). La courte séquence avec le médecin sur le point de démissionner est à ce titre très forte, et ce en quelques secondes.
Sans doute pour aider le film à voir le jour et ramener des producteurs, les différents handicapés sont joués par des vedettes de l'époque (qu'on imagine bénévoles) : Chow Yun-fat, Paul Chun, Tony Leung ou John Sham dans des rôles plutôt courts dans l'ensemble mais marquant.
Sauf que Derek Yee qui signe seul son scénario ne peut s'empêcher de verser dans le sensationnel pour rendre son film plus commercial. La dernière demi-heure bascule dans le n'importe quoi surréaliste avec Paul Chun qui redevient totalement fou (pour avoir oublier une fois ses médicaments) et se transforment en psychopathe s'introduisant dans une école où il trucide à la machette les institutrices. :?
Le final est encore pire dans le tragique de pacotille.

Non seulement, c'est totalement idiot mais en plus c'est surtout complétement contre-productif et en opposition totale avec la volonté initiale d'humaniser et de donner un visages à ces marginaux. En sortant du film, on en vient à se dire qu'il faudrait tous les enfermer purement et simplement car trop dangereux.
J'ai rarement vu un film avec autant de bonnes cartes en main se planter à ce point dans sa dernière ligne droite.

Après ça vient donc peut-être de moi car le film jouit d'une grande réputation et existe à ce titre en blu-ray hong-kongais (le vieux DVD semble être épuisé). Curieusement malgré son casting accrocheur et ses nombreuses nominations aux Césars locaux, il reste inédit en occident.
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Re: Le cinéma asiatique

Post by bruce randylan »

Wonder woman (Kam Kwok-Leung - 1987)

Après avoir ratées un concours de beauté, deux femmes sympathisent : l'une vient de se faire plaquer par son copain et la seconde, un peu cruche, cherche à persévérer dans le milieu de la mode. Cette dernière propose à la nouvelle célibataire d'emménager chez elle.

J'étais tombé par hasard sur le visuel du film alors qu'il venait tout juste de sortir à Hong-Kong en DVD. Avec aucune review ni même note trouvable sur le net, je me suis lancer tenter et j'ai bien fait, Wonder women étant un joli petit film très attachant.

Il s'agit du premier film réalisé par Kam Kwok-Leung, personnage à la carrière très curieuse : quelques films en tant qu'acteur au milieu des années 70 puis il sort des radars pour revenir à la fin des années 80 où il écrit/réalise 2 films suivi d'un troisième en 1996 avant de ré-disparaitre pour revenir fugacement en 2012-2013 devant et derrière la caméra !
Cette filmographie atypique se retrouve dans la facture et le scénario du film qui demeure assez original : il est raconté sur 7 jours (du lundi au dimanche) pour une structure imprévisible entre la comédie (de mœurs), le drame social, la chronique intimiste et le triangle amoureux. C'est souvent inégal et imparfait mais comme souvent avec ce genre de titre, il y a quelque chose d'attractif qui s'en dégage. Principalement grâce à son duo de comédienne : Carol Cheng et Cecilia Yip qui ont une vraie complicité à l'écran. Il est un peu dommage que le personnage de Carol Cheng soit tout de même très caricatural dans son côté nunuche naïve (comme dans la séquence du casting) même si elle parvient à rendre son personnage touchant à plusieurs reprises.
Ce qui m'a surpris le plus c'est une sincérité qui n'a pas l'air feinte avec un portrait peu reluisant de la misogynie de la société hong-kongaise,sans trop l'appuyer non plus, et Kam Kwok-Leung a vraiment l'air de porter attention à ses comédiennes. Pour cela, il déploie mine de rien pas mal de trouvailles originales dans la réalisation dont certaines sont assez poétiques (les boules de billard bleues et blanches, le baiser au travers du T-shirt, le voyage en tramway). De manière générale, la ville de Hong-kong est bien filmée, tant dans un côté un peu glamour que sordide avec une pollution très présente.
Il y a régulièrement des idées de cadrages ou d'utilisation de l'espace qui prouvent qu'on est pas seulement dans un produit formaté. D'ailleurs, l'évolution du script est assez peu commercial avec son dernier tiers sous forme de ménage à trois avec Michael Wong où Le réalisateur évite de juger ses personnages ou de tomber dans le racoleur. Il fait même preuve d'une sensibilité inespérée au détour de plusieurs plans emprunts d'une certaine tension sensuelle qui aurait méritée d'être mieux canalisée. Il faut en effet admettre que le film est tout de même curieusement bâtit et très bancal même si ça lui apporte un charme indéniable.
De plus, le rythme est bien géré et ne souffre de pratiquement aucune baisse de régime.

Je m'attendais à un pseudo Sex and the City (avant l'heure) et je me suis retrouvé face à un film assez libre et même émouvant (avec le gros morceau canto-pop très efficace :mrgreen: ). Et malgré toutes ses faiblesses, Wonder woman a la fraicheur et la spontanéité des premiers films, inconscients qu'ils tracent leur propre sentier.

La bande-annonce (ou le clip ?)


Comme d'habitude avec Fortune Star, le master 16/9 est d'époque, assez brute donc mais décent avec quelques coquilles dans les sous-titres anglais.
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Re: Le cinéma asiatique

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Au revoir mon amour (Tony Au - 1991)

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Pendant l'occupation japonaise, un résistant chinois revient à Shanghai pour une mission secrète. Il y retrouve son ancienne maitresse, une chanteuse de cabaret qui a mal vécu son départ précipité.

Une bonne pioche que ce cette histoire d'amour sous fond de guerre pour un mélodrame ambitieux.
Tony Au est un ancien directeur artistique ayant travaillé pour Tsui Hark, Ann Hui ou encore Sammo Hung et cela se sent dans la reconstitution soignée. Ça a beau être tourné à l'économie, parfois très bricolée comme la série d'explosions rajoutées sur une photo aérienne de Shanghai, on ne se sent pas à l'étroit dans les décors qui sont assez réalistes : petites ruelles, cabaret, scène de foule, grosses artères, quartiers populaires, paté de maisons en ruines... C'est un peu les mêmes recettes que Roger Corman au final, à savoir plusieurs décors noyés dans la brume ou la nuit et une caméra souvent en mouvement. Très belle photographie également avec la présence de certains grand noms comme Peter Pau ou David Chung De plus. Et pour compléter le générique, on a droit à un casting trois étoiles avec Anita Mui, Tony Leung (Ka Fai), Kenneth Tsang, Carrie Ng ou encore Norman Chu. Tous ont l'air investi dans leur rôle au point qu'on regrette que certains ne soient pas plus développés.
Dernier nom connu : celui de Gordon Chan qui signe un scénario étonnamment au dessus de la moyenne. Vu le contexte historique, on pouvait s'attendre à de la grosse propagande raciste anti-japonaise. Il n'en sera finalement pas grand chose et les personnages sont loin d'être manichéens. Plusieurs japonais sont loin d'être diabolisés ; ils présentent même une dimension humaine plus poussée que le héros masculin que l'engagement contraint à l'égoïsme.
Dernier bon point à relever : la présence de quelques courtes scènes d'action très efficaces et sèches, réglées par Meng Hoi, donc un brève mais redoutable fusillade.

La seule fausse note ( ! ) provient finalement de la musique sirupeuse et trop synthétique. Heureusement les 3-4 chansons d'Anita Mui sont d'un bien meilleur niveau, bien qu'anachronique.

Ces nombreuses qualités font qu'on ne prête même pas attention aux ficelles un peu grosses du scénario dont dont les missions de Tony Leung qui gravitent très fréquemment autour d'Anita Mui. On est pris par l'histoire, les personnages et l'atmosphère sans voir passer les 105 minutes. La fin se paie même le luxe d'être émouvante tout en refusant le happy-end et sans sacrifier la psychologie des personnages.



Par contre, le DVD hong-kongais fortune star est décevant. Pas restauré, avec beaucoup de tâches, de fourmillement, pas super définis et une photo un peu délavé. Typiquement un truc qui mériterait un beau blu-ray.
Ah oui, et devinez quoi ? C'est épuisé pour changer.
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Re: Le cinéma asiatique

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When Tat Fu Was Young / Cherry blossoms (Eddie Fong - 1988)

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Au début du XXème siècle, le jeune Yu Dafu part faire des études de médecine au Japon alors que les nationalistes monte en puissance. Rapidement, il est davantage attiré par les jeunes femmes et la poésie.

Première rencontre avec Eddie Fong dont j'avais vu jusque là plusieurs de ses scénarios portés à l'écran par d'autres cinéastes : L'enfer des armes, nomad ou le très beau et méconnu Lai Shi, China's Last Eunuch. C'est un film assez étonnant qui utilise un traitement anachronique pour dépoussiérer le film historique et éviter l'académisme. On pense parfois même à du Wong Kar-wai première période avec plusieurs séquences où la caméra galope au grande angle avec une photographie aux couleurs saturés. Le personnage féminin (une chinoise que son père veut faire passer pour une japonaise) est aussi une femme très moderne, vive, espiègle, lumineuse qui ne doit certainement pas correspondre à une réalité sociale de l'époque.
La démarche d'Eddie Fong est plutôt payante puisque son film fait rapidement preuve d'originalité et d'anticonformiste au point de rendre son héros (un poète ayant vraiment existé) un peu trop candide et immature dans son rapport aux femmes, à la sexualité ou à ses camarades, qu'ils soit chinois ou japonais. De ce fait, on est davantage dans le roman initiatique que dans le biopic qui n'apprend pas grand chose sur la vie de l'artiste. Autant je ne suis pas très fan du jeu de Terence Fok et certaines ruptures de ton maladroites ou trop insistantes, autant j'ai apprécié les partis pris du cinéaste et sa mise en scène, alternant moments dynamiques et esthétisme davantage japonais que hong-kongais, et un dernier tiers qui ne manque pas de force dramatique.

Le film fut tourné en 1985 pour la Shaw Brothers mais ne sorti que 3 ans plus tard, après avoir été revendu à la Golden Harvest qui rajouta plusieurs scènes de nudité. Et qui communiqua sur la présence de Chow Yun-Fat qui n'apparait pourtant que 5 minutes dans le film. Sa production houleuse et son remaniement tardif expliquent sans doute certaines de ses lacunes mais ça reste un film attachant, visuellement inspiré et qui porte un regard personnel tant sur une période que sur une figure historique, sans tomber dans un racisme anti-japonais. On sent au contraire un respect et un désir de nuances.
Ca me motive pour découvrir d'autres films du cinéaste qui remporta de nombreux prix internationaux avec son épouse la réalisatrice Clara Law (pour qui il écrit et produit).

C'est sorti chez Fortune Star dans un dvd (zone all, VOSTA) potable bien qu'à la compression médiocre. Voila qui mériterait une restauration et un blu-ray.
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Re: Le cinéma asiatique

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Mr cinema (Samson Chiu - 2007)

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De la fin des années 60 jusqu'au 10 ans de la rétrocession de Hong-Kong à la Chine, la vie d'un projectionniste de cinéma communiste, de sa femme qui regrette de passer après les autres et de son fils qui rejette ses idées et galère à trouver un emploi stable.

Avec Anthony Wong et Teresa Mo au générique, et à la vue des affiches, je m'attendais à une comédie gentiment décalé, et je me suis retrouve devant une chronique douce amère qui se conclut en mélodrame.

En tant que tel, le film possède plusieurs défauts gênants : la reconstitution historique est inexistante, la gestion du temps - et des années qui défilent - est mal gérée en manquant de repères, la première moitié semble avancer sans ligne directrice et surtout vu le sujet du film (un communiste rêvant de se rendre à Pékin et plus particulièrement sur la place Tian An'men), le scénario fait totalement l'impasse sur le tragique massacre de 1989. Sans doute pour la présence de co-producteurs chinois.

Sauf que le film balaye ses lacunes avec la meilleure des raisons : du coeur.
Et Mr cinéma se charge de pulsations, s'emplit d'humanité et finit par déborder d'une émotion aussi poignante que sincère. Contrairement à ce que le titre pouvait laisser croire, Samson Chiu ne signe pas vraiment une déclaration d'amour au cinéma mais plutôt à ses comédiens et à sa ville, Hong-Kong.
Privilégiant les longs-plans séquences, les comédiens se révèlent sous leurs meilleurs jours, avec justesse et sensibilité, parfois en contre-emploi par rapports aux registres qui ont fait leur succès : Anthony Wong, Teresa Mo mais encore Karen Mok qui est ici rayonnante. Ronald Cheung dans le rôle du fiston malchanceux est un moins à l'aise mais finit - comme le film - à trouver le bon ton.

Après donc une première heure trop évasive et superficiel (tout en suivant sans déplaisir), Mr cinema trouve enfin son unité dans sa seconde moitié une fois que le fils est devenu adulte et retrouve son amour d'enfance. A partir de la, la narration prend davantage son temps et enchaîne les séquences à fleur de peau : Karen Mok à l’hôpital, la lettre de la mère, la solitude du père face à ses rêves jamais concrétisés, l'envie d'un nouveau départ entre Ronald et Karen, leurs photos volées dans Hong-Kong et sa dernière séquence très "cinéma Paradiso". La gorge se serre, les yeux se gonflent et les larmes finissent pas ne plus pouvoir être retenues.

En plus des relations entre les personnages extrêmement touchantes, le cinéaste parvient à faire un parallèle avec la fermeture du cinéma où travaille Anthony Wong et la disparation annoncée de Hong-Kong dont l'identité va inévitablement être ingurgitée par la Chine. Ce n'est pas dit de but en blanc mais Chiu parvient à rendre palpable ce sentiment d'une époque qui arrive à son terme. Cette addition et cette complémentarité d'émotions en devient déchirant (surtout pour qui aime la ville).

Énorme coup de coeur pour ma part et il fera sans aucune doute parti du palmarès 2019.

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Le DVD hk est zone all, sous-titré anglais, est d'une bonne tenue. Il commence à se faire rare en revanche (on le trouve encore sur buyoyo)
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Profondo Rosso
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Re: Le cinéma asiatique

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Hop je remets ça là

Yang ± Yin: Gender in Chinese Cinema de Stanley Kwan (1996)

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Stanley Kwan par la place accordée aux femmes dans sa filmographie est souvent considéré comme le George Cukor asiatique. Il partage également avec le cinéaste hollywoodien le fait d'être gay et va s'interroger à travers ce documentaire sur la représentation LGBT dans le cinéma chinois. On questionnant la symbolique plus ou moins explicite des films, il va ainsi scruter le regard de la société chinoise sur les sexualités sortant de la norme traditionnelle. En évoquant ses premiers émois et contacts avec la nudité masculine dans un hammam lorsqu'il était enfant, Stanley Kwan ravive aussi ses souvenirs filmiques de cette exposition à l'écran. Le cinéma martial en est le vecteur idéal et, s'il l'on entraperçoit le Bruce Lee sec et véloce de La Fureur du Dragon, c'est surtout les héros masochistes et les amitiés viriles d'un Chang Cheh qui provoquent le trouble. Chang Cheh affirme avoir voulu redonner une place centrale à l'homme dans une industrie chinoise où les vraies stars étaient féminines. Son idéal héroïque masculin se partage ainsi entre ainsi entre l'archétype imposant et/ou menaçant que représente des acteurs comme Wang Yu ou Ti Lung, mais parallèlement il peut aussi introduire une figure plus vulnérable comme David Chiang. Les films de Chang Cheh se partage ainsi entre un machisme assumé et une imagerie crypto-gay dans les manifestations de camaraderie masculine appuyée dont la femme est exclue. Le propos de Chang Cheh en interview jure ainsi avec certains extraits particulièrement parlants dans l'analogie freudienne (les héros "pénétrés" par des sabres et autres armes phalliques dans des postures où le martyr de la douleur se dispute au plaisir masochiste). Stanley Kwan aborde cette schizophrénie entre le refoulé et l'explicite avec John Woo (disciple de Chang Cheh s'il en est) à travers des extraits de Le Syndicat du Crime (1987) ou The Killer (1989). Le prolongement de la chevalerie chinoise dans un contexte du polar se conjugue ainsi à une même esthétique ambigüe lors de scènes aussi marquantes que l'extraction de balles entre le policier et le tueur dans The Killer. John Woo affirme comme Chang Cheh célébrer l'amitié masculine dans volonté plus visuelle et viscérale que dialoguée et intellectuelle, et laisse à l'interprétation des spectateurs le côté gay.

Un autre aspect passionnant du documentaire est la force d'une société où la famille est encore régie par les codes traditionnels. La place d'autorité centrale et du père et la primauté accordée au fils plutôt qu'aux filles en termes d'éducation force les garçons à masquer toute fragilité. Les avancées économiques permettent aux familles de vivre mieux, d'être moins nombreuses et ainsi de délester les garçons d'une forme de pression ce qui autorise à être plus vulnérable. Des réalisateurs comme Ang Lee, Tsai Ming-liang ou Hou Hsiao-Hsien témoignent du rapport à leur père, que Stanley Kwan illustre par des extraits leur film notamment Garçon d'honneur (1993) reflet de l'éducation plus portée à l'ouverture d'Ang Lee. La dernière scène du documentaire est d'ailleurs très touchante avec Stanley Kwan interrogeant sa mère sur le sujet et faisant par la même occasion son coming out.

L'autre réflexion pertinente sera le rapport au passé dans la façon d'amener la question de genre dans différente adaptations d'une même œuvre. Les films contemporain peuvent 'avérer paradoxalement plus conservateur à travers divers exemple. Phantom Lover de Ronny Yu (1995) privilégie ainsi l'imagerie romantique classique façon Fantôme de l'Opéra aseptisé quand l'original Song of midnight (1937) osait une sexualité plus déviante lorgnant sur Frankenstein dans la mutation de son héros. Il en va de même avec le célèbre Adieu ma concubine (1993) où tout en semant le trouble sexuel, la conclusion choisit la tragédie plutôt que la réunion des amants gay du livre respectée dans une adaptation antérieure. Le plus brillant est bien sûr Tsui Hark dont la confusion des genres est un motif majeur dont il fait une parfois une malédiction mais qui questionne toujours les réels penchants de ses héros à travers l'ambiguïté qui guide les amours tourmentés de Swordsman II (1992) ou The Lovers (1994).Le questionnement entre tradition et modernité et la quête d'identité y sont souvent représenté par la présence androgyne de Ling Ching-hsia à laquelle une belle place est accordée.

Le propos est captivant et émouvant pour l'amateur du cinéma de Hong Kong avec tous les intervenants majeurs de l'industrie qui participent au documentaire. On appréciera notamment les réflexions pertinentes du regretté Leslie Cheung, éludant la question de sa propre homosexualité tout en ayant toujours été ouvert à ce type de rôle. Le doc n'évoque d'ailleurs pas Happy Together (1997) de Wong Kar Wai (pas encore sorti voire tourné à ce moment-là), vrai film de la rupture par sa passion amoureuse masculine gay qui brise le tabou pour la société chinoise et hongkongaise. Indispensable. 5/6
bruce randylan
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Re: Le cinéma asiatique

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Un cycle de petites raretés vient de commencer à la Tek avec un focus d'une douzaine de films sur le « cinéma de (mauvais) genre taïwanais » couvrant la période de 1961-1982 (avant la nouvelle-vague quoi)

Woman Revenger (Ouyang Chun – 1982)

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Une Hong-kongaise se rend au Japon pour retrouver une amie qui est mêlée à un trafic de drogue. Elle y apprend qu'elle a été assassinée et décide de la venger.

Ce pure film d'exploitation fut réalisé par un comédien populaire qui avait déjà évoqué le milieu des triades avec un arrière-fond social une décennie plus tôt.
Rien de tout cela ici puisque le tournage au Japon (nécessaire pour échapper à la censure qui n'aurait pas accepter que Taïwan connaisse des dealers) lui permet de rendre hommage au cinéma de genre japonais : film de Gambling (façon Woman Gambler ou Lady Yakuza), héroïne vengeresse borgne à la Sasori, yakuza-eiga et de l'exploitation type Teruo Ishii (nudité gratuite et torture à base de fourmis). Sans oublier un combat dans un bain.
Intention louable sauf qu'il faut tout de même attendre quasiment 1h10 avant qu'on passe aux choses sérieuses. Ce qui précède tient davantage du remplissage plus ou moins visible : interminable séquence de danses (prise sur le vif) dans une rue piétonne et différentes sous-intrigues notamment à base de flash-backs. De plus la narration est brouillonne et maladroite, dénuée de la moindre transition, ce qui fait qu'on ne comprend que rarement que la séquence à la laquelle on vient d'assister est justement un souvenir. Sans parler des invraisemblances.
Le temps paraît bien-long malgré les jolis vus du monts Fuji, même si on voit bien que la plupart des extérieurs ont été tourné aux mêmes endroits.
Par contre quand, ça se réveille c'est tout à fait sympathique (après l'agression de l'héroïne) avec des idées amusantes tel le serpent dans la ceinture. Le rythme est beaucoup plus soutenu avec plusieurs scènes d'actions qui sont correctement réalisées comme les travellings latéraux lors d'un affrontement sur un terrain enneigé.


Lady Avenger (Yang Chia-yun – 1981)

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Une top-modèle se fait violer après avoir été prise en auto-stop. Malgré la pression de ses employeurs, elle décide de porter plainte mais perd son procès et se suicide. Son cas intéresse une journaliste qui subit bientôt à son tour un viol collectif.

Présenté en soirée bis avec le précédent, ce titre était beaucoup plus intéressant, principalement pour avoir été réalisé par l'une des rares femmes cinéastes du pays. Il y a un vrai discours social – voire politique – ouvertement féministe avec un critique virulente de la culture du viol, ce qui en fait une œuvre en avance sur son temps. Lady avenger traite de l'impunité des hommes, des victimes rendues coupables à cause de leur vêtement/comportement ou et plus largement d'un tabou qui impose le silence pour éviter les quand-dira-t-on et le déshonneur familial.
De plus, le film évite toute complaisance ou voyeurisme et la seconde séquence du viol, celui collectif, crée un profond sentiment de malaise dérangeant en étirant l'agression avec un décor oppressant (un immeuble en travaux) où l'échappatoire est impossible. La gestion de l'espace, l'utilisation de l'architecture vide qui évoque aussi le boom économique du pays laissent à penser qu'au travers des deux héroïnes, il y une métaphore de la population même du pays vivant sous le joug de la dictature en place. D'ailleurs là encore, l'histoire se délocalise à Hong-Kong pour éviter la censure.
La seconde moitié se mue en Rape & revenge plus conventionnelle, assez efficace mais plus mécanique avec les coupables qui expient leur faute à tour de rôle et de manière violente, même si les situations restent variés (un abattoir, un bâtiment en construction, salle de jeu, forêt transformée en terrain de chasse...). Par contre, il y a des coupes très brutales dans les passages les plus crues donc j'imagine qu'il y a eu de la censure. Vu l'état de la copie projetée, je ne suis pas sur qu'il existe d'autre source pour en reconstituer une version uncut.
En tout cas, un film souvent passionnant, qui privilégie le premier et qui n'a pas vraiment vieilli malgré plusieurs raccourcis. Et sa comédienne principale offre une jeu puissant d'une intensité impressionnante.

Dangerous Youth (Hsin Chi – 1966)

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Chin, jeune adolescente un peu naïve est séduite par un mauvais garçon assez insistant qui lui fait croire qu'il peut l'aider à gagner de l'argent. Il essaie en réalité d'en faire la maîtresse d'un homme d'affaire pour récupérer l'argent qu'elle pourrait en tirer.

Un drame en noir-blanc qui se veut un portrait cru d'une jeunesse turbulente en perte de repère. On pense forcément aux équivalents japonais qui arrivaient tout de même à mieux capter la vitalité anticonformiste de cette génération. C'est plutôt davantage l'académisme et le moralisme qui priment. Passée une introduction alléchante qui laisse croire à une œuvre chorale multi-générationnelle dans un joli noir & blanc en scope, on se recentre rapidement sur le couple des jeunes, partagé entre sincérité et cynisme, arrivisme et candeur.
Je ne connais pas le cinéma taïwanais de cette décennie (peut-être davantage à la fin de ce cycle ?), donc difficile de dire si la sensualité du film et son immoralité initiale étaient monnaie courante ou atypique. Mais le déroulement est sans réelle surprise, quoique le conformisme du discours final est encore plus conservateur qu'attendu, côtoyant carrément les codes du cinéma de propagande (la contre-plongée sur deux visages de profil en gros plans avec un ciel bleu dégagé en arrière-fond).
A l'image de la moto tournant en rond pour obliger l'héroïne à suivre les « recommandations » de son prétendant, le film s'enlise à mi-chemin et peine à évoluer. Le sentiment de sur-place est appuyé par une bande-son incroyablement répétitive qui plagie des succès de la musique pop-rock occidentale (Rolling Stone, Otis Redding...) en instrumentales plus ou moins inspirées et fidèles, dont 2 thèmes sirupeux au saxophone qui sont déclinés jusqu'à l’écœurement à chaque nouvelle scène.
Comme si ça ne suffisait pas, le manque de charisme des comédiens n'incite même pas à prendre en pitié cette romance contrariée.
La deuxième moitié apparaît ainsi bien, bien, bien, bien... bien... bien..... biiiieeeennnnn longue.
Last edited by bruce randylan on 28 Apr 19, 13:54, edited 1 time in total.
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Je continue à Taïwan

The fantasy of the deer warriors (Chang Ying – 1961)

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Une meute de loups attaquent un groupe de moutons. Les animaux de la forêt essaient de s'organiser pour résister mais un renarde profite d'une rivalité amoureuse entre deux daims envers la même femelle pour semer la zizanie.

Avec des acteurs déguisés en animaux dans des costumes rudimentaires, sa candeur assumée et sa parabole politique (les loups représentant soit le pouvoir dictatorial soit les communistes), l'extrait de ce film culte taïwanais qu'on avait découvert sur internet nous avait fait salivé. On pensait trouver un film subversif, décalé et satirique.
Au final grosse douche froide, ce n'est qu'un film pour enfant primitif (dans tous les sens du terme) dont les niveaux de lectures sont finalement très réduits. Ca ne va pas beaucoup plus loin que son postulat avec un scénario aux enjeux très plats, un rythme totalement inexistant et une mise d'une extrême platitude qui n'apporte pas la moindre idée. Le découpage est dès plus basiques, les décors naturels ne sont pas exploités à 90% du temps, les trucages médiocres et les comédiens surjouent bêtement.
L'expérience devient pénible au bout de 10 minutes et ce film n'aurait d'ailleurs pas du dépasser la durée d'un court-métrage.
Malgré quelques touches d'humour volontaire (la référence au lièvre et la Tortue) ou involontaire (le climax navrant final avec la daime tombant de la falaise).




The end of track (Mou Tun-fei - 1970)

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Deux collégiens occupent un après-midi caniculaire entre randonnées en montagne et baignade à la plage. Alors qu'ils s'arrêtent sur un terrain sportif désert, ils se lancent un défi : le premier parie qu'il est capable de résoudre des exercices de mathématiques aussi rapidement qu'il faudrait à son ami pour faire le tour des pistes de courses. Mais après plusieurs minutes d'intenses effort sous une chaleur étouffante, ce dernier s'écroule mort.

Après une demi-douzaine de films plus ou moins médiocres, ou du moins sacrément terne visuellement, voilà une totale révélation signé en plus par un cinéaste dont on attendait rien : Mou Tun-fei, le cinéaste sulfureux de Men Behind The Sun" et Black Sun : The Nanking Massacre !
Loin de tout excès racoleur et voyeuriste, The end of track est une drame grave qui fait preuve d'un incroyable sensibilité sans se vautrer dans le pathos. La mort tragique de son jeune héros le plonge dans une incompréhension faîte de culpabilité et d'incommunication. Il est littéralement hanté par cet événement et se sent responsable face aux parents de son camarade défunt. Il tente de les aider dans leur commerce de rue mais la mère le rejette durement tandis que le père éprouve une certaine empathie pour ses efforts. Quant à ses propres parents - et aux corps enseignant -, ils se semblent pas prendre conscience du déchirement qui s'empare de lui.
Un des points admirables de son traitement est le refus d'expliciter les sentiments et les états d'âmes. Il y a pour ainsi dire très peu de dialogue d'autant que ce garçon est bien incapable de formuler les émotions qui l'assaillent.
The end of track transpire de ses douleurs muettes qui marquent plus profondément que les grands discours larmoyant ou les séquences mélodramatiques. Le malaise de héros se traduit par ses tentatives maladroites de rapprochement et de compréhension qui, si elles ne pas strictement émouvantes, dégagent un spleen bouleversant et une tendresse déchirante. Le scénario ne joue pas la facilité d'ailleurs et ne cherchent pas à résoudre tous les conflits, les traumatismes étant trop profonds. La gêne des parents n'osant porter secours à leur fils secondant les restaurateurs itinérants ou la chute de l'enseigne sont parfaitement logiques et cohérents face à un deuil impossible à courte échéance..
De plus, la forme est en parfaite adéquation avec le propos avec une formidable gestion du scope noir et blanc. Les extérieurs privilégient les plans larges, et donc le vide, ainsi que les décors dépouillées. La prédominance de la nature est aussi révélateur d'un chemin vers une sérénité et une paix intérieure dont le héros ne prend pas forcément conscience.
Le montage n'hésite pas non plus à appuyer son désarroi avec des accélérations parallèles et syncopées, faisant resurgir des brides de souvenirs.

Pour une œuvre de jeunesse, la maturité plastique et thématique est formidable, même si les maladresses ne sont pas exclues (musique répétitive, première partie un peu trop longue même si l'errance est indispensable pour introduire le drame à venir). Malheureusement le film fut tout simplement interdit par la censure taïwanaise : on pense à l'un des rares monologue du héros qui dénonce l'hypocrisie des valeurs apprises à l'école et il est possible d'imaginer que la relation entre les deux amis dépassent la stricte amitié platonique.
Ce ne fut pas la seule mésaventure de Mou Tun-fei avec le pouvoir et il en sortit terriblement peiné d'autant qu'il avait alors une véritable foi dans le cinéma. Peut-être est-ce que cette rancœur se mua en pure misanthropie cynique qu'on retrouvera dans sa période hong-kongaise ?
End of tracks fut longtemps considéré comme perdu mais une copie a été retrouvé il y a peu et fut restaurée dans la foulée.

The best secret agent (Chang Ying – 1964)

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Durant la guerre Sino-Japonaise, Tsui-Ying quitte sans raison apparente son fiancé. Déçu, ce dernier quitte le pays et revient quelques temps plus tard alors qu'il est désormais un espion. Il découvre que son ancienne amoureuse a épousé un traître. Dans le même temps, un mystérieux agent met régulièrement en déroute les troupes japonaises qui sont ainsi ridiculisées.

Remake d'un film chinois de 1945, ce film connut un succès phénoménal et lança une vague durable de films d'espionnage mettant en avant des espionnes. Vu de 2019, on se dit que les Taïwanais de l'époque devaient connaître un sacré embargo cinématographique pour célébrer un tel niveau de médiocrité. Alors certes, l'aspect « fibre patriotique » est à prendre en compte mais ça n'excuse pas l'ensemble des défauts rédhibitoires qui polluent quasiment chaque aspect du film : les acteurs qui surjouent la moindre expression en prenant longuement la pause, le scénario plus risible que palpitant, une réalisation sous perfusion, une photographie plate... J'en passe et des meilleures. Avec un montage soutenu, ça pourrait presque passer pour une parodie tant certaines situations et péripéties sont grotesques : l'époux qui ne comprend rien à ce qui se passe dans sa maison, le chef de ses services secrets qui se ballade toujours avec ses lunettes de soleil, le fait que tout le monde semble être espion du même réseau sans se connaître, la séquence « déguisements » de Tsui-Ying...
On ricane de temps en temps, mais c'est davantage la somnolence qui gagne à la fin.

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Et 3 de plus !

Foolish bride, naive bridegroom (Hsin Chi - 1968)

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Deux jeunes adultes sont obligés de s'aimer en cachette à cause de leur parents respectifs (chacun veuf et veuve) qui exigent une éducation stricte. Lassés des stratagèmes pour se voir, ils lancent bientôt un ultimatum à leur parents pour faire accepter le mariage. Sauf que lors de la rencontre, le père du marié et la mère de la mariée se reconnaissent pour avoir été eux-mêmes fiancés il y a très longtemps.

Une grosse comédie populaire qui reste encore assez plaisante par sa bonne humeur, sa légèreté et sa candeur désuète. Cela dit pour l'époque, le film prenait pas mal de liberté sur la morale confucéenne et s'amusait à inverser les codes hommes-femmes : ici, c'est la jeune fille qui doit s'introduire dans la maison de son amoureux qui vit enfermée par son papa. D'ailleurs, celui-ci en a marre que des défilées d'adolescentes viennent parader sous ses fenêtres. :mrgreen:
Cette inversion des sexes est particulièrement flagrante dans la conclusion où c'est le père qui est conduit comme une mariée à la cérémonie. Quelques autres allusions culturelles (ou jeux de mots ?) m'ont aussi sans doute échappé car mes 2-3 voisines taïwanaises riaient assez souvent.
Le film possède en tout cas plusieurs allusions sexuelles dans des dialogues ou situations à double-sens comme la fausse fuite d'eau supposée tandis que le jeune couple se bécote sur un canapé. Et si la réalisation est très académique, quelques plans jouent habilement de l’essor économique du pays comme les nouveaux immeubles d'habitation tout juste achevés ou des parcs qui semblent récents. On sent que le cinéaste parvient à capter des changements de mentalités et une certaine émancipation de la jeunesse (même si la censure laissait peu de marge de manœuvre niveau mœurs)
Sorti de ça, on est un vaudeville aux ressorts primitifs, aux gags appuyés par les effets sonores ou la musique entraînante (qui pompe allégrement des succès occidentaux comme du Nino Rota, Hernando's hideaway ou même James Bond). Il y en tout cas une fraîcheur et une décontraction qui fonctionnent si on est bon public.
Le dernier tiers est des plus détonnant aujourd'hui avec cette sorte d'éloge aux violences conjugales (partagées « heureusement ») car rien ne vaut une bonne grosse baston pour se réconcilier et retomber amoureux.se. Avec œil au beurre noire et hématomes de préférence ! :o

Never too late to repent (Tsai Yang-Ming – 1979)

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Ma Sha est un petit délinquant, élevé par sa grand-mère, qui gravite autour des maisons closes. Lors d'un règlement de compte, il assassine un malfrat et prend la fuite avant de se rendre. Il est envoyé en prison où il continue de défier les autorités et de se battre avec d'autres détenus.

Une petite curiosité où le vrai Ma Sha joue son propre rôle, tiré de son propre roman autobiographique. Malgré son contenu sulfureux (prostitution, scène de violence, évasion...), la censure a accepté le tournage du film puisque la morale apparaît sauve au travers de la rédemption de son héros qui cherche à se racheter une conduite dans la seconde moitié en essayant de se ré-insérer dans la société.
Autant dire que le discours apparaît parfois très naïf et pétri de bon sentiment pour quelques scènes édifiantes. La subtilité n'est vraiment pas de mise comme le portrait du chef de l'île pénitentiaire.
Sa structure, très conventionnelle, est finalement assez proche de certains films hollywoodiens pré-code où les excès de la première sont rachetés par l'évolution du personnage. A défaut d'originalité, ça donne un film plutôt rythmé et dynamique, qui reproduit les incontournables du genre : combat entre prisonniers, le mitard, l'évasion...
La seconde moitié est plus réussie et touchante avec une réelle dimension sociale qui donne un ancrage plus réaliste où Ma Sha se fait renvoyer de se rares emplois précaires à cause de son passé ou ses tatouages.
Ma Sha s'en sort pas trop mal même s'il se donne un meilleur rôle qu'il n'avait dans sa vie puisqu'il fut en fait arrêté pour exhibitionniste.

Alors, c'est sur, c'est pas Le cimetière de la morale de Kinji Fukasaku mais vu les contraintes de la censure, le résultat est plutôt agréable à suivre et trouve sa voie entre cinéma de genre et une certaine sincérité. Never too late to repent connut un vif succès et lança une veine de film noir social au point que certains critiques y voit les signes avant coureurs de l'émergence de la nouvelle-vague quelques années plus tard.

Typhoon (Pan Lei – 1962)

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Un repris de justice recherché par la police s'enfuie de Taipei en compagnie d'une fillette qui vient de fuguer en croyant que sa mère n'est pas sa mère biologique. Ils se réfugient dans un chalet isolé en montagne où un scientifique mène des expériences sur des souris, au grand désespoir de son épouse qui ne supporte plus cette vie recluse.

L'une des très bonne surprise de ce cycle.
Comme dans The end of the track (à un moindre niveau), on y trouve une maîtrise formelle largement au dessus de la dizaine de films que j'ai vu jusqu'ici du cinéma taïwanais de cette période.
Le scope comme le noir et blanc font preuve d'un joli classicisme et Pan Lei semble aussi à l'aise dans les espaces urbains ouverts que dans les intérieurs étroit, sous une pluie battante ou dans une clairière au grand air, avec deux personnes dans le cadre ou une vingtaine. Il y a même quelques vraies belles idées de mise en scène comme le petit plan-séquence autour de l'apparition de la fillette et du fuyard dans le chalet. Mais c'est surtout dans la tension sexuelle que le cinéaste signe ces meilleures séquences car on devine très vite que le repris de justice et l'épouse vont se tourner autour, d'autant qu'un autre personnage féminin, une sauvageonne, est également de la partie, même si elle ne sert pas grand chose au final. Les jeux des regards et d'observation sont bien construits et culminent dans une séquence de danse où les deux protagonistes se regardent haletant et en sueurs. Le film possède également plusieurs symboles sexuelles qui lui permettent sans doute de contourner la censure même si ce n'est pas franchement subtil et que ça reste très appuyé de manière générale. Au moins, la tension est palpable et donne une réelle atmosphère au film malgré ses stéréotypes (surtout concernant le mari trop passif). On a parfois l'impression que le scénario accumule les sous-intrigues pour le plaisir de la surcharge ou pour justifier certains retournement de situations au lieu de mieux travailler les éléments principaux tel la relation entre la fillette et l'épouse qui ne peut avoir d'enfant.

Malgré ses réserves, aux-quelles il faudrait rajouter une durée un peu longue qui se ressent dans le dernier tiers, je n'ai pas envie d'être trop critique puisque j'ai passé un bon moment avec un quatuor intéressant, une réelle ambition cinématographique et d'un cadenas bien construit. Je serai même très content de découvrir d'autres films du cinéaste.
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Derniers films découverts :

The vengeance of the Phoenix sisters (Chen Hung-Min - 1968)

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Des criminels évadés assassinent un juge et son épouse mais leur trois filles échappent au massacre tout en étant séparées. Une dizaine d'année plus tard, devenues adultes et sans se connaître, elles désirent retrouver les meurtriers pour venger leurs parents.

Monteur d'une centaine de films dont le plus connu est Dragon Inn de King Hu, Chen Hung-Min a aussi réalisé une quinzaine de films entre 1968 et 1980 dont Vengeance of the phoenix sisters constitue la première mise en scène. L'influence de King Hu est évidente avec évidement un montage très similaire constitué de plans très courts qui décomposent les mouvements en une succession de gestes où l'apesanteur n'a plus vraiment de prises. Les personnages semblent davantage glisser que marcher ou courir. Les vingt premières minutes sont d'une rapidité époustouflante à ce titre avec beaucoup de plans de dépassant pas la seconde. Du cinéaste de A Touch of zen, on retrouve également un souci de rigueur dans la gestion de l'espace, l'utilisation des travelling et des gros plans ainsi qu'une atmosphère très western. Pour l'hommage direct, il y a aussi une scène de suspens dans une auberge restaurant. Ca n'a pas la grâce du maître calligraphique mais pour une petite production, le résultat est remarquable et très ambitieux techniquement. Il y a pourtant beaucoup de système D à l'image des phares de voitures servant de projecteurs pour les scènes nocturnes qui ressortent bien grâce aux contrastes tranchés du noir et blanc. Je me demande d'ailleurs s'il ne s'agit pas du premier Wu Xia Pian que je vois en noir et blanc (en mettant de côté les œuvres de jeunesse d'Im Kwon-taek).
En revanche pour l'histoire, c'est plus mitigé avec un scénario prétexte, parfois grotesque dans ses péripéties pour justifier toujours plus de scènes d'action tel le suspens autour du bûcher. Mieux vaut aussi éviter de parler de la caractérisation des personnages avec des méchants navrants de caricatures (et dont les sous-fifres sont ridicules dans leur costumes). Une fois de plus dans un wu xia pian féminin, l'héroïne est déguisée en garçon et trompe tout son monde (y compris ses propres sœurs qui craquent pour lui/elle :lol: ), ça fait bien-sûr partie des codes, d'autant que la comédienne est une vedette de l'opéra, mais ça m'amusera toujours

Niveaux chorégraphies, on est en 1968, à Taïwan, et il ne faut donc pas s'attendre à des miracles. C'est régulièrement approximatifs et ça manque de souplesse. Toutefois, on ne peut pas reprocher à l'équipe de vouloir nous en donner pour notre agent avec plus de la moitié de sa durée consacrée aux combats dont quelques passes d'armes sont très sympathiques et plutôt variés : mains nues, armes blanches,mano à mano, grosse mêlée, un contre 2-3... avec pas mal de variété dans les décors naturels.

Un peu passé de mode certes, et ça manque de consistance pour ne pas éviter certaines redondances, reste que le plaisir est régulièrement de mise avec une réalisation de haute volée et un montage virtuose qui continue de provoquer l'admiration.

La restauration récente est en plus très belle.


The elegant Mr Hu (Wu Fei-jian - 1966)

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Un homme d'affaire marié court après les femmes. A contre-coeur, Il offre à l'une de ses maîtresses une bague onéreuse qui est régulièrement confondu avec son modèle d'exposition. Suite à de nombreux quiproquos le vrai bijou se retrouve en possession d'une famille de cireurs de chaussures vivant dans un bidon-ville.

Un bon représentant de la comédie populaire à tendance sociale dont les taïwanais raffolaient dans les années 60.
Rien ne manque : un rythme de vaudeville soutenu, des quiproquos en pagaille, des bons sentiments, des personnages stéréotypés comme il faut (l'épouse de l'homme d'affaire, une forte rombière au sale caractère :mrgreen: ), un jeu pas forcément subtil mais efficace et une bonne touche sociale (clin d’œil à Chaplin inclus ?) avec sa comédie de mœurs autour des classes sociales qui donnent un dernier tiers réjouissant quand les rôles s'inversent. En effet le couple d'industriel doit se faire passer pour les domestiques des modestes cireurs qui squattent leur maison pour des raisons trop longues à expliquer.
Cette partie arrive à temps, et aurait même dû arriver plus tôt, car les péripéties autour des deux bagues commençaient à s'épuiser. Il fallait bien ça pour relancer la machine et c'est heureusement réjouissant, caustique comme il faut, sans être trop méchant ou grinçant. Ca reste bon enfant.
Malgré une ouverture qui exploite bien l'idée de deux mondes séparés par une voie-ferrée, la mise en scène devient très fonctionnelle et empêche régulièrement au film de décoller, y compris dans la cadence et le tempo. On sourit davantage qu'on est prit par le tourbillon de rebondissements et des nombreux personnages.
Enfin, rien ne sert d'être trop sévère avec cette comédie qui veut avant tout nous offrir du bon temps.

De ce cycle, j'ai seulement raté The Bride Who Returned From Hell aux échos catastrophiques et dont même le cinéaste Hsin Chin (Dangerous youth) n'était pas très fier.
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Re: Le cinéma asiatique

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Love Letter de Shunji Iwai (1995)

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Une jeune femme secouée par la mort de son fiancé décide de lui écrire une lettre à son ancienne adresse. Quelle n'est pas sa surprise quand elle reçoit une lettre de Fujii Itsuki, une femme portant le même nom que son fiancé défunt. Les deux jeunes femmes vont alors débuter une correspondance où elles racontent chacune leurs souvenirs.

Déjà remarqué pour ses travaux à la télévision (notamment le téléfilm Firework (1993) qui bénéficiera d’une sortie salle et a récemment eu droit à un remake sous forme de film d’animation), Shunji Iwai accède à une vraie notoriété sur le continent asiatique - tout en développant une aura culte en occident malgré la maigre diffusion de ses œuvres - avec son second film Love Letter. Le spleen ambiant sur fond d’atmosphère flottante, les émois adolescent et les intrigues où l’émotion surmonte la logique narrative classique constituent des éléments majeurs de son cinéma et particulièrement de Love Letter dont on peut supposer qu’il ait traumatisé un Makoto Shinkai – tant formellement que dans les sujets abordés sur Voice of distant star (2002), La Tour au-delà des nuages (2004), 5cm par secondes et bien sûr Your name (2016).

Love letter part sur des bases plutôt mortifère avec cet anniversaire de la disparition tragique de Fujii Itsuki dont ne se remet pas sa jeune fiancée Hiroko (Miho Nakayama). Chaque élément associé au défunt est une raison de plus de chérir son souvenir et ne pas en faire le deuil. Son ancienne chambre chez ses parents est ainsi un mausolée où elle va découvrir l’album photo de lycée de Fujii. Pensant lui faire ses adieux mais surtout nourrissant l’espoir irrationnel d’avoir une réponse, Hiroko décide d’écrire une lettre à Fujii qu’elle va envoyer à son ancienne adresse où se trouve désormais une route. A sa grande surprise elle va effectivement avoir une réponse de Fujii Itsuki, mais l’homonyme féminin de son aimé habitant dans la même ville d’Otaru.

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Shunji Iwai évacue immédiatement tout argument surnaturel tout instaurant paradoxalement une vraie atmosphère onirique et vaporeuse à l’ensemble. Cette approche intègre ainsi de manière étrange, parfois subliminale, des éléments narratifs et émotionnels lié au passé des personnages. Le plus évident est de faire jouer Hiroko et la Fujii femme par la même actrice, ce qui anticipe leur lien commun au disparu. L’aspect épistolaire apporte un charme désuet et caractérise ainsi les deux jeunes femmes, Hiroko éteinte et mélancolique tandis que Fujii a un caractère gouailleur et entier. L’existence d’Hiroko s’est arrêtée pour ne pas laisser échapper le souvenir de Fujii quand à l’inverse l’énergie déployée par Fujii lui permet d’oublier. Le lien entre elle est formel avec ces effets de travelling et de fondus passant de l’une à l’autre lors des échanges épistolaires, tandis que les possibles rencontres physiques (mais toujours manquées) sont désamorcées par des champs contre champs qui les séparent. Le réalisateur oblige ainsi celle fuyant le réel terne à s’y maintenir avec Hiroko, et force le voyage dans le passé celle qui l’avait occulté pour Fuji. La photo de Noboru Shinoda en joue habilement, accentuant les environnements immaculés, diaphanes et enneigés quand Hiroko s‘enfonce dans sa chimère et brièvement plus consistant dans les nuances d’ocre (le baiser avec Akiba). Ce réel devient à l’inverse plus vaporeux et éthéré pour Fujii quand elle accepte de s’abandonner à la rêverie, notamment dans flashbacks.

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Les deux personnages sont pourtant les miroirs d’une même pièce, devant chacune surmonter un trauma par le prisme de cet homme qu’elles ont connues. Hiroko quitte le souvenir pour revisiter des lieux qui concrétiseront son deuil et Fujii se rappelle l’époque insouciante du lycée qui l’a néanmoins vue subir une perte douloureuse. La candeur des flashbacks adolescents enchante par ses situations charmantes (la gêne des deux Fujii dans la même classe et ses idées belles idées romanesques (la flamme déclarée indirectement via les fiches de bibliothèque). La timidité et la maladresse empêche Fujii lycéenne (Miki Sakai) de se lier avec son homonyme tout aussi empoté. Shunji Iwai qui se destinait initialement à une carrière de mangaka déploie là tous les motifs du shojo et shonen romantique pour développer cette relation, naviguant brillamment entre le cliché et douceur palpable notamment grâce aux talents des acteurs.

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Cet aparté suranné forme pourtant un vrai pont avec l’intrigue d’Hiroko puisqu’il construit dans le souvenir d’une autre le personnage de Fujii. Shunji Iwai parvient à un tour de force invisible où les traits de caractère maladroit de Fujii qu’évoquera Hiroko existeront pour le spectateur à travers qu’il en a vu dans les flashbacks lycéen. Pour Hiroko, l’accomplissement est à la fois plus concret et plus abstrait en faisant face à ce qui lui a arraché son aimé. Le film est d’une incroyable richesse thématique, rien n’y est gratuit et certainement pas les personnages secondaires au première abord loufoque avec ce grand-père bouleversant au final. Love Letter est une invitation à accepter et transcender notre douleur Shunji Iwai le transmet par une touche mélancolique et lumineuse. Une merveille. 5,5/6

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